Le bonheur est dans le bois… certifié!

Les consommateurs commencent à exiger du bois provenant de forêts bien gérées. Producteurs et détaillants se préparent à un boom de la demande. Est-ce la planche de salut de la forêt boréale?

Acheter des bardeaux de cèdre de Maibec, à Saint-Pamphile, à l’est de Montmagny, ou des planchers de bois franc de Groleau, à Sainte-Thècle, en Mauricie, c’est un peu faire sa part pour sauver les forêts. Ces deux entreprises sont parmi les premières au Québec à offrir des produits faits avec du bois provenant de forêts "certifiées FSC". Une sorte de sceau "écologique" de plus en plus populaire aux États-Unis et qui fait lentement son entrée au Québec.

Les Québécois sont plus sensibles qu’avant à la question de l’exploitation des forêts, notamment depuis la diffusion du documentaire-choc L’Erreur boréale, du poète Richard Desjardins et de Robert Monderie, en 1999 (L’actualité, 15 déc. 99). Pour ceux qui ont à coeur le sort de la forêt, Maibec, Groleau et quelques autres, avec leur "garantie écolo", indiquent peut-être une voie à suivre.

"La certification, c’est un outil mis à la disposition de la population pour qu’elle exige de l’industrie forestière une meilleure gestion de la ressource", dit Jamal Kazi, coordonnateur à l’Initiative québécoise de développement de standards FSC, organisme chargé de promouvoir ce label auprès des consommateurs et des entreprises.

Au Canada, la certification FSC, créée à l’occasion d’une rencontre internationale tenue à Toronto en 1993, est venue s’ajouter à deux autres normes de "gestion écologique de la ressource", l’ISO 14 001, de l’International Standard Organization, et la CSA Z809, de l’Association canadienne de normalisation (CSA). Au Québec, seule l’ISO met pour l’instant son sceau sur certaines exploitations forestières, mais la CSA s’apprête à délivrer ses premiers certificats. Pourquoi alors un troisième label?

FSC, ce sont les initiales de Forest Stewardship Council, dont le siège se trouve à Oaxaca, au Mexique. Cet organisme international sanctionne le bois, mais aussi les entreprises forestières qui le coupent et le transforment ainsi que les forêts d’où il provient. "Par exemple, si une table est construite avec du bois "certifié FSC", son sceau garantit que le bois vient de tel arbre, et que cet arbre vient de telle forêt elle-même certifiée", explique Jamal Kazi. En clair: à chaque étape – de la forêt au détaillant en passant par la scierie, le grossiste, le fabricant et le distributeur -, le bois a été traité selon des critères écologiques rigoureux. C’est ce que, dans le jargon du FSC, on appelle la "chaîne de continuité". Et c’est cette chaîne, disent les promoteurs, qui lui confère un net avantage sur les deux autres certifications.

Le concept, si noble soit-il, n’a réalisé jusqu’ici qu’une percée bien timide au Québec: on n’y compte aucune forêt certifiée par l’organisme. Mais les choses pourraient changer puisque le géant américain Home Depot, débarqué en août, s’est engagé à offrir exclusivement du bois certifié FSC dès 2002.

Pour l’instant, la rareté du produit et sa nouveauté font qu’aucun des nombreux architectes et ébénistes avec qui nous avons communiqué n’exige un tel bois. La plupart n’ont d’ailleurs pas la moindre idée de ce dont nous parlons.

Au milieu des "deux-par-quatre", au magasin Réno-Dépôt, les deux commis à qui nous avons demandé si leur bois était "certifié" ne le savaient pas. Ceux de Home Depot – où l’on veut pourtant promouvoir la certification forestière – ignoraient même la signification du mot. Il semble qu’il ne faudra pas, pour l’instant du moins, compter sur le personnel des grandes surfaces pour faire de l’éducation populaire…

D’autant que la demande est jusqu’ici presque nulle. Au point que Groleau, qui vient de recevoir du Nouveau-Brunswick ses premières livraisons de bois certifié, expédiera toute sa production de lattes de plancher de bois franc à Dublin, en Irlande.

