La science moderne est assiégée

Non seulement la mésinformation est plus accessible et lucrative que jamais, mais elle s’attaque habilement et sournoisement à nos faiblesses émotives au détriment de la raison.

Photo : Antoine Bordeleau pour L’actualité

Un ami que je n’avais pas vu depuis le début de la pandémie était en ville et on s’était donné rendez-vous. On parlait des défis de la dernière année quand il m’a dit : « Je ne suis pas vacciné. » Mais pourquoi donc ? demandai-je. « J’ai peur de ça, ces affaires-là. J’ai lu des trucs sur Internet… » 

Les fausses informations semées dans le Web par les antivaccins ont le don de nous faire rouler les yeux et parfois même de nous enrager. Pendant que des millions de personnes dans des pays défavorisés souffrent sans voir le jour où les vaccins se rendront jusqu’à eux, ces conspirationnistes lèvent le nez sur un miracle de la médecine moderne et préfèrent consommer l’équivalent médical de l’astrologie.

Nous détenons aujourd’hui dans la paume de notre main un outil ayant accès à tout le savoir accumulé par l’être humain depuis le début des civilisations. L’éventail de recherches scientifiques facilement accessibles à propos des plus petits virus jusqu’aux galaxies n’a jamais été si abondant et de qualité… mais tout cela baigne malheureusement dans un océan de mésinformation.

Celle-ci se répand à toute vitesse entre autres parce qu’elle est à la fois peu coûteuse et profitable. Eh oui, induire la population en erreur et attiser la haine à l’égard de tout et de rien avec des photos truquées, des informations tronquées et des faits fabriqués de toutes pièces, c’est d’abord et avant tout un modèle d’affaires. Les sites de désinformation sont hautement lucratifs grâce à la vente de publicité et de produits dérivés ainsi qu’à l’organisation d’événements. En contraste, la quête de vérité (en journalisme, en recherche scientifique ou autre) n’ouvre pas nécessairement les portes vers des professions parmi les mieux rémunérées.

Néanmoins, ces entreprises n’ont pas « créé » les mouvements antisciences, elles ne font que les exploiter. Les chefs de file de la faction antivaccin utilisent généralement les mêmes méthodes que ceux qui ont nié (et nient encore) les changements climatiques ou la théorie de l’évolution. Ils vous feront accroire qu’ils sont des Galilée ou des René Descartes des temps modernes, châtiés pour leur vision du monde en porte-à-faux avec le consensus de leur époque, alors qu’en réalité, ils jouent plutôt le rôle de la foule en colère qui appuyait les actions de l’Inquisition romaine. 

Un des facteurs expliquant pourquoi ces fausses théories trouvent un public est inscrit dans notre bagage génétique. Lorsque nous faisons face à des informations qui vont à l’encontre de nos opinions profondes, qui nous choquent ou qui nous rendent mal à l’aise, notre réaction immédiate est une émotion de peur ou de méfiance. C’est l’émotion avant la raison. Il s’agit d’un biais cognitif inconscient qui fait que nous rejetons d’emblée l’information qui nous déplaît, même si elle provient d’experts. 

Ce biais est lié au fait que, même si notre cerveau est capable à la fois d’émotion et de raison, ces deux processus mentaux ne fonctionnent pas au même rythme. En effet, les émotions que nous ressentons à propos de personnes, d’idées ou d’événements divers se développent à la vitesse de l’éclair, alors que la raison, elle, vient généralement beaucoup plus tard. 

C’est que réagir rapidement aux stimulus externes fait partie de cet instinct de survie qui nous a merveilleusement servi pendant des millions d’années. Imaginez ce scénario : un prédateur s’approche de deux humains. Le premier prend le temps de peser le pour et le contre des solutions s’offrant à lui. Le second, n’écoutant que sa peur, fuit en une fraction de seconde. Lequel a les meilleures chances de survie ? Lequel, selon le modèle de Darwin, est le plus susceptible de se reproduire et de transmettre son bagage génétique ? La réponse est évidente.

Des recherches récentes ont par ailleurs étudié les liens entre ce « raisonnement motivé » et l’idéologie politique. Les probabilités qu’un électeur conservateur rejette la science du climat sont considérablement plus élevées que chez un électeur progressiste. Cependant, ce même progressiste sera beaucoup moins enclin à accepter le consensus d’experts sur la sécurité des stockages de déchets radioactifs. En gros, nous avons tous le réflexe de croire ce que nous voulons croire, et au diable le reste.

