Le ciel nous tombera-t-il sur la tête ?

Le réservoir d’une fusée chinoise retombera sur Terre à l’aveuglette d’ici quelques jours. Cet événement, loin d’être isolé, montre que l’agence spatiale chinoise est moins disciplinée que les autres, dit l’astrophysicien Robert Lamontagne.

Débris de la fusée Longue Marche 3B retrouvés dans un champ de la province de Sichuan en Chine en 2016. (Photo : STR / AFP / Getty Images)

Lancement de nombreux satellites, de sondes spatiales vers la Lune et vers Mars, construction d’une station spatiale, vols spatiaux habités, envoi d’humains sur la Lune… La Chine est indéniablement devenue une puissance spatiale. Le pays a profité de sa très forte croissance économique des dernières décennies pour se hisser parmi les nations pouvant propulser humains et appareils sophistiqués dans l’espace.

Et elle ne se gêne pas pour le faire : les lanceurs Longue Marche 5, des fusées poids lourds qui peuvent emporter et placer en orbite basse une masse allant jusqu’à 25 tonnes (égalant ainsi les plus gros lanceurs américains Atlas), sont envoyés dans le ciel plusieurs fois par mois. Et comme leurs homologues américaines, russes et européennes, ces fusées comptent plusieurs étages qui se détachent à mesure de l’ascension de l’appareil, pour l’alléger en cours de route.

En 2020, la Côte d’Ivoire a vu les fragments calcinés d’une fusée chinoise lui tomber dessus — sans dommages humains, heureusement. En 2021, c’est en plein océan Indien que s’est échoué un gros morceau. Et il en tombera un autre cette fin de semaine… on ne sait pas encore où !

La difficile gestion des débris spatiaux

Le coupable cette fois : le lancement réussi d’une fusée Longue Marche 5, le dimanche 24 juillet, pour transporter jusqu’à la station spatiale chinoise en construction le deuxième de ses trois modules. La fusée a quitté notre atmosphère et s’est mise en orbite, puis elle a largué son premier étage — essentiellement un gros réservoir de carburant, maintenant vide et inutile. En orbite basse à environ 400 km d’altitude, le cylindre déchu de 21 tonnes file à 28 000 km/h et fait un tour du globe toutes les 90 minutes.

Dans un cas comme celui-ci, sur une orbite aussi basse, l’engin rencontre de l’air, très raréfié mais quand même présent. Et cet air le ralentit. Très graduellement, très doucement, il perd de la vitesse, ce qui lui fait perdre de l’altitude. Et plus il descend, plus l’air qu’il rencontre est dense et plus il ralentit… Jusqu’au moment où s’enclenchera réellement sa descente. Quand exactement ? Difficile à dire (voir encadré). Où au juste ? Ça dépend du « quand », donc difficile à prédire aussi. Au moment de publier ce texte, l’un des modèles utilisés prévoit un impact ce samedi 30 juillet à 20 h 24 (jour et heure du Québec), quelque part en Irak. Mais le degré de précision est de plus ou moins 16 heures ! Ce pourrait donc être très tôt samedi matin dans l’est du Pacifique, ou encore dimanche au nord-ouest du Mexique… ou à peu près n’importe où durant ces 32 heures. Bref, on n’en sait rien.

Mais comment l’agence spatiale chinoise peut-elle se permettre un tel laxisme ? Un débris de fusée de 21 tonnes qui entre de façon incontrôlée dans l’atmosphère terrestre n’est quand même pas anodin. Bien sûr, une partie de l’appareil se consumera par friction, mais il pourrait en rester 60 % à l’arrivée au sol. À l’échelle de la Terre, il ne s’agira que d’une poussière, mais à l’échelle humaine, l’impact, s’il survient en zone habitée, pourrait faire des dégâts, comme saccager un village ou détruire une école…

« La Terre étant recouverte à 70 % d’eau, il y a de bonnes chances que la fusée tombe dans la mer, explique Robert Lamontagne, astrophysicien et jusqu’à récemment coordonnateur du Centre de recherche en astrophysique du Québec. Même sur la terre ferme, les forêts, les déserts et autres zones non habitées diminuent encore les risques. » Mais ils ne les éliminent pas.

