La Terre a-t-elle perdu la boule?

Verglas, inondations, tornades font les manchettes. Effet de serre ou effet médias? Le climat est-il vraiment détraqué?

Quel invraisemblable hiver nous avons eu! La nature nous en a fait voir de toutes les couleurs. Du «jamais vu» en météo. Début janvier au Québec, une semaine de pluies verglaçantes sans précédent. Au même moment, des records de temps doux et les cerisiers en fleurs à Washington. En février, une tornade meurtrière en Floride, et l’une des pires tempêtes jamais enregistrées en Californie. Sans parler des pluies torrentielles et des inondations dans l’est de l’Afrique, au Pérou, en Équateur.

Un peu plus, et Jean-Pierre Ferland, avec son surréaliste «il a neigé à Port-au-Prince», gagnait ses galons de météorologue: en décembre, il a bel et bien neigé à Guadalajara, au Mexique! Et le même jour, on jouait au golf en Saskatchewan.

Mais cette série d’«événements extrêmes» – l’expression a gagné les médias et l’imagination populaire – remonte à plus loin: pensons aux gigantesques feux de forêts en Indonésie, l’automne dernier, causés par le retard de la mousson, aux débordements de la Rouge au Manitoba, au printemps 1997, et à l’inoubliable déluge au Saguenay, en juillet 1996. Décidément, serions-nous portés à conclure, l’effet de serre et le réchauffement de la planète sont à l’oeuvre. Le monde n’a plus toute sa raison climatique. Bref, la Terre a perdu la boule.

Vrai? La réponse est loin d’être claire comme un ciel sans nuages.

De tout temps, les Éole, Neptune et autres dieux de circonstance ont piqué d’homériques colères. Et ce n’est pas d’hier non plus que les marchands de paratonnerres font des affaires d’or après les gros orages. Mais les mortels ont la mémoire météo plutôt courte – qui se souvient à quoi ressemblait juillet à L’Anse-à-Gilles il y a 15, 23 ou 37 ans? Et plus que toute autre forme de mémoire peut-être, la mémoire météo carbure à l’anecdote et fonctionne comme une machine à sélectionner et à modifier, à oublier ou à amplifier les souvenirs. N’importe qui, y compris votre arrière-grand-père, s’il est encore vivant, vous dira que les hivers de son enfance étaient bien plus rigoureux que ceux d’aujourd’hui, et les étés, bien plus chauds.

Difficile de ne pas évoquer aussi l’«effet médias». Les mortels, fait relativement nouveau, ont désormais les yeux vissés à la télévision. Les canaux d’information continue, les chaînes météo et même les émissions d’actualité générale possèdent le redoutable pouvoir de rapprocher, pour ne pas dire de grossir, le spectacle de la nature quand elle entre en furie. Les ouragans, les inondations et les pylônes effondrés font indubitablement de «bonnes images». D’où, en grande partie sans doute, l’impression que ces titanesques sautes d’humeur des éléments augmentent en nombre et en intensité.

Mais les spécialistes, eux, sont beaucoup plus circonspects.

«Scientifiquement parlant, il n’y a pas de preuves solides que les événements atmosphériques extrêmes soient devenus plus fréquents au cours des dernières années», dit Alain Bourque, climatologue au ministère de l’Environnement du Canada.

Selon lui, nous ne disposons que de quelques études qui semblent indiquer une tendance à l’augmentation de certains phénomènes violents dans certaines régions de la planète, les pluies abondantes dans le Midwest, par exemple. Mais rien, par contre, sur le verglas. Cela ne veut pas dire, nuance toutefois Bourque, que nous ne connaîtrons jamais de changements: «Théoriquement, si la température de l’ensemble de l’atmosphère augmente, il y aura davantage d’énergie disponible pour faire naître et pour alimenter de tels événements climatiques.»

De plus, ces événements n’ont souvent en commun que… d’être des catastrophes. Il n’est pas facile de mettre dans le même sac, du strict point de vue météorologique, l’inondation au Saguenay et le récent verglas. Comme ces événements sont locaux et ponctuels, ils se prêtent mal à l’analyse de longues séries, à la généralisation, à la découverte de tendances.

