La stratégie Bolduc

Il cite Machiavel et Tiger Woods, et veut s’inspirer de la « méthode Toyota » pour réformer le système de santé. Le nouveau ministre de la Santé, Yves Bolduc, aura-t-il les moyens de ses ambitions ?


Photo: Louise Bilodeau

L’abbé Clément Girard sourit encore quand il pense à un cadeau reçu lorsqu’il dirigeait les services aux élèves du séminaire de Métabetchouan, au Lac-Saint-Jean, au milieu des années 1970. Le président des élèves, un certain Yves Bolduc, lui avait alors offert un disque vinyle au titre évocateur : Il était une fois… la révolution.

« C’était pour rire, Yves avait un humour particulier. » Mais c’était aussi, dit-il, pour transmettre un message : le patron des élèves, c’était lui. Et Bolduc entendait bien faire avancer ses idées…

Une trentaine d’années plus tard, le jeune « révolutionnaire » est devenu ministre de la Santé du Québec. Et il semble tout aussi impatient d’imprimer sa marque.

« Je me lève la nuit pour réfléchir à de nouvelles idées ! » lance-t-il, en ce petit matin de septembre, à la dizaine de hauts fonctionnaires réunis depuis 7 h 30 au Ministère, à Québec, pour tâter le pouls des urgences les plus engorgées de la province. « Prends des somnifères ! » réplique, non sans humour, l’un des sous-ministres adjoints présents à cette rencontre hebdomadaire.

Levé depuis 5 h, son nouveau patron a déjà eu le temps d’aller jogger sur les plaines d’Abraham, de lire les éditions électroniques d’une panoplie de quotidiens d’ici et d’ailleurs, et de tenir une première réunion avec son attachée de presse. Une matinée de routine pour cet omnipraticien hyperactif, qui a fait une entrée fracassante à la tête du plus imposant — et du plus casse-gueule — des ministères.

À peine quelques jours après sa nomination, en juin dernier, il a obtenu la « démission » du directeur général du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), embourbé dans des problèmes de gestion. Il a du coup provoqué une tempête médiatique, en plus de semer l’inquiétude chez les directeurs d’hôpitaux. « C’était clairement un acte d’ingérence », déplore Lise Denis, présidente de l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), qui regroupe tous les hôpitaux du Québec. « Quand il y a un problème dans un hôpital, on appelle son conseil d’administration, on ne congédie pas soi-même le directeur. C’est inacceptable. »

Le successeur de Philippe Couillard dit comprendre les doléances des directeurs d’hôpitaux… mais il ne regrette aucunement son geste. « Je n’aime pas devoir m’occuper personnellement de la gestion d’un hôpital. Mais ultimement, c’est le ministre qui en est responsable. Je ne laisserai pas des organisations souffrir longtemps toutes seules. Ce sera, je crois, ma marque distinctive. » Que les hôpitaux se le tiennent pour dit !

« Yves est gentil avec les gens, mais dur avec les problèmes », dit Jean-Bernard Trudeau, président de l’Association médicale du Québec, qui a déjà dirigé, avec Yves Bolduc, l’Association des conseils de médecins, dentistes et pharmaciens du Québec.

Comme la plupart de ses confrères, il n’a pas été surpris par l’entrée en politique d’Yves Bolduc, qui s’était taillé une réputation enviable dans le réseau de la santé. Travailleur infatigable, il était à la fois omnipraticien et urgentologue, directeur des services professionnels aux hôpitaux d’Alma et, par intérim, de Val-d’Or et de Trois-Pistoles, coroner, formateur, professeur, chroniqueur et examinateur de plaintes — en plus d’être souvent dépêché par le Ministère dans divers établissements de santé du Québec à titre d’expert en réorganisation des soins !

Philippe Couillard, qui ne cachait plus son désir de quitter son ministère, l’avait déjà choisi comme dauphin avant les élections générales de 2007. Battu dans la circonscription de Lac-Saint-Jean, Bolduc n’a pas hésité quand il a reçu l’appel de Jean Charest, en juin dernier. Il a tout juste eu le temps d’attraper quelques chemises et pantalons avant de traverser le parc des Laurentides pour aller rencontrer le premier ministre à Québec. Le lendemain de la Fête nationale, à peine quelques heures après la démission de Philippe Couillard, il était assermenté. Ce médecin de famille apprécié (quoique parfois un brin expéditif, selon certains commentaires laissés dans le site www.ratemds.com) a dû dire adieu à des centaines de patients. Avec sa femme, Chantale, conseillère d’orientation au cégep de Jonquière, et leurs deux adolescents, il a déménagé dans la capitale, où il a été élu dans la circonscription de Jean-Talon aux élections partielles du 29 septembre.

En plus d’hériter d’un réseau essoufflé, accaparant 45 % du budget de l’État (25,5 milliards de dollars) et aux prises avec une sévère pénurie de médecins et d’infirmières, Bolduc a la tâche ingrate de succéder à l’un des ministres de la Santé les plus respectés de l’histoire récente. « Philippe Couillard était au-dessus de la mêlée. Quand il entrait dans une salle, on avait parfois l’impression qu’il était une rock star », dit son ancienne attachée de presse, Marie-Ève Bédard, qui occupe maintenant les mêmes fonctions auprès d’Yves Bolduc.

