Le CHUM des Inuits

Il aura fallu 15 ans pour que les Inuits disposent d’un centre de soins adapté à leurs besoins dans la région de Montréal. Ullivik change tout.

Le centre Ullivik, que dirige Maggie Putulik, comprend 91 chambres, une chapelle, une cafétéria, et même une salle où les familles des malades entreposent au congélateur la viande de caribou et de phoque, qu'ils mangent crue, à la mode inuite. (Photo: Rodolphe Beaulieu)
Le centre Ullivik, que dirige Maggie Putulik, comprend 91 chambres, une chapelle, une cafétéria, et même une salle où les familles des malades entreposent au congélateur la viande de caribou et de phoque, qu’ils mangent crue, à la mode inuite. (Photo: Rodolphe Beaulieu)

On imagine mal un centre d’hébergement planté dans un désert semi-industriel en bordure de la voie de desserte de l’autoroute 520, non loin de l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Pourtant, Ullivik fait plutôt l’affaire des patients qui y sont soignés.

« C’est comme chez nous, où il n’y a ni arbres ni feux de circulation : on voit loin », dit Peter Inukpuk, un Inuit de 65 ans. Signataire de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, conclue en 1975 entre l’État québécois, les Cris et les Inuits, Inukpuk séjourne au centre Ullivik depuis son ouverture, en décembre. « Ici, à Dorval, c’est plus reposant qu’au centre-ville de Montréal. Et on n’est pas face à un mur, comme c’était le cas. »

Maggie Putulik (Photo: Rodolphe Beaulieu)
Maggie Putulik (Photo: Rodolphe Beaulieu)

Ullivik a coûté 15 millions de dollars à l’administration québécoise, qui en a assumé les coûts dans le cadre de la Convention. Les Inuits attendent beaucoup de ce nouvel établissement de 91 chambres, dont le nom signifie « lieu de séjour ». Si leur espérance de vie a progressé — elle est passée de 45 à 66 ans depuis une génération —, celle-ci reste néanmoins de 15 ans inférieure à la moyenne québécoise. « Les besoins en santé augmentent en conséquence. Il y a davantage de cancers, il faut plus de dialyses », dit Jane Beaudoin, directrice générale du Centre de santé Inuulitsivik, à Puvirnituq, qui fournit des soins aux sept villages inuits de la côte de la baie d’Hudson.

Spacieux et lumineux, Ullivik ressemble à un hôtel-boutique à la mode, avec ses grandes fenêtres blanches se découpant sur la façade gris cendré et ses couloirs décorés d’œuvres fournies par l’Institut culturel Avataq. Entre leurs traitements, les patients ont accès à une foule d’espaces communs pour bavarder et se distraire : salons avec télé, salle de vidéoconférences, chapelle, studio d’arts et métiers, cafétéria. Il y a même une salle dite de la « country food », consacrée à la cuisine traditionnelle, où les familles des patients mettent au congélateur la viande de caribou, de phoque et le poisson (mangés crus, à la mode inuite). « Nous sommes des carnivores au pays des végétariens, dit Peter Inukpuk, l’œil taquin. La cuisine du “Sud”, ça nous donne des ballonnements. »

Au centre Ullivik, il y a beaucoup d'espaces communs pour bavarder ou se distraire. (Photo: Rodolphe Beaulieu)
Au centre Ullivik, il y a beaucoup d’espaces communs pour bavarder ou se distraire. (Photo: Rodolphe Beaulieu)

En tout temps, quelque 200 Inuits séjournent dans le Sud, comme ils disent, pour des soins divers. Environ le tiers d’entre eux trouvent à se loger dans la famille ou chez des amis, mais la plupart viennent à Ullivik, où travaillent une centaine de personnes : chauffeurs, préposés, infirmiers, interprètes. Un logiciel, Ullivik Go, suit les étapes du cheminement médical de chaque patient. « Les gens séjournent ici en moyenne de 7 à 10 jours, mais certains y sont pour plusieurs mois — et parfois en permanence, car ils nécessitent des soins qu’ils ne pourraient avoir dans le Nord », dit la directrice du cen­tre, Maggie Putulik.