Enfin, chose exécrable en science, ils sont particulièrement propices au péché de la relativité: tout dépend du lieu et du moment où on les observe. Ainsi, lors du mémorable orage du 14 juillet 1987, à Montréal, il est tombé 102 mm d’eau en deux heures à la station météorologique de l’Université McGill, en plein centre-ville; mais il en est tombé seulement trois à la station de La Prairie, de l’autre côté du Saint-Laurent. Les nuages auraient-ils crevé quelques kilomètres plus loin que la mémoire collective n’aurait jamais classé cet orage dans la catégorie des «événements extrêmes».

Cela dit, si le temps a ses humeurs à court terme, le climat, lui, a ses inconstances et ses fluctuations à long terme. «Nous avons tendance à penser que le climat est stable, mais ce n’est pas vrai», rappelle Henry Hengeveld, conseiller scientifique sur le changement climatique au ministère de l’Environnement du Canada, à Downsview, en Ontario. Allant un peu plus loin que son collègue montréalais, il dit «personnellement soupçonner» que certains phénomènes atmosphériques violents deviennent plus fréquents. Il dit aussi croire que «cette augmentation est reliée au changement climatique», c’est-à-dire à des modifications du climat lui-même.

Prenez le désormais célèbre El Niño, phénomène qui se manifeste par un réchauffement anormal du Pacifique au large des côtes sud-américaines et qui se produit tous les trois à sept ans environ. L’épisode de 1997-1998 restera dans les annales comme le plus fort du siècle – après celui de 1982-1983, qui avait aussi cogné très dur. Les pluies et les inondations au Pérou et en Équateur récemment, c’est lui. Les tempêtes en Californie l’hiver dernier, sans doute lui. Le verglas et le temps hivernal plutôt doux dans notre coin de continent, fort probablement en partie lui. La mousson en retard, la sécheresse et les feux de forêt en Asie du Sud-Est, l’automne dernier, c’est encore à lui qu’on peut largement les imputer.

El Niño se ferait par ailleurs plus fréquent, et son comportement plus erratique. L’avant-dernier épisode, au début des années 90, s’est étendu sur plus de trois ans. Faut-il voir là, comme le dit Henry Hengeveld, «un changement de comportement d’El Niño»? Peut-on encore parler, à l’échelle non plus de une ou deux décennies, mais des 50, 100 ou 1000 dernières années, d’une variation dans les limites de la normale? El Niño a eu des cycles et des intensités extrêmement variables au cours des siècles et des millénaires, comme l’ont montré des études de récifs de coraux dans le Pacifique, de dépôts sédimentaires dans le nord du Pérou et de cercles de croissance d’arbres aux États-Unis et au Mexique. Mais ses dernières sautes d’humeur ne dépassent-elles pas les bornes? Et ne serait-il pas, à l’instar du climat de la planète tout entière, en train de perdre lui aussi la boule?

Marc Lucotte dirige l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Quand on lui demande s’il y a changement climatique et si ce changement est d’ores et déjà perceptible chez nous, il refuse de se montrer alarmiste, mais se dit inquiet. La fameuse augmentation de la température moyenne de surface de la planète – de 0,3°C à 0,6°C depuis la fin du 19e siècle, selon le très officiel Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) – est pour lui «l’indice qu’il se passe quelque chose». Il ne faut pas grand-chose pour détraquer le climat, explique-t-il: «Au cours de la dernière période glaciaire, avec seulement 4°C de moins qu’aujourd’hui, il y avait quatre kilomètres de glace au-dessus de l’actuel Montréal.»

Évidemment, il y a encore d’énormes incertitudes – et de solides controverses scientifiques – dans ce très compliqué dossier du changement climatique. Mais, selon Marc Lucotte, il y a au moins quelques certitudes. D’abord la tendance – «la seule qui soit absolument irréfutable» – à l’augmentation de la proportion de gaz carbonique dans l’atmosphère (le CO2 est le plus célèbre des gaz à effet de serre). Depuis l’ère préindustrielle, il y a environ 250 ans, cette proportion a augmenté de près du tiers, et il est sûr qu’elle va continuer d’augmenter. La concentration est due principalement – tout le monde s’entend là-dessus – à l’utilisation de combustibles fossiles, charbon et pétrole en tête, à la disparition des forêts et aux pratiques agricoles (les milliards d’animaux que nous élevons pour nous nourrir sont de redoutables émetteurs d’un autre gaz, le méthane).

