Le cancer qui ronge la science

La compétition de plus en plus féroce entre chercheurs a donné naissance à une lucrative industrie de pseudo-publications savantes, qui menacent de corrompre les fondements mêmes de la science. Et ça pourrait avoir de graves conséquences sur nos vies.

Illustration : Sébastien Thibault

L’éminent professeur Eduardo Franco, de la Faculté de médecine de l’Université McGill, a alerté ses collègues par courriel au début de 2017. Une épidémie mondiale met la population en danger, leur a-t-il écrit. Et cette épidémie de tromperies, qui corrompt la recherche, se propage à cause de la prolifération de revues pseudo-savantes.

Directeur du Département d’oncologie, où il supervise environ 230 personnes, Eduardo Franco a assuré qu’il allait passer au peigne fin chaque curriculum vitæ et chaque évaluation annuelle à la recherche de mentions de telles publications, et de participations à des conférences douteuses ou même inexistantes. Son courriel ne précisait pas quelles seraient les conséquences, mais le message était clair : les membres de la Faculté allaient devoir rendre des comptes.

Dans le milieu universitaire depuis 40 ans, Eduardo Franco observe la prolifération de publications pseudo-scientifiques depuis une dizaine d’années. Et ces mentions dans le CV des chercheurs sont presque impossibles à distinguer de leur travail sérieux. « Il n’y a pas pire moment pour être un scientifique », dit-il.

Publier ses découvertes dans une revue savante revêt une importance capitale pour un chercheur. S’il veut voir son avancée scientifique devenir une référence pour d’autres chercheurs, une piste conduisant à d’autres recherches — et parfois même un sujet repris par des médias grand public —, l’universitaire doit écrire un article, et payer pour le faire paraître — de 150 à 2 000 dollars par texte, parfois davantage, souvent puisés dans ses subventions de recherche. Plus une liste de publications est riche, meilleures sont les chances d’accéder à des postes, à des promotions, à la sécurité d’emploi, et plus il est facile d’obtenir des subventions de recherche. Dans les cercles universitaires, l’adage « publier ou périr » a force de loi.

Quand un article est accepté, il est soumis à un rigoureux processus d’édition, incluant la critique par des pairs, des experts du domaine qui valident le contenu et le commentent. Le processus peut s’étirer sur des années. Du moins, c’était le cas à l’époque où cinq éditeurs dominaient ce marché évalué à 25 milliards de dollars annuellement : Wiley-Blackwell, Springer, Taylor & Francis, Groupe RELX (autrefois Reed Elsevier) et Sage. Car au tournant du siècle est apparu un nouveau modèle de publication en ligne, qui a ouvert la porte à un nombre incalculable de chercheurs et, au passage, à des milliers de tricheries.

Pour la première fois de l’histoire, soutient Eduardo Franco, il se publie plus d’études déficientes ou même frauduleuses que de recherches sérieuses — peut-être 10 fois plus. Environ 10 000 revues « trompeuses » — des revues-poubelles, selon certains — sévissent dans le monde, et des milliers d’autres sont sous la loupe, selon la société américaine spécialisée en services d’édition Cabell’s International, qui a créé sa liste noire. « Il se fait surtout du boucan ces années-ci, déplore le professeur de McGill. C’est à peu près impossible d’entendre les vraies sonnettes d’alarme, de déterrer les découvertes réelles. » Et hors des universités, bien peu de gens mesurent l’ampleur du problème.

C’est un moindre mal de lire des non-sens évidents, genre « les Martiens, ces superdirigeants de Mars » ou le chocolat, ce « superaliment ». C’est autrement plus dangereux que des revues savantes à la réputation et aux critères variables publient des études bâclées, des rapports trompeurs sur la qualité de l’eau potable, des « preuves » bidon que l’homme n’a rien à voir dans les changements climatiques ou que les vaccins causent l’autisme. Sans parler des entreprises et des groupes de pression qui font la promotion de leurs programmes en finançant des recherches mal faites, publiées dans des revues-poubelles, en espérant qu’elles seront reprises dans des médias.