Moins éloquent et moins charismatique, Yves Bolduc, 51 ans, adopte en revanche un style plus familier avec ses collaborateurs. « J’ai menacé d’en congédier un s’il n’arrêtait pas de me vouvoyer », lance-t-il pour blaguer, avec son accent traînant du Lac-Saint-Jean.

Issu d’un milieu plutôt modeste (ses parents exploitent un restaurant familial à Alma, réputé pour sa poutine), cet homme à la silhouette arrondie mais à la mâchoire carrée est perçu par ses anciens collègues comme une personne simple et accessible. « Son leitmotiv, c’est “Il n’y a pas de problèmes, que des solutions” », dit son ancien patron, le directeur général du Centre de santé et de services sociaux de Lac-Saint-Jean-Est, Bertin Riverin. Déçu de perdre un médecin, mais heureux de voir « un p’tit gars d’Alma à la tête du ministère de la Santé », il croit que Bolduc se démarquera de Philippe Couillard par sa « connaissance plus intime des services de première ligne ».

Spécialiste de la gestion des salles d’urgences, Yves Bolduc se décrit comme un grand « visiteux ». « S’il n’en tenait qu’à lui, il ferait le tour de toutes les urgences du Québec pour observer lui-même en détail leur fonctionnement ! » dit Marie-Ève Bédard. Car Yves Bolduc a un intérêt marqué — voire une obsession — pour l’évaluation de la performance des hôpitaux. C’est d’ailleurs à lui que L’actualité avait fait appel, l’an dernier, pour l’aider à concevoir son premier Bilan de santé des hôpitaux. Un classement qui a fait grand bruit dans le réseau de la santé et qui a valu à Yves Bolduc une salve de critiques de la part de directeurs d’hôpitaux peu enthousiastes à l’idée de voir notée publiquement la performance de leur établissement. « Personne n’aime être évalué, mais c’est la seule façon de connaître ses forces et ses faiblesses, pour ensuite s’améliorer », soutient le Dr Bolduc.

Yves Bolduc traîne en permanence, dans sa mallette, un livre au titre ronflant, Le système qui va changer le monde. Rédigé par des experts en gestion du Massachusetts Institute of Technology (MIT), cette étude publiée dans les années 1990 révèle les « secrets » du succès de l’industrie automobile japonaise et explique en quoi ils peuvent servir de source d’inspiration pour les gestionnaires de tous les horizons.

« Je relis encore souvent ce livre, je révise mes principes », dit Yves Bolduc, qui a pris soin de distribuer des exemplaires de sa « bible » à ses principaux lieutenants. Car le ministre en est convaincu, le « système qui va changer le monde » peut aussi changer, en mieux, le système de santé québécois.

Dans son vaste bureau ministériel, au 15e étage d’un édifice public de Québec, d’où il a une vue saisissante sur les montagnes du parc des Laurentides, deux rayons de sa bibliothèque sont consacrés à la méthode « lean » (« production allégée »), popularisée par Toyota. « Ces livres m’ont beaucoup influencé », dit le médecin, qui s’est directement inspiré de la « méthode Toyota » pour réorganiser les soins à l’Hôpital d’Alma et, plus récemment, à celui de Val-d’Or.

Aux réunions avec ses hauts fonctionnaires, Yves Bolduc ponctue souvent ses interventions d’anecdotes tirées de ses propres expériences professionnelles. « Il faut envoyer des ceintures noires en méthode lean dans les hôpitaux moins performants. Et la meilleure expertise ne vient pas de la Santé, mais du génie industriel. »

Certains gestionnaires du réseau cachent mal leur agacement à l’endroit de ce médecin d’Alma qui croit pouvoir résoudre les problèmes complexes des grands hôpitaux avec ses méthodes. Lise Denis, présidente de l’AQESSS, note d’un air narquois que tous les centres hospitaliers québécois sont membres d’associations professionnelles internationales et qu’ils se tiennent régulièrement au fait des meilleures pratiques adoptées ailleurs au pays et à l’étranger. Sous-entendu : Bolduc n’a rien inventé…

Le Dr Martin Arata espère qu’on ne se privera pas des conseils du ministre sous prétexte qu’il a surtout travaillé dans des hôpitaux situés en dehors des grands centres urbains. Lui-même directeur des services professionnels de l’Hôpital de Thetford Mines, le Dr Arata est bien placé pour mesurer le fossé qui sépare parfois les régions de la métropole. « Au Québec, il y a deux réalités : celle de Montréal et celle du reste de la province. C’est aussi vrai dans les services médicaux qu’en politique. » Il est plus difficile, admet-il, « de faire virer un paquebot qu’une chaloupe. Mais si on ne fait rien parce qu’on se dit que le bateau est trop gros pour changer de direction, on risque de toucher un iceberg. »

