Faire parler les morts

Dans un boisé à mi-chemin entre Montréal et Québec, des cadavres se décomposeront bientôt en plein air, sous l’œil attentif de scientifiques à la recherche de clés pour aider les corps policiers à résoudre des affaires criminelles. Bienvenue dans le tout premier laboratoire du genre au Canada.

Illustration : Johan Batier

Dans une forêt d’érables située à Bécancour, dans le Centre-du-Québec, des clôtures opaques de 2,5 m de hauteur, couronnées de fils de fer barbelés et de multiples caméras de surveillance, protègent une zone boisée de moins d’un quart d’hectare, fraîchement délimitée. Pour l’instant, l’endroit est désert. Mais dès la fonte des neiges y seront déposés les premiers « occupants » : des cadavres humains, qui s’y décomposeront durant des mois sous l’œil attentif de nombreux chercheurs. 

Le tout nouveau Site sécurisé de recherche en thanatologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) est la seule installation du genre au Canada et l’une des rares au monde. L’initiative, à première vue macabre, est essentielle dans le domaine de la criminalistique, pour l’amélioration des techniques d’enquête dans les cas de disparition ou d’homicide. Car pour que les escouades dignes de l’émission CSI : Les experts soient capables de déterminer l’identité d’une dépouille ou la date de la mort d’une victime, il faut bien que la science ait pu analyser en détail la biodégradation du corps humain. Et il y a une seule façon d’étudier une telle chose : sur le terrain. 

Une dizaine d’autres sites similaires ont été inaugurés depuis le début des années 2000 dans divers milieux naturels : une plaine du Texas, une zone aride du Colorado, une forêt d’eucalyptus en Australie, ou encore un terrain vacant appartenant à un hôpital d’Amsterdam. Le site se trouvant sur la rive sud de Trois-Rivières, exposé à des températures très froides, permettra pour la première fois à la science d’observer la transformation des corps au fil de tels cycles annuels de gel et de dégel. 

Chaque année, le Département d’anatomie de l’UQTR reçoit les dépouilles d’environ 70 Québécois ayant accepté de faire don de leur corps à leur décès à des fins scientifiques. Les formulaires ont été modifiés pour y inclure désormais ce type d’utilisation, et la majorité des signataires y consentent. Une dizaine de « cobayes » par an seront ainsi déposés ou enfouis dans l’environnement naturel, afin de recréer le plus fidèlement possible ce qui se passe lorsqu’un corps sans vie est abandonné en forêt. Durant des mois, les différentes équipes de chercheurs — vêtus de combinaisons blanches comme dans CSI : Les experts — viendront effectuer quotidiennement leurs analyses sur chacun, bravant les températures glaciales de l’hiver et les nuages de mouches lors des journées chaudes.

L’idée a germé il y a quelques années dans l’esprit de Frank Crispino, passionné d’identification de restes humains et alors directeur du Laboratoire de recherche en criminalistique de l’UQTR. Il s’est associé à Gilles Bronchti, son collègue à la tête du Département d’anatomie, pour que leurs départements unissent leurs forces afin de réaliser ce projet unique au Canada.

L’UQTR était un des rares établissements au pays à réunir les trois conditions nécessaires à la mise en place d’un tel site de recherche : un programme d’études en criminalistique (le seul au Québec), des infrastructures pour accueillir des dons de corps et un terrain disponible (appartenant à la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour, devenue partenaire de l’initiative).

Il n’existe pas de terme officiel pour désigner ce type de site de recherche. Certains utilisent « installation de décomposition humaine » ou « installation taphonomique » (taphonomie : science des lois de l’enfouissement). L’expression body farm (« ferme de corps »), qui revient régulièrement dans les médias, fait sourciller de nombreux experts — après tout, aucun cadavre n’y est « cultivé ». 

Le concept a d’abord été imaginé par Bill Bass, un anthropologue judiciaire américain. En 1977, au cours d’une enquête sur un possible cas de pilleurs de tombes, les autorités lui ont demandé d’estimer le moment du décès d’un homme dont le cadavre avait été déterré dans un cimetière du Tennessee. Sa réponse : environ six mois plus tôt. Des indices découverts par la suite ont révélé qu’il s’agissait… d’un colonel tué et embaumé durant la guerre civile américaine. Bill Bass a reconnu que davantage de connaissances scientifiques sur le sujet s’imposaient ! Il a ainsi ouvert le tout premier site de décomposition humaine au monde, sur un terrain de l’Université du Tennessee, en 1981.

Mais puisque le processus et la rapidité de décomposition sont grandement influencés par l’environnement où repose le corps, les données récoltées sur ce site du Sud-Est américain ne sont pas transférables aux autres climats et n’ont pratiquement aucune valeur pour les équipes policières ailleurs sur la planète. 

« C’est un champ de recherche très petit et très jeune. Peu de gens veulent étudier la putréfaction des corps ! » dit Shari Forbes, la chercheuse australienne de réputation mondiale qui a été recrutée par l’UQTR pour diriger ce projet de recherche en thanatologie.

Cette femme fonceuse et énergique de 42 ans est régulièrement qualifiée de « pétillante », un trait de personnalité qui, dit-elle, surprend souvent ceux qui la rencontrent pour la première fois. Ses cheveux blonds bouclés et son sourire lumineux contredisent l’impression générale qu’une personne qui observe quotidiennement la décomposition des morts est nécessairement sombre et austère. 