Car il existe des manières plus élégantes de gérer ses déchets. « On peut contrôler le lieu où un tel réservoir s’écrasera en provoquant activement son entrée dans l’atmosphère à l’endroit voulu, poursuit Robert Lamontagne. Il faut qu’il soit équipé de propulseurs d’appoint qui permettent de le freiner et de le faire tomber rapidement, de façon maîtrisée. La plupart du temps, les autres agences spatiales envoient leurs gros débris spatiaux de cette manière au milieu du Pacifique, loin de toute vie humaine. Mais c’est complexe et coûteux, et les Chinois ne semblent pas vouloir se donner ce mal. »

L’autre façon de s’y prendre, c’est de ne pas envoyer ces gros morceaux trop haut et ainsi éviter qu’ils restent en orbite. « La fusée trace alors une trajectoire balistique, détaille Robert Lamontagne. Elle monte assez haut et, arrivée au sommet de sa trajectoire, les étages supérieurs se détachent et poursuivent leur ascension avec leurs propres moteurs, tandis que le premier étage retombe. On peut alors calculer la trajectoire de départ pour que la retombée se fasse dans l’océan. » C’est le cas, par exemple, de plusieurs lancements de la NASA faits à Cap Canaveral, en Floride, ou de certains de l’Agence spatiale européenne, qui ont lieu en Guyane française : les deux bases sont en bordure de l’Atlantique.

Mais même pour ce type de vol, la Chine a une gestion bien particulière. Comme quatre de ses cinq bases de lancement sont à l’intérieur du pays, et non près des côtes, les vols de type balistique voient leurs réservoirs vides retomber… directement sur la Chine ! Le gouvernement émet des avertissements pour les zones concernées et les habitants restent aux aguets dans les minutes qui suivent un lancement. Le Web ne manque pas de photos et vidéos prises par des citoyens chinois, sur lesquelles on peut voir des bâtiments détruits et toujours fumants ou encore des points noirs qui tombent dans le ciel lointain et qui s’écrasent en provoquant une explosion à quelques kilomètres des témoins.

Aucun recours possible

Cette fois-ci, si jamais le réservoir chinois s’écrasait sur une zone habitée, le pays touché aurait-il des recours ? Non, aucun. La Chine fait pourtant partie des États qui ont ratifié la Convention sur la responsabilité internationale pour les dommages causés par des objets spatiaux, conclue en 1972. Ce texte stipule qu’un État qui procède au lancement d’un objet spatial « a la responsabilité absolue de verser réparation pour le dommage [NDLR : qu’il concerne des personnes ou des biens] causé par son objet spatial à la surface de la Terre ». Mais encore faut-il reconnaître sa faute lorsqu’un tel événement survient. « Prenez la Côte d’Ivoire, cite en exemple Robert Lamontagne. Elle a reçu quelques morceaux d’une fusée chinoise en 2020, qui ont provoqué des dégâts seulement matériels, heureusement. La Chine s’est alors félicitée de ce premier vol de la fusée Longue Marche 5B, mais n’a fait aucune mention dans ses communiqués de cette rentrée incontrôlée dans l’atmosphère. Elle n’a même pas admis que les débris pouvaient être ceux de son engin. Devant le géant chinois, que voulez-vous qu’un petit pays comme la Côte d’Ivoire fasse ? »

Fusée Longue Marche 5B, lancée le 24 juillet, dont un réservoir s’apprête à entrer dans l’atmosphère. (Photo : Xinhua News Agency / Getty Images)

Dans cette course à l’espace 2.0, la Chine fait cavalier seul. « Ils construisent leur propre station spatiale plutôt que de collaborer aux efforts existants, détaille Robert Lamontagne, ils n’annoncent leurs plans à personne, ne préviennent pas lorsque des débris menacent de retomber… C’est aux autres d’assurer cette surveillance. »

Mais n’allons pas croire que les autres puissances spatiales sont parfaites. « Aux États-Unis, même s’il existe un guide des bonnes pratiques, environ de 30 % à 40 % des lancements mènent à une situation semblable, où le premier étage d’une fusée entre dans l’atmosphère de façon incontrôlée, estime Robert Lamontagne. Comme ça se produit toujours grosso modo en zone équatoriale, ça retombe presque chaque fois dans l’eau, et les pays potentiellement touchés ne sont pas de gros acteurs économiques, alors on en parle peu… »

Cette fois, la fusée chinoise change la donne : parmi tous les lieux d’impact possibles figurent de grandes villes américaines, telles que New York, Chicago et San Francisco. Comme dans bien des situations, il faudra possiblement un accident d’importance, en Chine ou ailleurs, pour que les choses changent. Malheureusement.