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Deux ingénieurs américains, Marc A. Edwards et Siddhartha Roy, ont résumé ainsi (dans une revue savante renommée) les risques de cette mauvaise science : « Si une masse critique de chercheurs devenaient indignes de confiance, on atteindrait le point de bascule où le travail scientifique lui-même serait corrompu, et où le public perdrait confiance. Ce qui entraînerait le monde dans un nouvel âge des ténèbres, aux conséquences désastreuses pour l’humanité. »

Cet âge des ténèbres est peut-être déjà commencé. De plus en plus, journalistes, politiciens et gens ordinaires, souvent sans le savoir mais parfois pas, s’appuient sur des études trompeuses, non scientifiques, pour prendre des décisions importantes.

Marc A. Edwards a ainsi montré que des études « scientifiquement indéfendables » ont contribué à la crise de l’eau potable à Washington, en 2004, et à celle de Flint, au Michigan, en 2015, où 9 000 enfants ont été exposés à des taux élevés de plomb : ces études avaient minimisé les raisons de s’inquiéter de l’état des tuyaux mal entretenus dans l’aqueduc municipal. Par ailleurs, des faits présentés en preuve en 2018 dans une poursuite contre le fabricant de semences Monsanto (maintenant propriété de Bayer) ont confirmé que l’entreprise a subventionné des études trompeuses pour discréditer des recherches sérieuses, qui démontraient le risque cancérigène associé à l’herbicide Roundup.

Dans le domaine de la santé, des études incomplètes peuvent avoir de graves conséquences politiques et sociales. Or, les sociétés pharmaceutiques Pfizer, AstraZeneca, Bristol-Myers Squibb, Gilead Sciences et Merck font souvent affaire avec des revues pas si savantes pour parler de leurs médicaments contre le mal de dos chronique, le diabète, l’arthrite, le VIH et autres, a révélé Bloomberg Businessweek. Certains des plus importants acteurs du marché des revues en ligne sont d’ailleurs des entreprises pharmaceutiques. « C’est carrément dangereux », dit Carly Brockington, rédactrice en chef du Journal canadien de thérapie respiratoire, qui s’est battue dans le passé contre le rachat du titre par une revue complaisante. Des médecins se fient à ces études, et des malades se fient à leur médecin. « Imaginez les conséquences si quelqu’un lisait un tel article et suivait ses conseils. »

Dans le lot des études imparfaites qui inquiètent encore à ce jour Eduardo Franco, il y a celle parue en 2016 dans Scientific Reports, qui porte à croire que le vaccin contre le virus du papillome humain (VPH) peut causer des dommages au cerveau.

L’étude, parue dans cette revue en libre accès publiée par Springer, un éditeur renommé, rapporte que des scientifiques ont injecté un vaccin à 24 souris et ont observé des changements dans deux parties de leur cerveau. Eduardo Franco, expert en épidémiologie des cancers — dont ceux associés au VPH —, sait que le vaccin a fait ses preuves dans la prévention du cancer du col utérin et a tout de suite décelé les failles dans l’étude. Un lecteur non initié, lui, n’y aurait vu que du feu.

Les souris de l’expérience ont reçu des doses 1 000 fois plus fortes que ce que l’on donnerait à un enfant. Même en tenant compte du métabolisme plus rapide du muridé, la dose était au moins 80 fois plus puissante que dans un vaccin typique destiné à un être humain, m’explique le virologue australien Dave Hawkes. Et, nonobstant la force des doses, les effets sur les souris demeurent nébuleux à cause d’autres problèmes dans l’étude, notamment une imprécision à propos de substances données aux souris, et une mesure de l’épaisseur d’un tissu notée en pourcentage — comme si on disait d’une planche de bois qu’elle est épaisse de 6 %.

