Le cadeau de Guylaine Tremblay

La comédienne Guylaine Tremblay a fait deux beaux cadeaux au Dr Alain Vadeboncœur : une préface pour son livre et la lecture du chapitre «Le front de Sasha» à son lancement. Voici comment tout cela s’est passé.

Blogue_mortIl y des comédiens qui vous rivent à votre fauteuil de théâtre, de cinéma, ou qui vous hypnotisent dans votre salon, lorsque vous regardez une bonne série. Guylaine Tremblay, par exemple. Une des grandes, sans aucun doute.

En même temps, c’est une femme fort sympathique et généreuse. Figurez-vous qu’elle m’a un jour fait un fort beau cadeau (et même deux, quand j’y pense), que j’aimerais aujourd’hui partager avec vous.

J’ai la chance de connaître un peu Guylaine, puisque je la rencontre plusieurs fois par année au conseil d’administration du Nouveau théâtre expérimental (où je siège depuis 2008) — quand ce n’est pas dans un théâtre ici et là.

Autant est-elle renversante — et même envoûtante — sur scène, autant sa simplicité frappe et son charme opère en personne. C’est cet heureux mélange qui fait que chacun reconnaît en elle une grande comédienne et aussi, et surtout, se reconnaît en elle.

Bien sûr, la fille de Petite-Rivière-Saint-François peut tout jouer, de la comédie légère jusqu’aux rôles les plus sombres, mais j’apprécie particulièrement sa sensibilité dans les rôles dramatiques, où elle exprime toujours avec intensité le trouble de l’existence humaine. C’est spécialement le cas dans la maladie, la souffrance et le deuil, où elle sait atteindre un redoutable degré de vérité.

Voilà sans doute pourquoi un jour, je lui ai fait une demande un peu spéciale, sans savoir si elle accepterait : écrire la préface de mon livre en cours de rédaction, Les acteurs ne savent pas mourir. Je suis allé directement au but par courriel :

«Question : est-ce que tu écris?
– Eu … pourquoi tu me demandes ça, mon cher Alain ?
– Une idée.
»

Silence courriel.

«Alors, tu écris ou pas ?
– Ben oui, et parfois je fais des fautes…
– Alors, voici. J’écris un livre sur la mort, sorte de récit-essai basé sur mes expériences. Je parle aussi un peu du théâtre (il est possible que le titre soit
L’acteur qui ne savait pas mourir, en lien avec un texte sur Sacré-Cœur). Si je te proposais d’en faire la préface, est-ce que cela pourrait t’intéresser ?
– Décidément, tu es un homme surprenant ! Écoute, il faudrait que tu m’en parles plus longuement, mais oui, ça pourrait m’intéresser! Je me demande pourquoi tu as pensé à moi, mais parfois, c’est bien de sortir de sa zone de confort, donc reparlons-nous !
– Tu as peut-être déjà été confrontée à jouer la mort (je veux dire la tienne), expérience qui pourrait te servir de point de départ pour une réflexion du lien entre l’acteur et la mort. Comment cela s’était passé ? J’imagine que lorsque tu joues, tu te réfères en partie à tes propres expériences que tu transposes. Mais comment jouer la mort, alors ? Comment un acteur trouve-t-il son inspiration ? Il serait intéressant d’avoir un lien entre la femme, l’actrice et la mort.
»

Voilà comment tout ça est parti, l’an dernier. J’ai ensuite laissé Guylaine échanger avec mon éditeur et ami, Mark Fortier. En avril, elle m’est revenue avec les mots encourageants que voici :

«J’ai lu ton manuscrit d’un trait, hier, incapable d’arrêter ! Alors je vais essayer d’écrire quelque chose…»

J’ai tendance à penser que le doute fait partie des vertus de tout artiste. C’était en tout cas ce qui transparaissait de l’envoi suivant de Guylaine, en mai 2014, où je comprenais qu’elle avait terminé son texte :

«J’ai tenté quelque chose, soyez sans gêne si c’est poche…»

Cela m’aurait surpris : j’étais certain que son texte serait très bon. Mais la phrase suivante m’a intrigué :

«Je lui ai demandé de m’appeler.»

«Lui», c’est mon éditeur. Je pensais qu’elle voulait discuter avec lui du texte avant de le lui envoyer, mais ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. Mark m’a appelé le lendemain. Il avait donc reçu un coup de fil de Guylaine, avec qui il avait discuté, puis il lui avait demandé de lui envoyer son texte.