Autre fait établi, ajoute Marc Lucotte: les gaz à effet de serre ont bel et bien… un effet de serre. Ils emprisonnent la chaleur dans l’atmosphère et l’empêchent de se dissiper dans l’espace, exactement comme le toit d’une serre au soleil. Décrit au début du siècle dernier, ce mécanisme naturel assure à la Terre les températures nécessaires à la vie. Mais, quand la concentration de ces gaz augmente – et c’est ce qui se passe à un rythme accéléré depuis quatre ou cinq décennies -, les températures moyennes augmentent aussi, comme si l’on ajoutait une épaisseur au toit de la serre.

Bref, comme l’écrivent les experts de l’IPCC dans leur rapport de 1995, «le bilan de la preuve suggère que les humains ont une influence perceptible sur le climat mondial». Et déjà, l’augmentation de la température moyenne depuis un siècle a causé une élévation du niveau moyen des océans de 10 à 25 cm. (Le phénomène n’est pas dû, comme on pourrait le croire, à la fonte des glaces, mais simplement à «l’expansion thermique»: l’eau, en se réchauffant, augmente de volume.)

Minoritaires, mais agaçants, certains scientifiques refusent pourtant de hurler trop vite au grand-réchauffement-causé-par-les-méchants-humains-brûleurs-de-pétrole.

«Le réchauffement mondial causé par l’effet de serre est devenu affaire de dogme», dit Pierre Gangloff, géographe et spécialiste de l’étude des climats anciens à l’Université de Montréal. La Terre a déjà eu et plus chaud et plus froid qu’aujourd’hui, note-t-il, bien avant qu’on puisse incriminer l’activité humaine. Sans remonter à Adam et Ève, on a par exemple assisté à une baisse des températures de 1,5°C à 2°C en Europe pendant ce qu’on a joliment appelé «le petit âge glaciaire», entre la fin du 16e siècle et le début du 19e; il se pourrait que la hausse mesurée au cours de la dernière centaine d’années ne corresponde qu’à un début de retour à ce qui prévalait au Moyen Âge.

«On privilégie les données qui vont dans le sens de la théorie de l’effet de serre et du réchauffement du climat, et on oublie celles qui vont dans l’autre sens», dit encore Pierre Gangloff, reprochant à la communauté scientifique d’avoir perdu sa rigueur et son sens critique. Il rappelle, entre autres, la baisse des températures de 1,5°C dans l’Atlantique Nord entre 1955 et le début des années 80, ou le fait que la banquise antarctique a avancé entre 1980 et 1995. Ou encore, sur une plus grande échelle de temps, le fait que le climat de la Terre ait une tendance au refroidissement depuis 2500 ans. (La baisse des températures de 1955 à 1980 s’expliquerait par un effet tampon de particules polluantes émises en haute atmosphère par l’activité industrielle; ces particules, moins nombreuses depuis la chasse aux pluies acides, faisaient en quelque sorte office de parasol à la Terre.)

Que dire aussi, notent les sceptiques, de l’influence de l’activité solaire, elle-même changeante, sur le climat de la petite planète bleue? Ou de la position, également variable, de la Terre par rapport au Soleil?

Au-delà des controverses sur la réalité du réchauffement dit «anthropogénique» (causé par les humains) et surtout sur sa rapidité et son ampleur, une énorme question demeure: comment prévoir les effets, à moyen et à long terme, de l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère?

Le climat, on s’en rend de plus en plus compte, est un système d’une vertigineuse complexité. Chacun de ses deux grands sous-systèmes, l’atmosphère et l’océan, évolue à son rythme et selon ses propres lois et cycles, en même temps qu’il influence profondément l’autre. Les masses d’eau chaude d’El Niño se déplacent au gré des vents qui soufflent sur le Pacifique, puis réchauffent les masses d’air qui entrent en contact avec elles avant d’envahir le continent américain. Il existe dans l’Atlantique un très curieux cousin d’El Niño, l’oscillation de l’Atlantique Nord, qui a de profondes influences sur toute l’Europe et qui est sujette à des fluctuations et renversements encore fort mal compris.

Et à l’autre bout du monde, une éruption volcanique comme celle du Pinatubo, en 1990, peut à elle seule projeter assez de cendres dans l’atmosphère pour bloquer une partie du rayonnement solaire et provoquer un refroidissement généralisé des températures au sol.

Des dizaines d’autres phénomènes de cette nature et de cette ampleur entrent à tout moment dans la danse, conjuguent leurs effets ou au contraire se contrecarrent les uns les autres. Et sans cesse, la lente machine des océans échange énergie et chaleur avec l’insaisissable mécanique des vents et des courants d’air. Comment donc discerner des tendances, des directions, des lignes de force dans l’évolution du temps qu’il fait et qu’il fera?