Sharon Hanley, professeure à l’École supérieure de médecine de l’Université de Hokkaido, au Japon, a démontré les conséquences de la mauvaise science, du sentiment antivaccin et du lobbying dans son pays — où le mouvement antivaccin a pris naissance. Parce que des personnes attribuaient au vaccin contre le VPH leurs maux difficiles à diagnostiquer — et parce que les médias ont cité des études peu solides —, le Japon a cessé de recommander la vaccination en 2013. Deux ans après, Sharon Hanley et trois collègues ont publié dans la réputée revue The Lancet une étude révélant que la proportion de jeunes filles nouvellement vaccinées contre le VPH avait chuté dramatiquement à Sapporo, passant de 70 % en 2013 à moins de 1 % en 2014.  

Eduardo Franco a été de ceux qui ont travaillé à rectifier le tir. Il a alerté nombre de ses collègues à propos de l’étude boiteuse. Et il a été un des épidémiologistes qui, dans le monde, ont demandé à Scientific Reports de retirer le texte — ce qui fut fait 17 mois plus tard. « Le problème, c’est que cet article va ressurgir ailleurs », dit-il.

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Scientifiques et universitaires sont en partie responsables de la crise de légitimité qu’ils doivent affronter. Avant l’avènement des publications en libre accès, des universitaires de pays en développement ont maintes fois reproché aux éditeurs — nord-américains et européens surtout — de lever le nez sur leurs travaux. Ces grands éditeurs n’avaient pas à payer pour le contenu ; au contraire, des pairs le révisaient bénévolement, et le résultat était vendu à des bibliothèques universitaires à des prix impressionnants — en moyenne 1 660 dollars américains pour un abonnement à une revue économique en 2001, jusqu’à 1,1 million de dollars (américains toujours) pour un bloc d’abonnements en 2009 !

Les examens par les pairs, gages de crédibilité de la publication et garants des normes de l’industrie, ont quant à eux été taxés de partialité et d’élitisme. « Les universitaires de partout en avaient ras le bol », dit Eduardo Franco. La rigueur du processus a rendu la publication scientifique tellement coûteuse et difficile d’accès pour les universités que la circulation de l’information a été entravée : seuls les plus riches pouvaient publier.

Quand est apparue l’édition en libre accès, des dizaines de milliers d’universitaires se sont tournés vers ces revues en ligne, qui acceptent davantage de textes, expédient la révision par les pairs, accélèrent la publication et rendent l’information accessible à tous gratuitement — ce que bien des éditeurs traditionnels ont refusé de faire. Le modèle a démocratisé et mondialisé une façon de procéder jusque-là jugée élitiste et abusive par de nombreux chercheurs. En 2019, plus de la moitié des nouvelles recherches sont accessibles en ligne gratuitement. Mais il y a un autre prix à payer.

Jeffrey Beall, aujourd’hui retraité de l’Université du Colorado à Denver, a été l’un des premiers à montrer les relations troublantes entre les universitaires et les éditeurs peu scrupuleux, qu’il qualifie même de « prédateurs ». Eduardo Franco a invité l’ancien bibliothécaire à donner une conférence à Montréal il y a quelques années.

L’universitaire a alerté la communauté scientifique dès 2012, en publiant une liste noire, la « liste de Beall », qui, dit-il, générait 15 000 pages vues chaque jour avant qu’il y mette fin en 2018. Jeffrey Beall a été particulièrement efficace pour démontrer que les entreprises et les universités encouragent le côté « poubelle », comme il l’appelle. Par exemple, en 2013, Springer s’est allié à Frontiers, inscrit sur la liste noire de Beall. Et en 2017, Kamla-Raj, aussi sur la liste, a signé une entente avec Taylor & Francis, un éditeur sérieux, pour la publication commune de 15 journaux de Kamla. L’un, Studies of Tribes and Tribals (études sur les tribus et leurs membres), vise à « comprendre l’être humain, spécialement les autochtones, les attardés et les minorités ».