Lise Denis ne doute pas de la bonne foi du ministre, mais elle le considère comme « en apprentissage de la politique ». « Ses méthodes habituelles de résolution de problèmes vont devoir s’adapter à la réalité politique. Il sera aux prises avec des crises qui n’ont rien de scientifique. C’est une chose de soigner un patient qui a mal, c’en est une autre de soigner une organisation. Ça peut être beaucoup plus long… »

Le principal intéressé, lui, se sent déjà parfaitement à l’aise à la barre du paquebot de la Santé. « Je ne veux pas paraître prétentieux, mais c’est plus facile d’être ministre que de gérer sur le terrain une crise aux urgences quand les médecins ne veulent pas te suivre. » Crâneur, Yves Bolduc ? « Comme ministre, j’ai beaucoup de paratonnerres, précise-t-il. Quand j’étais directeur des services professionnels, la foudre tombait directement sur moi. »

Le jour de son assermentation, le nouveau venu en a fait sourciller plus d’un en laissant entendre que c’était par pur dévouement qu’il acceptait sa nomination. « C’est mon petit côté missionnaire, je pense que je peux faire davantage en tant que ministre que comme médecin », a-t-il répondu aux journalistes, curieux de savoir ce qui l’avait poussé en politique, malgré une importante diminution de salaire.

Le « missionnaire », comme certains le surnomment déjà ironiquement, prend avec détachement le récent bras de fer qui l’a opposé au président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec au sujet du futur méga-Centre hospitalier de l’Université de Montréal. « Quand j’ai vu le Dr Barrette déchirer le projet du CHUM en public, je n’ai pas été impressionné. On va le construire, le CHUM, et il le croira quand ce sera terminé. »

En pleine bataille médiatique, à l’abri des caméras et des micros, il citait à ses collaborateurs des passages du Prince, de Machiavel, et de L’art de la guerre, de Sun Tzu ! « Le meilleur général est celui qui gagne la guerre sans la faire, disait Sun Tzu il y a 2 500 ans. Il faut savoir prendre du recul. »

Le ministre sort de sa poche une clé mémoire, une « bibliothèque informatique » portative contenant des notes, des présentations et des citations glanées depuis des années au fil de ses lectures. « Là-dessus, j’ai toute ma vie », dit-il. L’homme d’État Cicéron, le poète Horace, le militaire prussien von Moltke, l’ex-PDG de GE Jack Welch, le « pape du management » Drucker et le golfeur Tiger Woods (« pour son obsession de la perfection ») figurent au nombre de ses modèles. Sans oublier Machiavel. « Mieux vaut être craint qu’aimé », dit parfois Yves Bolduc, citant le célèbre penseur italien. « Comme ministre, j’applique ces principes au jour le jour. »

L’abc de la méthode Toyota

Yves Bolduc est un fervent adepte de la méthode Toyota, inspirée du système de production inventé par ce constructeur d’automobiles. Aussi appelée « lean » (« production allégée »), cette méthode prônant le juste-à-temps vise à augmenter la productivité et à éliminer le gaspillage. Très en vogue dans les grands groupes industriels, elle commence à peine à s’implanter dans les services publics. Appliquée dans les salles d’urgences et les blocs opératoires (considérés comme des chaînes de montage), elle pourrait, selon le ministre, permettre d’ausculter et d’opérer des dizaines — voire des centaines — de milliers de patients de plus chaque année au Québec.

La santé en questions

Le ministère de la Santé dévore près de la moitié du budget québécois. Devrait-on y injecter encore plus d’argent ?
— J’aimerais, bien sûr, qu’on me confie cinq milliards de plus. Mais mon but, c’est de mieux gérer les budgets actuels et de réorganiser les services. Je ne veux plus mettre d’argent dans les urgences. Je préfère investir dans les soins de longue durée, dans les soins à domicile, bref, dans les ressources parallèles plutôt que dans les hôpitaux.

Quelle place devrait occuper le secteur privé en santé ?
— Sa place est mineure et va le rester. Le problème avec le système public,
c’est qu’un monopole n’est pas toujours efficace. Le privé peut contribuer à améliorer l’efficacité du réseau. Mais on ne se dirigera jamais vers un système
à l’américaine, où le privé domine.

En attendant les cohortes de nouveaux diplômés, comment peut-on faire face à la pénurie de médecins ?
— Il faut miser davantage sur les cliniques-réseau, au sein desquelles les médecins collaborent avec des équipes multidisciplinaires. Dans ces cliniques, les patients voient d’abord une infirmière, qui les dirige, au besoin, vers un médecin.

Un député qui ne viendrait pas du milieu de la santé pourrait-il encore prendre la barre de ce ministère ?
— Oui, mais ce serait un gros apprentissage. Ça dépendrait de la qualité de son équipe. Un ministre sans aucune connaissance de la santé serait vulnérable. Constamment sollicité par les médias, il doit maîtriser ses dossiers, au risque
de se faire coincer…

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