Férue de science, Shari Forbes a fait ses études en criminalistique, car elle voyait comment ce domaine lui permettrait d’aider concrètement les corps policiers, les victimes et leurs familles. Un projet de recherche, à l’Université de Sydney, visait à comprendre pourquoi certaines dépouilles d’un cimetière local se décomposaient plus lentement que d’autres (sa conclusion : c’était en raison du niveau élevé de la nappe phréatique dans ce secteur). C’est là qu’elle eut le coup de foudre pour le croisement entre la chimie environnementale et la recherche médico-légale. 

En attendant l’ouverture officielle du Site sécurisé de recherche en thanatologie ce printemps, un terrain d’essai temporaire a été mis en place l’été dernier, dans le petit boisé bordant les bâtiments de l’UQTR. Dissimulées par de simples toiles suspendues, de légères cages métalliques abritent depuis juin trois porcs (du moins, ce qu’il en reste). Ils permettent aux chercheurs de tester leur méthodologie et leurs techniques d’échantillonnage. 

En cette journée où les couleurs d’automne rayonnent, Julie-Éléonore Maisonhaute enfile ses gants, s’accroupit, soulève la peau croûtée d’une des bêtes et observe la pâte brunâtre nauséabonde (les graisses qui se dégradent) recouvrant les os. Elle y recherche des larves.

D’origine française, arrivée au Québec il y a une quinzaine d’années, cette chercheuse postdoctorale dans la trentaine est une grande amatrice de romans policiers. C’est en lisant un polar de Kathy Reichs qu’elle a compris qu’elle pouvait marier sa passion pour les insectes et celle pour les enquêtes policières. Elle se spécialise donc aujourd’hui en entomologie légale. 

Les larves qu’elle a recueillies sur les restes porcins sont rapportées dans son laboratoire, à quelques minutes de marche. Elles sont placées dans des pots en verre clair numérotés, remplis de copeaux de bois et de quelques morceaux de fromage ou de viande. Les pots et leur contenu reposeront ensuite quelques jours dans une chambre de croissance, un appareil de la taille d’un gros réfrigérateur, nauséabond dès qu’on en ouvre la porte, où la température et la luminosité sont réglées. Lorsque les larves se seront métamorphosées en insectes, Julie-Éléonore Maisonhaute les identifiera, une piste fiable pour calculer depuis combien de temps le cadavre hôte se trouvait à l’air libre sur le sol (les espèces de mouches variant selon la météo et l’environnement immédiat). 

Pour l’instant, Julie-Éléonore Maisonhaute ne travaille donc qu’auprès de carcasses de porcs. Questionnée sur la perspective de bientôt fouiller délicatement des entrailles d’humains pour y déceler des insectes, elle répond en souriant, après quelques secondes d’hésitation : « Je l’appréhende un peu… on va voir comment ça va aller. »

Des dizaines d’autres projets de recherche pourront être menés simultanément : établir pendant combien de temps on peut identifier un corps grâce à ses empreintes digitales ou à son ADN, trouver quelles bactéries jouent un rôle dans sa dégradation, prélever des échantillons de terre autour des corps, tester différents types de caméras sur des drones pour détecter la présence de cadavres au sol… 

Photo : University of Technology Sidney / Anna Zhu

Shari Forbes, elle, se spécialise dans l’analyse de l’odeur des corps. Elle collecte les effluves émanant des cadavres dans de petits tubes métalliques. Un gros appareil bruyant dans son laboratoire détermine leur composition chimique. Cela permet de cibler certains composés organiques volatils pouvant être utilisés dans l’entraînement de l’odorat de chiens policiers pour la recherche de corps en forêt. La Sûreté du Québec prévoit d’ailleurs adapter ses techniques de dressage quand les travaux de Shari Forbes auront donné leurs premiers résultats, pour profiter du flair canin lors de ses opérations de recherche de cadavres. 

Un élément que les chercheurs ne pourront pas étudier à l’installation de Bécancour, c’est l’incidence des animaux charognards. Pour une raison toute simple : on veut à tout prix éviter qu’un vautour ne s’envole avec des restes humains. Par respect pour les donateurs, mais aussi pour les gens du voisinage, qui ne tiennent pas à trouver d’ossements dans leur cour. Tous les corps seront protégés par des cages grillagées.

Bien consciente du caractère éthiquement délicat de ces travaux, l’UQTR a organisé il y a plusieurs mois une rencontre d’information avec les résidants des secteurs aux alentours du boisé, afin de répondre à leurs préoccupations légitimes (non, il n’y aura ni odeurs, ni plus de mouches, ni de dévaluation des propriétés les plus proches, situées à plus d’un kilomètre de la zone sécurisée).

L’ouverture de cette installation québécoise (plus petite que la moyenne des autres installations similaires dans le monde, dont la plus grande, au Texas, a une superficie d’environ 11 hectares) n’est qu’une première étape pour Shari Forbes et ses collègues, qui comptent en agrandir la superficie et aménager de nouveaux sites dans différentes régions du pays où les conditions naturelles varient, en Ontario et en Colombie-Britannique, par exemple. « On pourrait aussi étudier les corps laissés dans une forêt de conifères, ajoute Shari Forbes. On y trouve divers insectes, plantes et types de sols. On a assurément des objectifs de croissance, mais il nous faut un point de départ. » 

Après 20 ans de travail auprès des cadavres, Shari Forbes n’est plus déstabilisée par cette cohabitation quotidienne avec la mort. « Lorsque je suis sur le terrain, je m’assure que nos donateurs sont traités avec dignité en tout temps. Notre installation peut avoir l’air d’une prison, mais ce que l’on protège avec ces clôtures, c’est l’intimité des corps. J’ai un immense respect pour leur énorme contribution et je crois parfois qu’ils ne réalisent pas à quel point leur don est précieux pour la science. »

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