La science moderne est assiégée. Car non seulement la mésinformation est plus accessible et lucrative que jamais, mais elle s’attaque habilement et sournoisement à nos faiblesses émotives au détriment de la raison. C’est pourquoi nous avons tant besoin d’une communauté scientifique forte, qui persiste à lutter contre nos problèmes avec une tête froide et rationnelle, et qui travaille à hausser notre raison collective au-delà de nos instincts primitifs. Car oui, la foule en colère est à nos portes, partout sur le Web.

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Intéressant papier. Il faudrait donc faire face à nos faiblesse émotive? Comment savoir qu’elle existent et qu’elles sont dommageables lorsqu’on est conforté illusoirement par d’autres qui pensent comme nous-mêmes? Je cherche les explications du côté du manque d’instruction, du rapport à l’autorité (parentale, institutionnelle – civile, religieuse, militaire, scientifique, etc – de la solidité de l’identité, quoi d’autres? Je suis sûr d’une chose: « ce que je fais face, s’efface, ce que je fuis me poursuit’ (Jacques Salomé). Certains ont besoin de se confronter à la mort pour réaliser qu’ils tiennent à la vie.

Intéressant. Je pense qu’un facteur est aussi la très grande quantité de sujets qu’il faudrait comprendre en profondeur – ce qui devient impossible pour quelqu’un qui n’est pas dans le domaine. Il faut donc se fier à ce qu’on lit de différentes sources. Il faut reconnaître que les informations sont souvent présentées par tous les côtés comme des faits clairement démontrés. Alors qu’en réalité il y a toujours (ou presque) un certain degré d’incertitude dans les recherches scientifiques. Parfois, ce qui était présenté comme un fait est réfuté plus tard. Pour le commun des mortels ça suscite des doutes.

Ceci dit je trouve que la communication scientifique par rapport au vaccin contre la COVID a été bien faite – présentant les risques et bénéfices et reconnaissant le niveau d’incertitude.

On pourrait croire à prime abord que c’est une question de croyances vs les faits (scientifiques). Mais dans le fond c’est une question de confiance. Même pour ceux qui (comme moi) prennent leurs décisions, autant soit-il possible, sur la base de la science, nous devons croire que les résultats de l’étude qui est publiée sont le fruit d’un système rigoureux et indépendant. Étant donné que je ne peux reproduire la recherche publiée pour m’en convaincre, je dois faire confiance, donc je dois croire. Pour bien des gens qui n’ont pas eu la chance de connaître le milieu scientifique et ses mécanismes de contrôle internes, ils ne peuvent pondérer la véracité de ce qu’ils lisent (« faites vos recherches ») d’où le terreau fertile pour les complotistes et la désinformation.

Il y a une différence fondamentale entre « croire » et « comprendre ». Puis devant ses limites, obtenir une validation par une personne crédible. Le petit guide d’autodéfense de M. Baillargeon est un outil permettant de distinguer entre croyances et savoir.

Merci professeur Fournier pour vos propos éclairants!

Comme vous le faites en signant cet article , les scientifiques doivent sortir des laboratoires et s’engager pour contrer la désinformation propulsée par les réseaux sociaux. Devant l’immobilisme et surtout la désinformation, nous avons le devoir moral comme scientifiques de poser des gestes concrets (les fameux 6R: refuser, réduire, réutiliser, réparer, recycler, réinventer), et d’éveiller la conscience des personnes, du moins celles de bonne volonté.

En soutien à votre article, une entrevue avec Mme Naomi Oreskes, auteure de «​​Les marchands de doute» dans Québec-Science (https://bit.ly/3BkBh05) et cet autre article dans Scientific American, «​​How to Determine the Scientific Consensus on Global Warming» (https://bit.ly/3eAY6TF). Enfin, les cinq caractéristiques du déni de la science (https://bit.ly/3kGdTE3): 1) les théories du complot 2) les faux experts et les mercenaires aux services d’intérêts financiers 3) le picorage (cherry picking) ou biais de confimation qui consiste à ne choisir que ce qui conforte notre point de vue 4) demander l’impossible, par exemple exiger la perfection ou des études « bétonnées » sur tout et pour tout avant d’agir. 5) les sophismes et arguments fallacieux.

Par exemple, en appeler de la liberté d’expression pour contester des réalités… Il y a des vérités scientifiquement démontrées qui se passent des opinions et des croyances de tout un chacun. La gravité, 1+1=2 et les vaccins ne sont pas négociables, ce sont des faits.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

«La réalité c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire.» – Philip K. Dick