Toutes ces révélations ont mis énormément de pression sur Jeffrey Beall. Même son université a ouvert un dossier pour inconduite en 2017, après qu’un éditeur (qui figurait dans la liste) eut allégué qu’il avait inventé des faits à son sujet. Le bibliothécaire a gagné sa cause — des accusations sans fondement, dit-il —, mais il a pris sa retraite avant l’heure et fermé son blogue, en partie à cause des attaques personnelles provenant du monde universitaire. « Je n’en pouvais plus », confie-t-il.

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Un des plus grands éditeurs de revues savantes en libre accès est Omics International. La société fondée en 2007, qui compte des milliers d’employés, se targue de publier 700 revues et de tenir 3 000 conférences chaque année partout dans le monde. Au début des années 2000, alors qu’il était étudiant en biologie à l’Université de l’Andhra, en Inde, Srinubabu Gedela se tapait 700 km une fois ou deux par mois pour se rendre à Hyderabad, dans le sud du pays, afin de se procurer les revues dont il avait besoin. Quand il a vu le potentiel du libre accès, il a créé ce qui est devenu un empire. Omics est aussi derrière des entités comme Pulsus Group, Andrew John Publishing, iMedPub et Conference Series, ainsi qu’une douzaine d’autres entreprises situées au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni et à Singapour.

Peu après avoir acheté Pulsus et Andrew John, deux éditeurs renommés, Omics a organisé par leur entremise des conférences au Canada. Dont celle-ci, qui a éveillé des doutes chez Eduardo Franco : une conférence internationale sur les maladies transmises sexuellement mettant en vedette… un spécialiste de la défense nucléaire !

Eduardo Franco tente d’éviter de se retrouver dans la même situation que Jeffrey Beall. « Bien que je nomme Omics dans mes présentations, je ne cite jamais de noms », précise-t-il.

Deux mois après l’envoi de son courriel à ses collègues de McGill en 2017, Eduardo Franco a informé les dirigeants de la Faculté de médecine que 220 professeurs figuraient dans la liste de « rédacteurs, collaborateurs et conférenciers » d’Omics. Cette dernière ayant déjà utilisé son propre nom sans son consentement, il s’est demandé combien de ces 220 personnes étaient comme lui des victimes et combien étaient de réels collaborateurs, mais bien malin celui qui pourrait le déterminer. Plus consternant encore : Omics mentionnait des liens avec des chercheurs d’à peu près chacune des 95 universités canadiennes cette année-là !

À McGill, de nombreux collègues d’Eduardo Franco s’adressent à lui pour en savoir plus. « Tous ne sont pas à blâmer, certains ont été dupés », dit celui-ci. Il est difficile pour un non-initié de naviguer sur cette mer de revues guidées par des principes éditoriaux aussi variés. Même de vieux routiers de la recherche peinent à cerner qui publie du matériel vraiment scientifique. Des revues plagient ou imitent des publications sérieuses dans tous les domaines. Par exemple, l’éditeur ScienceVier porte un nom qui ressemble à Elsevier. Le Journal of Depression and Anxiety (d’Omics) ressemble étrangement à une publication à la réputation bien établie, Depression and Anxiety (de Wiley-Blackwell, aussi une entreprise reconnue).

Tout dans le marché du libre accès n’est évidemment pas mauvais. Des éditeurs sérieux ont emboîté le pas à leurs rivaux. Par exemple, le réputé Elsevier, qui publie Preventive Medicine, offre désormais une version en ligne, Preventive Medicine Reports (dirigée, comme la version papier, par le professeur Franco), pour faire concurrence notamment au Journal of Preventive Medicine, propriété d’iMedPub, une filiale du géant du libre accès Omics International.