Elle ne voulait pas. C’est pourtant assez important, pour un éditeur, de lire les écrits à publier. C’est que Guylaine, avant tout comédienne, était encore incertaine de son texte. Et que fait une comédienne, avec un texte ? Elle l’interprète.

La fin de l’histoire allait donc être curieuse.

«J’aimerais mieux te le lire.
– Me lire la préface ? Quand ça ?
– Maintenant.
– Je ne comprends pas.
– Je vais te lire la préface là, au téléphone.
»

guylaineMark a donc vécu cette étrange expérience pour un éditeur, pour qui l’écrit est plus souvent le médium. Plutôt que de lire le texte, il a assisté, au bout du fil, à une étonnante interprétation de la préface. Une performance pour voix seule, à un spectateur. Unique !

Et Guylaine n’avait aucune raison de douter, puisque Mark a tout de suite aimé son texte.

Presque sans modification, la préface s’est donc retrouvée dans le bouquin quelques mois plus tard. Et c’est un beau texte, exactement comme je l’avais rêvé : personnel, intense et inspirant.

Avec sa permission, je le reproduis ici, pour vous permettre d’en prendre connaissance, même si vous ne vous procurez pas le livre.

Mais avant, j’aimerais partager avec vous un second cadeau — je suis gâté ! — que Guylaine m’a fait lorsqu’elle a lu, au moment du lancement, un court texte provenant de la dernière section du livre et intitulé «Le front de Sasha». En voici un court extrait :

«Il se retourne et la dévisage encore une fois. Comme si de rien n’était, il reprend sa visite attentive. Après quelques pas, juste devant la chapelle, il semble vaciller et s’appuie sur le mur. Il essaie de marcher, mais il en semble maintenant incapable. Alors, comme une statue de boue fondant sous la pluie, il s’affaisse lentement, poussant un gémissement de douleur infinie.»

cadeau

Inutile de dire que cette lecture m’a sonné, comme ce fut le cas pour tous les gens présents au Salon funéraire Alfred Dallaire MEMORIA. Je partage donc avec vous la vidéo ci-dessous, pour votre bonheur, avant de vous faire lire la préface elle-même.

 *

La mort porte une robe en fortrel

C’est l’été, j’ai cinq ans, nous sommes en 1965. Ma mère et moi marchons ensemble, le fleuve est beau, la marée est haute, je m’imagine déjà sur la grève. Maman est belle mais triste, je ne comprends pas pourquoi.

— On va se baigner, maman ?
— Non, pas aujourd’hui, ma belle.

On s’arrête devant une maison du village.

Beaucoup de gens y entrent et en sortent, et ils ont tous le même air que maman. Sans trop comprendre pourquoi, je commence à mon tour à me sentir triste. On entre. Dans le salon, tout au fond, je vois une jeune femme couchée dans une boîte, elle est très belle, ses joues sont toutefois trop rouges.

Elle s’appelle Lucette Simard. Son mari, capitaine de goélette, et ses deux enfants maudiront longtemps ce cancer qui leur a enlevé une épouse et une mère.

— Elle dort la madame, maman ?
— Non, mon trésor, elle ne dort pas, elle est morte.

Ma mère pleure.

Mon monde s’écroule ! J’ai cinq ans et je viens de comprendre que ma mère, même si elle est jeune, peut mourir elle aussi. Je croyais que seuls les vieux pouvaient mourir ! J’ai mal au ventre, j’ai peur, mais je ne le montre pas. Je dois être forte, protéger ma mère. Je vais me battre, avec mes petits poings, je cognerai, je ferai peur à la mort. «Tu ne mourras pas, maman !»

C’est ce jour-là que j’ai compris que la vie pouvait s’arrêter à tout moment.

J’en suis maintenant à plus de la moitié de ma vie, et je me sens parfois encore très proche de cette petite fille de cinq ans déterminée à repousser la mort de sa mère. Mais la plupart du temps, je desserre les poings.

Je sais maintenant que si j’ai la chance de vivre vieille, je verrai disparaître ma mère, mon père, beaucoup de gens que j’aime, et que je serai à la fois infiniment triste de les perdre et infiniment reconnaissante d’avoir pu les aimer. Avec les années, c’est la seule chose qui a pu faire taire la terreur que m’inspirait la mort : l’amour !

L’amour que l’on porte à ceux qui nous ont quittés est le coup de poing le plus percutant que l’on puisse envoyer dans la gueule de la mort. Celle-ci m’a enlevé ma grand-mère adorée, il y a plus de 20 ans maintenant, elle ne lui a pas laissé le temps de connaître mes enfants, mais la mort n’a pas pu m’empêcher de lui parler tous les jours, depuis, et de me sentir encore proche d’elle, pas plus qu’elle n’a pu m’empêcher de continuer d’aimer tous ceux qui m’étaient chers et qui l’ont rejointe.

