La vaccination sauvera-t-elle Boris Johnson du naufrage politique ?

La campagne de vaccination du Royaume-Uni se déroule à un rythme d’enfer. Un succès inespéré pour un gouvernement qui a accumulé les ratés jusqu’à présent. 

Photo : WPA Pool / Getty Images

LONDRES — Le Hive Stadium de Londres est remarquablement calme pour un vendredi soir. En temps normal, les amateurs de soccer s’y entasseraient  pour voir un match du Barnet Football Club, mais l’atmosphère est tout autre depuis le 15 décembre, date à laquelle ce stade en banlieue de Londres est devenu l’un des 50 centres de vaccination de masse en Angleterre.

Depuis, les visages masqués se sont substitués aux hordes de partisans éméchés. Le joyeux chaos qui précède habituellement les matchs est remplacé par une opération méticuleuse, presque silencieuse, permettant de vacciner quelque 700 personnes par jour. 

De 8 h à 20 h, les voitures se succèdent à un rythme soutenu dans le stationnement. En sortent surtout des personnes âgées, à qui des bénévoles indiquent le chemin à suivre pour l’injection. Les futurs vaccinés — que la santé publique a convoqués par rendez-vous — longent la pelouse avant d’entrer dans le stade. Sous les gradins, une salle d’attente est aménagée à l’endroit où se trouve normalement le casse-croûte.

« Ça s’est très bien passé, tout était extrêmement bien organisé », raconte Norah Egan, une septuagénaire à l’écharpe multicolore et aux cheveux gris soigneusement peignés qui vient tout juste de recevoir sa dose. Norah, qui a peu vu ses enfants dans la dernière année, est visiblement soulagée on devine aisément le grand sourire qui se cache derrière ses deux masques chirurgicaux. « Je vais continuer à suivre les consignes, mais j’aimerais beaucoup voir ma famille. Si tout le monde fait ce qu’on est censé faire, ça devrait être possible », espère-t-elle. 

Photo : Yasmine Mehdi

L’optimisme qui règne dans le stade n’occulte en rien la gravité de la situation. Car loin de jouer un match amical, le Royaume-Uni est « en guerre » contre le coronavirus. Depuis l’apparition en décembre du variant britannique — qui serait non seulement plus contagieux, mais plus mortel, selon des données préliminaires —, le Royaume-Uni ne cesse de fracasser de tristes records. Depuis le début du mois de janvier, plus d’un million de nouveaux cas ont déjà été recensés et 28 375 personnes ont succombé à la COVID-19. Mardi, le Royaume-Uni est d’ailleurs devenu le premier pays européen à franchir le cap des 100 000 morts — un bilan affiché seulement par les États-Unis, le Brésil, l’Inde et le Mexique. 

Si le reconfinement et la fermeture des écoles entrés en vigueur le 5 janvier semblent avoir fait baisser le nombre de nouveaux cas détectés, les hospitalisations stagnent, après avoir atteint des taux records au lendemain des Fêtes. Depuis décembre, les hôpitaux londoniens débordent, si bien que le maire Sadiq Khan a dû déclarer l’état « d’incident majeur » — une mesure exceptionnelle précédemment invoquée lors des attentats de Westminster et du London Bridge.

Régulièrement, des reportages réalisés à l’intérieur des unités de soins intensifs confrontent les Britanniques à l’épuisement des infirmières et des médecins, qui implorent le public de respecter les consignes sanitaires pour éviter l’effondrement du système de santé. « Je n’aurais jamais pensé qu’il était possible d’avoir autant de patients aux soins intensifs. Jamais », a confié avec émotion une infirmière du Royal London Hospital, Carleen Kelly, en entrevue avec la BBC.

Devant ce sombre portrait, le vaccin semble être l’unique espoir au bout du tunnel. « Les semaines à venir seront les plus difficiles, mais je crois vraiment que nous entrons dans la dernière ligne droite. Parce qu’avec chaque vaccin administré, nous faisons pencher la balance contre la COVID et en faveur des Britanniques », a affirmé récemment le premier ministre Boris Johnson. 