Des milliers de publications, particulièrement parmi les plus récentes, évoluent par ailleurs dans « une sorte de zone grise », selon Lucy Lee, doyenne de la Faculté des sciences à l’Université de la vallée du Fraser, en Colombie-Britannique. Ces revues calquent leur processus d’édition sur celui des revues sérieuses, mais avec des normes moins rigoureuses. Alors que les revues trompeuses font dans la fraude pure et simple, d’autres, comme celles publiées par Hindawi (d’Égypte), Frontiers et MDPI (toutes les deux de Suisse), font se côtoyer articles crédibles et contenus douteux — notamment en permettant à des auteurs d’influencer directement le comité de révision, selon différentes sources interrogées pour ce reportage.

Pour des éditeurs peu scrupuleux, le nouveau modèle d’affaires est une machine à imprimer des billets de banque — et des études. Plus ils acceptent de manuscrits, plus ils font de l’argent. Des éditeurs tels qu’Omics International et World Academy of Science, Engineering and Technology (WASET), en Turquie, multiplient les sites Web, bâclent la révision et promettent des publications rapides. D’autres entreprises désignées comme trompeuses sur la liste de Beall, comme Scientific Research Publishing (SCIRP), de Chine, Baishideng Publishing Group (BPG), de Californie, et le Canadian Center of Science and Education (CCSE), de Toronto, ont toutes lancé des revues savantes.

À l’Université de la vallée du Fraser, il arrive souvent à Lucy Lee de tomber, en ouvrant son courriel, sur de la sollicitation intensive de la part de revues douteuses, pour qu’elle soumette un article ou qu’elle en commente. Si cette industrie connaît du succès, c’est que des universitaires acceptent de telles invitations. Difficile de dire combien le font par ambition et combien, particulièrement chez les moins expérimentés, acceptent par naïveté. Lucy Lee recommande systématiquement la prudence aux étudiants de sa faculté devant ces invitations non sollicitées à publier des articles ou à devenir conférencier.

C’est que les conférences bidon aussi se multiplient comme des microbes sur une plaquette. Les rassemblements scientifiques sont en principe organisés par des sociétés professionnelles ou des universités, pas par des éditeurs. Pourtant, des chercheurs mordent à l’hameçon. Invités à une conférence, ils paient pour y faire une présentation, sans se rendre compte qu’il s’agit d’une fausse rencontre à laquelle d’autres universitaires ont accepté de participer, en toute connaissance de cause, pour bonifier leur CV ou prendre un congé payé.

Au cours d’une présentation à ses pairs sur les effets désastreux des publications trompeuses, Eduardo Franco a raconté l’exemple de ce collègue qui a pris l’avion pour se rendre à une conférence dans le domaine de l’oncologie, avant de constater à destination que les organisateurs et plusieurs conférenciers annoncés étaient absents. À peine 15 personnes se sont présentées, et un animateur a improvisé une séance sur le thème « écoutons les membres de l’auditoire » pour passer le temps. Quand le collègue a demandé à être remboursé, l’organisation a refusé, rejetant sur les participants la responsabilité de l’échec du rendez-vous.

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Même si Eduardo Franco a eu l’impression que la plupart des gens au Département d’oncologie soutenaient ses efforts, il a constaté que ses mises en garde ne faisaient pas l’unanimité. En 2017, dit-il, trois chefs de département ont émis des doutes, minimisant les effets négatifs des études-poubelles. « Quelqu’un m’a écrit, très offensé, pour me dire que “ces gens-là ont parfaitement le droit de faire des affaires”. »

Cette même année, le doyen de la Faculté de médecine a fait l’éloge du professeur, « le champion de notre faculté pour combattre cette problématique ». Reste que le marché des revues-poubelles continue de prospérer au Canada.

En dénonçant la corruption dans l’édition savante, Eduardo Franco et Lucy Lee veulent obliger les facultés à rendre des comptes, et attirer l’attention sur la culture du « publier ou périr » qui pousse les chercheurs à la malhonnêteté. Selon eux, les universités devraient à tout le moins « cesser de récompenser » (lire : priver de promotions et d’augmentations) les chercheurs qui collaborent aux revues-poubelles. Mieux encore, elles devraient mettre l’accent et l’argent sur ceux qui font un travail honnête dans les secteurs particulièrement vulnérables à la mauvaise science, notamment les vaccins, l’eau potable, la production alimentaire et les changements climatiques.