La mort ne gagnera jamais cette bataille. Jamais ! Tant que je vivrai, j’aimerai et tant que j’aimerai, ils vivront ! Elle ne comprend rien là-dedans, la mort, parce qu’elle n’aime personne.

Je m’étonne d’ailleurs que la mort soit toujours personnifiée par une belle femme au teint pâle, vêtue de noir, et envoûtante. Je me la représente tout autrement, moi, la mort. Elle porte une robe cheap en fortrel, des bas de nylon aux genoux qui lui tombent sur les chevilles, elle fume des Mark Ten, porte du parfum qui pue, genre sapin d’auto, et elle a des reflux gastriques. Elle vient nous chercher, parce que c’est la seule job qu’elle a pu se trouver, personne d’autre n’en voulait.

Revenons plutôt à l’amour. À ces liens qui nous unissent. Car tel est bien le propos de ce livre. En te lisant mon cher Alain, plusieurs fois les larmes me sont montées aux yeux, parce que, bien sûr, les départs de ceux qu’on aime font mal, mais ce qui me bouleverse le plus, c’est l’amour qui jaillit de tes histoires, malgré la mort qui y est omniprésente.

On ressort de cette lecture avec une formidable envie de vivre et d’aimer encore plus ceux qui sont là ! Pour toutes ces raisons, la mort a détesté ton livre ! Elle a piqué une immense colère que seule une quinte de toux de Mark Ten a réussi à arrêter ! Je le sais, je l’ai entendue s’époumoner.

«Le contenu est nul, le titre est nul, tu le diras au doc», qu’elle m’a dit, la mort !

Je lui ai répondu que, au contraire, le livre était très bien, et que tu avais raison, Alain : les acteurs ne savent pas mourir! Pourtant, en principe, on peut tout jouer : l’amour, la haine, le désir, la peur, l’envie, l’angoisse. Mais la mort, non, sinon très maladroitement. C’est peut-être là notre seule pudeur ?

C’est qu’il n’y a pas de répétitions pour apprendre à mourir. Au cours de notre vie, on peut aimer mille fois, on peut exploser de colère et explorer celle-ci sous toutes ses coutures, on peut pleurer des torrents de larmes, mais on ne meurt qu’une seule fois. C’est la plus grande improvisation de notre existence, et il est rare qu’on l’applaudisse.

Peut-être que je ne saurai jamais mourir comme il se doit sur scène, cher Alain. Dans la vraie vie, par contre, je veux et j’exige (excellent exercice de diction, d’ailleurs) de mourir entourée de ceux que j’aime, avec de la musique et des bulles, sinon je demande un remboursement !

Guylaine Tremblay

*

Merci pour tout, Guylaine.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter (@Vadeboncoeur_Al), et il a aussi son propre site Web : alainvadeboncoeur.com.

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5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Merci pour la douceur de vos propos, Alain et Guylaine.Votre compassion a de quoi me réjouir puisque vous incarnez aujourd’hui le vrai sens de la vie, celle d’un monde meilleur. J’ai hâte de lire le livre!

Médor

Il

Les mois dernier, à la Bordée, Lorraine Côté a joué dans W;T une femme en fin de vie, qui meurt sur scène…extrêmement touchant, particulièrement pour ceux qui on vu « partir » un proche. Très éloquent aussi pour le rapporte patiente-médecin. Dommage que ce soit terminé, je le recommanderais comme je l’ai fait à mon entourage.

La mort ne gagnera jamais contre l’amour. Tant que je vivrai,j’aimerai.
Quelle profondeur,quelle sagesse dans ce texte.
Merci de se partage

Merci à la Comédienne, merci au Médecin.. . Un grand merci, pour tant de noblesse, de sincérité, de vérité ! Une grande leçon d’humilité. Quelle chance peut avoir notre monde, de présenter des modèles de votre trempe. Merci, du fond du coeur. Et continuez à nous inviter au dépassement. Vous nous aidez à oublier ( un tout petit peu ) tant de haînes, de mesquinerie, de cruautés, de barbarie. Après les horreurs du funeste Vendredi, il y a eu le revirement inattendu et bénéfique du Dimanche de Pâques : la joie de tous les justes n’en fut que plus profonde. Merci de nous partager si
généreusement la vôtre. C’est un baume, qui nous est bien précieux.

André Martin