Sans compter que le climat de la Terre, pour reprendre une expression chère à Marc Lucotte, fonctionne selon les curieuses et presque impénétrables règles du… chaos. Dans un système chaotique, une même cause (par exemple un épisode El Niño de telle intensité) ne produit pas toujours les mêmes effets; pis, ils sont parfois totalement opposés à ce qu’on attendait. Un des scénarios de changement climatique envisage donc la possibilité, paradoxale et fort troublante, que le réchauffement entraîne un rapide et très net… refroidissement de la planète . La production agricole tomberait alors en flèche. Les réserves de nourriture – l’humanité n’en a que pour quelques mois dans son garde-manger – s’épuiseraient à toute allure.

Mais qu’on cherche à prévoir le ciel qu’on aura demain ou le climat de la planète en 2050, reste que les phénomènes qu’on veut simuler sont si compliqués et si gigantesques, si évanescents aussi, que les plus puissants moyens informatiques sont encore trop faibles. Les «modèles» laissent une place énorme à l’approximation, à l’erreur ou même à la fantaisie de ceux qui les concoctent.

Ainsi, l’un des reproches qu’on adresse à l’IPCC est d’avoir grandement surestimé, dans son rapport de 1990, l’ampleur du réchauffement climatique et de la montée du niveau des océans, phénomènes susceptibles de se produire d’ici l’an 2100. Dans son rapport de 1995, l’organisme reconnaît avoir exagéré de 30% en ce qui concerne la température et de 25% relativement à la mer. L’IPCC prévoit maintenant que la température moyenne de la Terre augmentera de 2°C d’ici 2100. Mais la fourchette est large puisque la hausse pourrait se situer entre 1°C et 3,5°C. Même chose pour le niveau des océans: l’organisme prévoit une augmentation de 50 cm… mais à l’intérieur d’une fourchette de 15 à 95 cm.

Peut-on encore parler de «prévisions» avec de telles marges d’erreur? On est en droit de se le demander, surtout quand seules sont embouchées les trompettes de la catastrophe appréhendée. Et comment «prédire» avec un minimum de fiabilité les effets de ces changements sur l’environnement? Selon qu’on est alarmiste ou optimiste, on annonce le pire ou on dort sur ses deux oreilles.

Géographe à l’Université de Montréal, Pierre Richard est de ceux qui doutent des idées à la mode sur l’effet de serre et sur l’origine essentiellement humaine du réchauffement. Il est aussi de ceux qui regardent les scénarios «catastrophe» d’un oeil méfiant. Bien sûr, concède-t-il, la Terre est «une énorme marmite», et il est extrêmement difficile de prévoir «où seront les lettres dans la soupe à l’alphabet qui y mijote». Mais ses études en paléobotanique (la science de la végétation du passé) et en paléoclimatologie (celle des climats du passé) le portent à penser que les changements notables de la végétation qu’on annonce ici et là sont loin d’être des certitudes. Pour lui, il est par exemple peu probable que la forêt boréale prenne d’un coup ses cliques et ses claques pour aller s’installer plus au nord, comme on l’a souvent dit.

Faut-il pour autant faire le gros dos et attendre béatement? Peu de gens oseraient tenir une position aussi insouciante. Et même les esprits les plus critiques à l’endroit du grand cirque international des «sommets» de l’environnement trouvent que le brouillon d’entente issu de la Conférence de Kyoto , en décembre dernier, est mieux que rien.

Marc Lucotte rappelle que les bouleversements du climat et leurs conséquences peuvent se produire – ça s’est vu – en l’espace d’une ou deux générations. Il remarque et regrette que «les gouvernements ne parlent déjà plus de contrôler le changement climatique, mais de s’y adapter». Les scientifiques ne sont pas encore tout à fait certains de leurs prédictions? Peu importe, rétorque-t-il, «les risques de ne rien faire sont trop grands». Les Hollandais, dit-il, viennent de rehausser toutes leurs digues de 1,5 m…

Comme le déclarait au New York Times un biologiste de l’Université Stanford, en Californie, on peut bien attendre encore 10, 20 ou 30 ans pour avoir la preuve ultime qu’il y a bien réchauffement du climat et que le phénomène est dû aux actions humaines. «Mais, pendant ce temps, nous menons une expérience de laboratoire à la dimension de la planète. Et nous sommes tous dans l’éprouvette.»

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