Des prédictions hasardeuses

Prédire où et quand atterrira un débris spatial en orbite est très compliqué, et divers modèles peuvent fournir des prévisions différentes. Les principaux facteurs :

  • Le modèle mathématique utilisé pour tenter de simuler l’atmosphère. Il en existe de nombreux, et chacun a des caractéristiques, des forces, des faiblesses et des détails différents.
  • Le Soleil. L’énergie reçue du Soleil varie légèrement avec le temps et cela dilate plus ou moins l’atmosphère, modifiant ainsi sa densité à l’altitude du réservoir, ce qui à son tour change la résistance.
  • La forme du réservoir. Les formes pointues fendent l’air et mettent plus de temps à rentrer. Les surfaces plates, elles, rencontrent plus de résistance, sont plus ralenties et retombent plus vite (tous les enfants ont expérimenté ce phénomène, la main sortie par la fenêtre d’une voiture en marche : la main horizontale traverse l’air facilement, alors que la résistance est très forte quand la main est placée verticalement).
  • Le réservoir tournoie. On ne sait donc pas exactement si sa pointe fine « fend le vent » ou si elle présente une surface large au vent.
  • La présence de carburant résiduel. Si du carburant continue d’être expulsé par le système de réacteurs, même sans combustion, il continue de générer une poussée, ralentissant ou accélérant le débris, selon son orientation. Impossible de savoir s’il en reste dans le débris de fusée chinoise.
  • La masse. En descente, les objets plus légers sont davantage ralentis par l’atmosphère. Les plus lourds tombent plus vite. Or, on ignore la masse exacte du réservoir qui retombera fin juillet.
  • Même la finition de la surface du réservoir peut avoir une incidence mineure sur la résistance de l’air.

Bon nombre de ces effets sont cumulatifs, et de petits changements dans l’un peuvent avoir des répercussions sur un autre. Ces différences modifient aussi la façon dont la gravité agit sur l’étage de la fusée, puisque la gravité terrestre n’est pas parfaitement uniforme partout.

Mais plus le réservoir ralentit, plus on ajuste les modèles et plus les prévisions s’affinent. Au point que s’il s’écrase en zone habitée, on le saura quelques heures d’avance et les autorités du pays concerné pourront ordonner des évacuations.

Note

La version originale de cet article a été modifiée le 29 juillet 2022 afin de préciser que Robert Lamontagne a quitté son poste au Centre de recherche en astrophysique du Québec.

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On peut se demander quelle serait la réaction de la Chine si un module de lancement usagé d’une fusée d’un autre pays retombait en Chine sans aucun avertissement, et surtout si celui-ci retombait sur une ville densément peuplée. Gageons que le pays en question serait rapidement semoncé, voire menacé, par le pouvoir Chinois alors qu’eux semblent se foutre éperdument de ce qui arrive des rebuts de leurs propres fusées. Quoiqu’il en soit, la Chine est vraiment de plus en plus arrogante dans ses rapports avec le monde et totalement irresponsable quant aux débris spaciaux qu’elle produit.

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La Chine fidèle à elle-même, opaque, maîtresse du je m’en foutisme à l’égard de la communauté internationale. On y a goûté de façon assez spectaculaire avec la Covid-19.

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Reste à espérer que ce réservoir chinois ne vienne pas s’écraser justement sur une ville américaine tel que mentionné dans cet article. L’incident risquerait alors d’entraîner des répercussions politiques néfastes dont on a absolument pas besoin ces temps-ci. On ne sait jamais ce qui nous pend au bout du nez. Allez donc savoir….

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L’humain n’est qu’un pollueur… Terre, espace, tout y passe.

Les méthodes de récupération, de recyclage ou de réutilisation de chaque bien devraient obligatoirement faire partie de son mode d’emploi et des nombreux avertissements quant à son utilisation.

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Il ne faut pas oublier que la poudre noire (devenue poudre à canon) a été «inventée» en Chine et que les fusées sont les lointaines descendantes de cette découverte chinoise. Pour l’Empire du Milieu, les risques associés sont minimes et s’il arrive quoi que ce soit, ils vont laisser les chiens aboyer et la caravane va finir par passer. Pendant ce temps, la Chine va continuer son petit bonhomme de chemin dans la construction de sa station orbitale… et dans l’abus des droits humains!

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