La Convention de la Baie-James et du Nord québécois garantit les soins de santé des 12 000 Inuits du Nunavik, qui ont accès à une trentaine de médecins et à deux petits hôpitaux, à Kuujjuarapik et à Puvirnituq, mais ceux-ci offrent peu de spécialités. « Rien pour la chimiothérapie, les interventions chirurgicales à cœur ouvert, les opérations abdominales majeures, la neurochirurgie, dit Jane Beaudoin. Et certains spécialistes ne se déplacent dans le Nord que deux fois par année. » Comme le prix du billet d’avion dépasse souvent les 2 000 dollars, il revient moins cher de faire venir les patients pour une série de traitements sur une longue période.

Mais la vie à Ullivik n’est pas toujours paisible. « On a beaucoup de problèmes de drogue et d’alcool », dit la directrice de l’établissement. Même si ces substances sont interdites et que deux gardiens vérifient les sacs à l’entrée, rien n’empêche les patients de sortir. « Pour ceux qui rentrent soûls ou drogués, on a prévu deux petites chambres avec lit à une place. Ils y cuvent leur vin », précise-t-elle.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a longtemps cru que le meilleur endroit où héberger les patients inuits serait au centre-ville, en raison de la proximité des hôpitaux qui offrent des services en anglais — deuxième langue des Inuits. Le premier Module du Nord (comme on appelait auparavant Ullivik) avait donc été situé rue Saint-Jacques, dans Notre-Dame-de-Grâce. Mais on a vite déchanté : pour des personnes aux prises avec des problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie, l’accès à ces sub­stances devenait trop facile.

En 2010, le Ministère a décidé de trouver un endroit plus convenable. L’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal a proposé l’ancien hôpital chinois du quartier Villeray. Croyant qu’on s’apprêtait à y aménager un centre de désintoxication, un résidant a ameuté le public. Et la mairesse de l’arrondissement, Anie Samson, en a rajouté, déclarant que l’arrivée des Inuits apporterait nécessairement son lot d’« incivilités ».

« Il y avait une part de racisme dans l’opposition au projet », dit Geneviève Beaudet, porte-parole d’un groupe de citoyens de Villeray qui s’est porté à la défense du centre de soins. « Et aussi une mauvaise gestion et une mauvaise communication à l’Agence de la santé de Montréal. » Faisant marche arrière, le Ministère a choisi d’héberger les patients inuits dans un immeuble du YMCA de Westmount, près du Forum — où gravite une forte population d’itinérants inuits souffrant de toxicomanie et d’alcoolisme.

Devant ce fiasco interculturel, qui a bouleversé les Inuits, le Centre de santé Inuulitsivik a entrepris de trouver lui-même un lieu plus approprié et de convaincre le ministère de la Santé d’investir. Peter Inukpuk, qui a été policier, politicien et conseiller à l’Administration régionale Kativik, se compte chanceux d’être à Ullivik, après avoir séjourné quelques mois au YMCA, à quatre patients par chambre. « À Dorval, nous serons désormais mieux soignés. »

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2 commentaires
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» Si leur espérance de vie a progressé — elle est passée de 45 à 66 ans depuis une génération
Combien de peuples dans le monde sont parvenus à faire un tel bond en si peu de temps, en travaillant presque pas?
Ce que les Québécois ont fait de ce peuple nous mériterait un Prix Nobel.

L’article est injuste en un point. Il dépeint dépeint la resistance à l’implantation du Module Du Nord dans Villeray comme étant du racisme. Pourtant, le même article acquiesce que l’implantation de ce centre dans NDG apporta son lot de problèmes et risques indésirables à cet endroit; idem pour une approche en proximité du centre-ville. Pourquoi Villeray aurait été plus harmonieusement adaptée à cette même population, alors que physiquement/géographiquement très semblable à NDG? Ces accusations de racisme sont particulièrement cinglantes surtout parce que la population qui occupait l’ancien Hôpital Chinois l’a fait avec bonheur pendant des décennies. Des décennies.

Le fait est que de transplanter ce centre dans un coin urbain au coeur même de Montréal n’était ni pire, mais ni mieux que les greffes préalables. Les audiences publiques qui furent tenues dans le coin réflètient une inquiétude palpable et raisonnable. Teinter la réaction des gens de Villeray de racisme est un raccourci rapide et crasse… Et lorsque Mme Samson disait que l’arrivée des Inuits apporterait nécessairement son lot d’« incivilités », elle ne faisait que refléter l’expérience préalable de ces deux points géographiques précédents. Si David Levine, qui présidait ces rencontres locales, à jugé que de finalement déplacer le centre à l’extérieur de la ville était le meilleure solution, c’est peut-être que cela était tout simplement indiqué.