Depuis que Margaret Keenan — la première personne à avoir reçu le vaccin Pfizer à l’extérieur d’un essai clinique — a eu son injection, le 8 décembre, la vaccination a le vent en poupe. Plus de sept millions de Britanniques ont été immunisés en six semaines. Samedi dernier seulement, un nombre record de 491 970 personnes ont été inoculées. 

Le gouvernement britannique semble donc en bonne voie d’atteindre son objectif de 15 millions de personnes vaccinées d’ici la mi-février, ce qui couvrirait les quatre premiers groupes prioritaires : les plus de 70 ans, les résidants de maisons de retraite, les travailleurs de la santé et les personnes cliniquement vulnérables. 

Le succès de cette opération s’explique entre autres par l’homologation rapide de plusieurs vaccins. Le Royaume-Uni a été en effet le premier pays occidental à approuver celui de Pfizer-BioNTech, le 2 décembre, peu avant le Canada (9 décembre) et bien avant l’Union européenne (21 décembre). 

Depuis, deux autres vaccins ont reçu le feu vert des autorités : celui d’Oxford-AstraZeneca, déjà disponible, et l’américain Moderna, qui devrait l’être au printemps. Au total, le Royaume-Uni — qui compte 67 millions d’habitants — s’est procuré 357 millions de doses produites par sept laboratoires différents et entend les injecter le plus vite possible. Il s’agit après tout d’une « course contre la mort », comme l’a récemment affirmé le secrétaire d’État chargé de la vaccination, Nadhim Zahawi. 

La cadence devrait par ailleurs s’accélérer dans les prochaines semaines, puisque certains hôpitaux londoniens doivent commencer à vacciner 24 heures sur 24. C’est sans compter les nombreux centres de vaccination non traditionnels qui ont ouvert leurs portes dernièrement : dans des stades de soccer, mais aussi dans des cathédrales, des hippodromes, un musée, un ancien IKEA, et même un parc aquatique en Écosse ! Autant d’efforts qui risquent de conforter la place du Royaume-Uni sur le podium des nations ayant vacciné le plus par habitant, derrière Israël et les Émirats arabes unis.

Le succès britannique en a surpris plusieurs, y compris le premier ministre lui-même, selon des sources du journaliste politique du Times Tom Newton Dunn. L’ancien maire de Londres — qui a lui-même été hospitalisé à cause de la COVID-19 — a en effet essuyé de nombreux revers depuis le début de la pandémie. 

Il y a d’abord eu la réticence de Boris Johnson à confiner le pays au début de la crise sanitaire, puis à le reconfiner cet automne alors que le nombre de cas explosait. Il y a également eu l’échec du programme de tests et de traçage de contacts, qui n’est pas parvenu à endiguer la deuxième vague en dépit d’une facture de 22 milliards de livres (Londres a choisi de se tourner massivement vers le secteur privé et a accordé de nombreux contrats sans appel d’offres, selon un rapport accablant du National Audit Office). Plus récemment, le fiasco de Noël a mis le premier ministre Johnson dans l’embarras — comme au Québec, il avait d’abord annoncé un répit de cinq jours au cours duquel trois foyers pourraient se réunir, avant de revenir sur sa décision le soir du 19 décembre. 

À cela s’ajoute la myriade de controverses qui noircissent quotidiennement les pages des tabloïds britanniques — la dernière en date faisant suite à un article du Times qui rapportait que Johnson serait un adepte des siestes pendant la journée — et la question du Brexit qui continue de faire couler beaucoup d’encre. Bref, le gouvernement conservateur nage en eaux troubles. Selon un récent sondage, les tories auraient perdu leur majorité aux Communes et le siège de Boris Johnson aurait été en danger si des élections avaient été déclenchées en janvier. 