Le défi pour les universités est de trouver comment différencier la fausse science du travail sérieux. Des outils sont apparus ces dernières années pour y contribuer. La société Cabell’s International, par exemple, a bonifié la liste de Beall et publié la Journal Whitelist, qui recense 11 000 revues légitimes, et la Journal Blacklist, qui en compte 10 000 trompeuses. Les abonnements à ces listes, quoique coûteux (dans les dizaines de milliers de dollars), peuvent aider les facultés à repérer les publications fiables dans les CV et les rapports de performance, et guider leurs décisions d’embauche. Seulement une quinzaine d’établissements et de personnes sont abonnés à ce jour au Canada.

Les organismes qui subventionnent la recherche au pays doivent aussi apporter leur contribution, selon certains universitaires. Le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie, le Conseil de recherches en sciences humaines et les Instituts de recherche en santé du Canada distribuent annuellement environ trois milliards de dollars en subventions aux universités et aux chercheurs. Ils n’ont jamais pris de mesures contre les départements ou les chercheurs ayant publié des articles dans des revues douteuses ou participé à des conférences bidon. Même si les trois agences sont conscientes que l’argent de la recherche est parfois détourné ainsi, « il n’y a pas de politique contre les revues prédatrices », dit Kevin Fitzgibbons, directeur général de la Division de la planification et des politiques organisationnelles du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada. « Ce n’est pas notre mandat. »

En août 2016, la Commission fédérale du commerce (FTC) des États-Unis a intenté une poursuite contre l’indienne Omics et son propriétaire, Srinubabu Gedela, pour pratiques d’édition trompeuses « ayant généré et continuant de générer un préjudice considérable pour les clients ». Omics avait enjolivé la réputation de ses revues et omis de prévenir les auteurs de frais importants qu’ils auraient à payer, a déclaré la FTC. L’année suivante, une injonction provisoire a été ordonnée contre Omics. Srinubabu Gedela a rétorqué que la FTC n’avait pas de preuve de ses allégations. En mars 2019, un jugement sommaire d’une cour du Nevada a imposé à l’entreprise une amende de 50 130 810 dollars américains, soit ce que la FTC demandait à titre compensatoire pour les torts causés aux consommateurs par les publications laxistes et les conférences bidon « de 2011 à 2017 ».

Entre-temps, en 2018, Eduardo Franco a passé en revue 150 CV et évaluations de rendement dans son département à McGill, à la recherche de références à des publications pseudo-scientifiques et à des conférences bidon. « Je n’en ai trouvé aucune », dit-il. C’était une première, résultat de ses efforts et d’une meilleure sensibilisation. La Faculté de médecine de McGill a aussi ajouté un paragraphe à toutes ses lettres de nomination et de renouvellement de mandat, rappelant de ne traiter qu’avec des revues et des organisateurs de conférences bien établis et crédibles.

Le professeur se réjouit de cette embellie, mais il note que bien des confrères d’un bout à l’autre du pays incluent encore des références à de telles publications dans leurs CV et évaluations — parce que bien des universitaires continuent de travailler dans la zone grise entre fausse science et vraie science, entre ambition et intégrité. « Je suis très content d’être dans la soixantaine, parce que c’est un sale temps pour faire ses débuts en science », affirme le professeur Franco. Son département observe sans doute des améliorations, mais partout dans le monde, les études bidon diluent de plus en plus le marché, et non le contraire. Eduardo Franco est reconnaissant du travail courageux de collègues tels Lucy Lee, Jeffrey Beall, Sharon Hanley et Dave Hawkes, qui tentent de changer le cours des choses. « Il y a une certaine noblesse à produire du savoir pour faire progresser le monde », dit-il, en espérant que plus d’universitaires partagent son avis.

La version originale de cet article a été publiée dans le magazine The Walrus.

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