Le Canada a deux problèmes chroniques avec la science

Comment se fait-il que des chercheurs canadiens se retrouvent avec un brise-glace scientifique qui n’a pas d’essence pour ses missions ? Pourquoi les entreprises canadiennes sont-elles de moins en moins productives comparées à leurs concurrentes américaines ? La réponse à ces questions se trouve dans deux rapports (ici et ici) publiés ces jours-ci sur l’état de la science et de l’innovation au Canada.

Depuis des années, voire des décennies, le Canada souffre de deux grands maux qu’aucune politique scientifique  n’est encore parvenue à guérir.

D’abord, les entreprises innovent beaucoup moins que celles d’autres pays. Pourtant, le Canada leur offre des incitatifs fiscaux à la R-D parmi les plus généreux au monde. Chaque année, les crédits d’impôt à la recherche et au développement totalise la bagatelle de 3 à 4 milliards de dollars! Mais d’après le Conseil des académies canadiennes, un organisme indépendant formé par la Société royale du canada, l’Académie des sciences de la santé et l’Académie canadienne du génie, on peut se demander si ces fonds sont utilisés à bon escient.

Par exemple, dans le cas de l’industrie primaire (l’exploitation des ressources naturelles), le Conseil constate que l’essentiel des budgets de R-D des entreprises sert à adapter des équipements et procédés venant de l’étranger. À quelques rares exceptions près, aucune ne se démarque en créant de nouveaux usages pour nos ressources. Autrement dit, on se contente d’exploiter forêts ou mines plus rapidement et à peu de frais, au lieu de créer des produits à valeur ajoutée, ou de meilleurs outils pour gérer les ressources. Et après on s’étonne que l’industrie forestière aille mal !

Le deuxième grand problème se trouve dans les labos de recherche universitaires. La science en tant que telle est de très bon niveau et plutôt bien soutenue. Mais le Canada investit surtout dans les infrastructures – ce qu’on surnomme le béton – et pas assez dans ce qui les fait tourner: des subventions pour payer les salaires des chercheurs et des techniciens, donner des bourses aux étudiants gradués, et payer les dépenses quotidiennes. Voilà comment on se retrouve avec un brise-glace de recherche condamné à servir de traversier pendant l’hiver, un observatoire astronomique qui doit faire la charité et des professionnels de recherche hyper qualifiés qu’on paye 25 000 dollars par an – quand on trouve les sous pour le faire.

Après la période de grande noirceur des années 1990, il y avait eu du mieux, notamment avec le programme des chaires de recherche du Canada mis en place par les libéraux. Les coupes récentes des conservateurs ont été fort mal accueillies par les scientifiques, condamnés à  regarder la poussière s’accumuler sur les beaux équipements de laboratoire payés en partie par la Fondation canadienne de l’innovation. Et comme d’habitude, à rédiger des pages et des pages de demandes de subventions pour grapiller quelques milliers de dollars de ci de là.

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Bonjour Valérie,
En plein milieu de la cible votre commentaire, aujourd’hui. J’ai un emploi d’associé de recherche dans une école de génie de Montréal et je peux en parler par expérience. Actuellement, les chercheurs sont comme des pilotes de F1 avec de superbes bolides sans mécanicien pour faire l’entretien.
Christian

Étude d’Austan Goolsbee (conseiller économique très proche de Barack Obama et le directeur/économiste en chef du « President’s Economic Recovery Advisory Board ») sur l’effet des investissements publiques en R&D:

“Conventional wisdom holds that the social rate of return to R&D significantly exceeds the private rate of return and, therefore, R&D should be subsidized. In the U.S., the government has directly funded a large fraction of total R&D spending. This paper shows that there is a serious problem with such government efforts to increase inventive activity. The majority of R&D spending is actually just salary payments for R&D workers. Their labor supply, however, is quite inelastic so when the government funds R&D, a significant fraction of the increased spending goes directly into higher wages. Using CPS data on wages of scientific personnel, this paper shows that government R&D spending raises wages significantly, particularly for scientists related to defense such as physicists and aeronautical engineers. Because of the higher wages, conventional estimates of the effectiveness of R&D policy may be 30 to 50% too high. The results also imply that by altering the wages of scientists and engineers even for firms not receiving federal support, government funding directly crowds out private inventive activity.”

http://www.nber.org/papers/w6532

J’ai un ami européen qui vient de quitter le Québec parce que son pays lui offrait un bien meilleur soutien pour ses projets. Le Canada et le Québec semblent être dirigés par des comptables ou des « organisateurs » politiques sans envergure qui ne comprennent pas que la recherche scientifique de haut niveau constitue le fer de lance du développement économique. Il faut mettre en place une politique globale qui inclurait à la fois toutes les questions touchant la recherche en industrie, la recherche universitaire ainsi que cet épineux dossier de la formation de nouvelles générations de chercheurs.

Bonjour Valérie,
C’est assez simple à comprendre, nos élus ne gouvernent que par sondages afin de plaire au plus grand nombre d’électeurs.
Alors la science, le développement des ressources à long terme n’intéressent pas la majorité branchée sur un quotidien individualiste. Les entreprises ne font pas mieux car la priorité est aux profits rapides pour les actionnaires.

C’est tout à fait vrai.

Les chercheurs ont des dizaines d’histoires sur ce phénomène. De l’équipement valant des dizaines de milliers de dollars allègrement financé, mais personne pour l’utiliser (en raison du manque de budget pour embaucher des chercheurs). Il y en a probablement pour plusieurs millions en tout au Canada. C’est de l’argent ni plus ni moins gaspillé! La matière première de la recherche, ce sont les chercheurs. L’équipement est important bien sûr, mais la recherche ne se fait pas toute seule!

Quand je faisais mon doctorat, l’université a inauguré un nouveau bâtiment pour l’enseignement des sous-gradués. Tout neuf, financé par un riche mécène. Pendant ce temps, de notre côté, nous avions de la difficulté à trouver des chaises de bureau, les toilettes coulaient, et le plafond du labo nous tombait sur la tête. Comme nous étions payés sous le seuil de la pauvreté, on avait plus beaucoup d’ordinateurs que de chercheurs…

Suite au commentaire de M.Roger J. Bergeron, je voudrais ajouter que c’est exactement pour ces mêmes raisons que les constructeurs d’autos en Amérique sont en faillite.

Bien d’autres sont désuètes pour ces raisons ou importe de la technologie étrangère.

Le pire est que cette lacune dans la recherche a déjà commencé à influencer notre vie de tous les jours.

Les électroménagers en sont un bel exemple. Je viens de me procurer un table de cuisson à induction. Au Canada on ne connait pas, ou on en a peur et en Europe tout le monde connait.

Pourtant cette invention a environ 25 ans, le temps que la recherche porte ses fruits.

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