Pour l’instant, la campagne de vaccination semble donc être l’unique victoire de Johnson aux yeux d’une opinion publique maintenant habituée aux ratés. Mais là encore, des éléments de la stratégie gouvernementale sont contestés. Par exemple, la décision d’espacer jusqu’à 12 semaines les deux doses nécessaires du vaccin Pfizer cause des remous, comme au Québec, alors que le géant pharmaceutique recommande d’attendre trois semaines, et l’OMS six semaines, tout au plus. 

En début de semaine, la British Medical Association a demandé au gouvernement de réduire l’écart entre les deux doses, affirmant que l’approche britannique ne reposait sur aucune donnée probante et qu’elle risquait de « saper la confiance du public et des médecins dans le programme de vaccination ». 

« J’ai songé à ne pas me faire vacciner [à cause du délai entre les doses], mais j’ai fini par me dire que c’était mieux d’avoir quelques anticorps que pas du tout », confie Norah Egan en quittant le stade de soccer transformé en centre d’injection. Pour plusieurs, la peur de tomber malade et le désir de retrouver un semblant de normalité triomphent visiblement des débats scientifiques. 

En dépit du succès de la vaccination, le retour à la vie normale reste toutefois bien lointain. À preuve, Boris Johnson refuse de s’avancer sur un possible assouplissement des restrictions dans les prochaines semaines et n’exclut pas que les écoles demeurent fermées… jusqu’au mois de mai.

Si le Royaume-Uni a une longueur d’avance sur beaucoup de pays, il n’en est encore qu’à la première mi-temps de sa campagne de vaccination. Ce n’est qu’en septembre que tous les adultes devraient avoir été vaccinés. Et d’ici là, les nouveaux variants pourraient mettre l’opération sur la touche. 

La vaccination pour le moment ne dispense personne dans le monde d’observer toutes règles de prudence telles qu’instituées par toutes les administrations du monde ou presque. Il faut avec réalisme mesurer ce que donneront les campagnes de vaccination ; si la célérité des britanniques à se faire vacciner augure plutôt bien ; la célérité des pays voisins rendra l’exercice bénéfique ou alors bien moins.

Il est peu probable que ce virus soit déclaré vaincu avant la fin de 2022 ou 2023 et encore, je dois dire que je fais montre d’un optimisme presque primesautier… car rien n’indique pour l’instant que cela ne prenne pas plus de temps.

D’ici là, le Royaume-Uni aura eu le temps de repartir en élection. Il semble très difficile dans l’instant présent de déterminer si Boris Johnson gagnerait son pari d’être réélu ou bien pas.

Johnson a perdu un de ses alliés : Donald Trump lorsque tous deux se promettaient un accord de libre-échange extraordinaire qui allait doper les exportations britanniques vers les USA. Avec Biden et le renforcement du « Buy American Act », cette loi qui certes remonte à 1933, il n’est pas assuré qu’un traité de libre-échange soit pour le moment une priorité.

De sortes que Boris Johnson plus encore que jamais, va être tributaire des ententes conclues avec l’Union Européenne pour pratiquement l’ensemble de ses échanges commerciaux. En sorte que les effets censés positifs du Brexit risquent encore une fois de se faire attendre.

Certains gouvernements comme celui de l’Écosse pourraient attendre et atteindre Boris Johnson qui pourrait faire face à un référendum sur l’indépendance de ce territoire. C’est un peu triste à dire, mais la perspective d’une Écosse libre serait certainement bénéfique aux Écossais qui depuis toujours ont apporté plus au Royaume que ce qu’ils n’ont effectivement reçu en contrepartie.

Être le Premier ministre d’un pays affaibli qui se cherche, cherche une nouvelle voie, ce ne doit pas être de tout-repos, ce qui justifie pleinement d’une petite sieste l’après-midi. Reste à savoir si l’opposition au Royaume-Uni qui ces dernières années à plutôt menée une politique du Royaume-divisé, si cette opposition est susceptible de s’entendre pour prendre en charge le prochain gouvernement.

Mais les britanniques ont à tout le moins cette grande qualité de savoir se réunir lorsqu’ils font réellement face à l’adversité.

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