Maibec, pour sa part, achète son bois de Seven Islands, un exploitant forestier du Maine. Si les forêts du fournisseur n’étaient pas certifiées par le FSC, Maibec s’y approvisionnerait-il tout de même? "On n’a pas le choix, répond Charles Tardif, directeur des approvisionnements. C’est notre seule source dans les environs…"

Du côté de Maibec aussi la demande est faible. Aussitôt transformés, presque tous ses produits faits de bois labellisé prennent la route des États-Unis. "Depuis sept ans, les commandes de bardeaux de cèdre certifié se comptent sur les doigts de la main, dit Charles Tardif. Toutefois, ces derniers temps, on sent un intérêt dans les salons d’exposition; les gens en parlent de plus en plus."

Pour offrir des meubles, des planchers et des bardeaux fabriqués avec du bois certifié, il faut avoir la foi, si on en croit Claude Boulanger, directeur des ventes de Matériaux Blanchet, également à Saint-Pamphile, dont le bois d’oeuvre porte le fameux sceau. "Un architecte qui exigerait un tel bois passerait pour être assez original, dit-il. Mais les choses vont finir par changer. Les jeunes ont des habitudes de consommation plus écologiques."

Luc Bouthillier, professeur de politique forestière à l’Université Laval, estime lui aussi que les changements passeront par les consommateurs, mais également par les offensives du mouvement de protection de l’environnement. "Un jour, dit-il, les producteurs qui refuseront de faire certifier leur bois perdront leur clientèle au profit de ceux qui le feront." Selon lui, lorsque le concept sera mieux connu, les consommateurs préféreront – à prix égal – acheter des biens fabriqués avec ce bois. "Cela déculpabilise l’être humain par rapport au produit qu’il consomme."

En attendant, pour que ses opérations forestières reçoivent le sceau d’approbation FSC, une entreprise doit débourser jusqu’à 100 000 dollars pour l’étude de son dossier, processus qui peut durer de deux mois à un an. Et son label ne sera valable que pour un maximum de cinq ans. Elle s’attend donc à ce que tout ça rapporte. Or, "ce n’est pas encore le cas", dit Claude Boulanger. Une étude américaine, publiée en février 1999 dans le Journal of Forestry, confirme en effet que les consommateurs n’acceptent pas de payer plus cher pour des produits de bois certifié écologique.

À l’Initiative québécoise de développement de standards FSC, on aura fort à faire pour implanter les 10 principes et les 60 critères du Forest Stewardship Council. Car l’industrie forestière québécoise ne jure que par la norme ISO 14 001. Mais les écologistes, eux, la jugent nettement insuffisante. Ainsi, Louis Bélanger, vice-président de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), exprime des doutes quant à son efficacité pour assurer une exploitation durable de la forêt: "Ce sont les exploitants qui définissent eux-mêmes leurs objectifs environnementaux. Et souvent, ils se contentent de respecter le Règlement sur les normes d’intervention en milieu forestier." Ce règlement, décrété en 1987 par le gouvernement du Québec, ne suffit pas, selon lui: "Par exemple, il n’exige pas l’aménagement intégré de la forêt ni la conservation de la biodiversité."

"En soi, la norme ISO 14 001 n’est pas mauvaise", ajoute, diplomate, l’ingénieur Nicolas Blanchette, de l’Initiative FSC. "Sauf qu’elle s’applique à tous les secteurs; elle n’est pas conçue spécifiquement pour la forêt." Il explique qu’une entreprise peut choisir de faire labelliser un seul aspect de ses activités, le transport du bois ou l’entretien mécanique de la machinerie, par exemple. "Le FSC, lui, certifie un territoire complet, et toutes les opérations qui y sont effectuées."

Tony Rotherham, directeur pour ce qui a trait aux forêts à l’Association canadienne des pâtes et papiers (ACPP), perd vite son calme lorsqu’on lui parle du FSC. "Cet organisme se targue de défendre l’Univers, dit-il, mais nous avons déjà toutes les normes qu’il nous faut au Canada, et elles sont excellentes." Rotherham en a surtout contre la façon de faire du FSC, qui achète des pages entières de publicité dans les quotidiens américains pour dire aux lecteurs quelles entreprises vendent des produits de bois certifié. Ainsi, dans des magazines et sur des panneaux-réclames, aux États-Unis mais aussi en Colombie-Britannique, on peut voir l’acteur Pierce Brosnan (un des James Bond) enjoindre aux consommateurs de ne pas acheter de produits en bois si ceux-ci ne portent pas le fameux sceau FSC. "Certaines publicités font même la liste des entreprises qui n’en vendent pas. C’est presque de la dictature!" dit Tony Rotherham.

Actuellement, au Canada, 21,5 millions d’hectares, soit 17% des forêts accessibles, affichent le label ISO 14 001. Trois millions ont également le sceau CSA Z809. Et seulement 21 300 hectares portent celui du FSC. Du côté des entreprises forestières, seules une forêt exploitée par Domtar aux États-Unis, une autre par Tembec en Ontario et une dernière par Irving au Nouveau-Brunswick satisfont aux normes FSC. Est-ce à dire qu’elles sont plus rigoureuses que les deux autres?

"De toutes les normes que je connaisse, celles du FSC sont les plus strictes", dit Gary Hartshorn, de l’Organization for Tropical Studies, organisme américain voué à la sauvegarde de la forêt tropicale. Et elles gagnent en popularité, dit-il. "Déjà, en Europe, des sociétés chargées de l’octroi de certificats, comme Smartwood, la Silva Forest Foundation et de nombreuses autres, sont certifiées par le FSC."

Le FSC s’intéresse à la fois à la forêt et aux gens qui y évoluent. Une entreprise forestière qui veut recevoir son label doit s’engager à respecter 10 principes. Par exemple, elle doit veiller à ce que la forêt soit méticuleusement étudiée et reboisée selon sa diversité biologique originale; pas question de ne replanter que les arbres dont elle a besoin. Elle doit aussi garantir que les peuples autochtones vivant à proximité des forêts ont eu voix au chapitre lors de la planification des opérations forestières. Mieux, que des emplois leur ont été réservés.

Éric Lessard est directeur de la société de consultants KPMG, l’un des principaux "certificateurs" au Québec. "On a tendance à dire que satisfaire aux normes du FSC exige plus de travail de la part de l’entreprise, dit-il. Et que la norme ISO est moins compromettante que celle de la CSA ou du FSC."

L’Association canadienne de normalisation, pour sa part, n’a octroyé son label CSA Z809 à aucune forêt du Québec pour le moment. C’est l’industrie forestière elle-même qui lui avait confié, en 1996, le mandat d’élaborer une norme spécifique pour le Canada. "Celle-ci est axée sur la qualité et assez difficile à satisfaire", dit Luc Bouthillier. Peter Johnson, directeur du développement à QMI, division de l’Association canadienne de normalisation, délivre des certificats CSA aux forêts canadiennes. "Beaucoup d’entreprises forestières sont étonnées de la complexité de ses exigences. Ce qui explique que seulement six d’entre elles possèdent cette certification au Canada. Au Québec, il n’y en a encore aucune, mais ça s’en vient."

ISO, CSA, FSC outils de marketing? Les avis sont partagés. Mais pour les promoteurs de la certification forestière, quelle qu’elle soit, il y a beaucoup à faire pour sensibiliser les consommateurs. "On a déjà essayé, ces dernières années, de promouvoir le fait que nous vendons du bois certifié FSC. Il n’y a pas eu de réaction", dit Claude Boulanger, de Matériaux Blanchet. Sylvain Toutant, vice-président au marketing et au développement de Réno-Dépôt, pense aussi qu’il ne sert à rien d’essayer de faire du marketing avec le label: "Il n’y a pas de demande."

Cela n’empêche pas la chaîne suédoise Ikea de souligner à gros traits le fait que le bois qui entre dans la fabrication de ses meubles provient de forêts bien gérées. Elle le clame sur une affiche… dans les toilettes, au-dessus des urinoirs! De tous les magasins à grande surface qui vendent du bois ou des produits faits de bois, elle est la seule à arborer ainsi ses couleurs. "Depuis le 1er septembre, aucun bois massif qu’on utilise ne provient de forêts anciennes ou vierges, à moins qu’il ne soit certifié par le FSC, dit Laurence Martocq, porte-parole de la société. Et le bois des forêts tropicales, comme le teck et l’acajou, doit obligatoirement être certifié, toujours par le FSC."

Les protecteurs de l’environnement ne cessent de le répéter: les forêts anciennes – celles âgées de 250 ans au Québec, par exemple, ou de 1 500 ans en Colombie-Britannique – et les forêts vierges, les poumons de la planète, doivent être laissées en paix. Mais encore faut-il savoir où elles se trouvent. Le réseau international de données et de cartographie Global Forest Watch s’affaire justement à tracer une quinzaine de cartes où sera clairement visible l’état des forêts canadiennes (voir l’encadré). Les premières devraient être prêtes en 2001. Selon Peter Lee, coordonnateur de l’organisme au Canada, on peut s’attendre à des surprises. De l’eau au moulin des promoteurs de la certification de la forêt?

"Le système FSC n’est pas encore parfait, dit Bill Mankin, membre fondateur du Forest Stewardship Council. Mais c’est tout de même le plus fiable. Et de loin."

LA CARTE DES FORÊTS

Pour éviter de piller les forêts non exploitées, encore faut-il savoir où elles se trouvent…

L’été prochain, Global Forest Watch, un réseau international de données et de cartographie, dévoilera le portrait des forêts canadiennes. À partir de 150 images-satellite, cet organisme, dont la mission est de fournir des informations précises sur les forêts du monde, tracera une quinzaine de cartes géographiques.

Global Forest Watch planche actuellement sur une carte de la forêt boréale de la Colombie-Britannique et des Prairies. Ce sera ensuite le tour de l’Ontario, du Québec et des Maritimes. Doit-on s’attendre à des révélations-chocs? "Il est trop tôt pour dévoiler quoi que ce soit, dit Peter Lee, coordonnateur de l’organisme au Canada. Mais à l’été 2001, on parlera de la forêt boréale comme jamais auparavant."

Les cartes indiqueront aussi où se trouvent, à 30 m près, les dernières forêts non encore exploitées. "Les entreprises seront ainsi en mesure d’exiger que le bois qu’elles achètent ne provienne pas de là", ajoute Peter Lee.

Global Forest Watch a été créé il y a un peu plus de deux ans à la demande du géant Home Depot, le plus grand acheteur de bois en Amérique du Nord. Ikea y a investi la somme la plus importante: 2,5 millions de dollars américains. "Ces sociétés affirment ne plus vouloir acheter de bois provenant de forêts menacées par l’exploitation industrielle; il fallait donc commencer par savoir où elles se trouvent", explique Peter Lee.

"Pour Ikea, le bois est la matière première par excellence. Nous voulons éviter de nous approvisionner dans les régions où il y a une exploitation abusive, dit Laurence Martocq, porte-parole de l’entreprise au Canada. C’est une ressource naturelle qui, si elle est bien gérée, pourra continuer à se renouveler."

Les forêts de huit autres pays, dont la Russie, l’Indonésie, le Cameroun et le Venezuela, seront aussi scrutées à la loupe par l’organisme. Toutes les cartes de Global Forest Watch, de même que les 150 images-satellite qui auront aidé à les créer, seront accessibles dans Internet à l’adresse www.globalforestwatch.org.

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