« Le climat change, et puis après ? »

« Il n’y a rien de plus banal que les changements climatiques », dit le célèbre paléoanthropologue Yves COPPENS. Selon lui, l’être humain maîtrisera un jour le climat.

C’est le père de Lucy — en tout cas, son inventeur. Yves Coppens, paléoanthropologue, expert ès fossiles, distingué fouineur et voyageur dans le temps, vit entre deux époques et autant d’avions. Dans son bureau du Collège de France, un amas de cartons laisse dépasser deux bois de cervidé, quelques dents de mammouth, un crâne ou deux en embuscade. Le préhistorien a récemment publié La passion de l’espèce (Éd. de l’Aube), une série d’entretiens avec Sophie Nauleau où il évoque son enfance en veine d’exotisme, son goût pour les vieilles choses, la popularité que lui a value la découverte de Lucy, notre lointaine ancêtre, qui vécut en Afrique il y a plus de trois millions d’années.
***
Que pensez-vous du changement climatique que notre espèce a provoqué ?
— Il n’y a rien de plus banal que les changements climatiques. Pour le géologue et le paléontologue, ils font partie de l’histoire de la Terre. Ils constituent le quotidien de nos disciplines. On ne les considère pas comme des événements. Ce qu’on étudie, c’est leur importance, leur séquence, leurs rythmes.

Ce n’est donc pas la première fois que l’homme doit faire face à un bouleversement du climat ?
— Non. Il y a 70 ou 80 millions d’années, le continent euraméricain réunissait l’Amérique du Nord, le Groenland et l’Europe. Lorsqu’on découvre un fossile incomplet du côté de Reims, on va chercher la partie manquante dans le Colorado ! Puis, l’Atlantique Nord s’est ouvert, exactement comme on tire une fermeture éclair. En paléontologie, on est habitué à ces changements de paysages, de niveaux des eaux et des glaces. Au sud-ouest de la Finlande, on a récemment découvert une sorte de petit abri-sous-roche. Il y avait des restes de feux, des outils. Cent mille ans avant notre ère, des Néandertaliens ont vécu là. La Finlande ressemblait donc à ce que l’on en connaît aujourd’hui.

Rien n’a changé, alors ?
— Si, justement ! Entre l’occupation de ce site et sa découverte, il a été enseveli sous un glacier épais de trois kilomètres. Un inlandsis, comme celui qui couvre aujourd’hui le Groenland. Regardez aussi la grotte Cosquer, noyée sous la Méditerranée, juste sous le nez de Marseille. Il faut plonger 40 m sous les calanques pour y pénétrer. Les hommes qui l’ont peinte y entraient pourtant à pied sec. Ça ne me surprend pas que le climat change à nouveau. La surprise aurait été qu’il ne change pas !

Comment ces bouleversements ont-ils affecté nos ancêtres ?
— Remontons six, sept ou même dix millions d’années en arrière. Les préhumains, qui vivaient en Afrique tropicale, évoluaient dans la forêt. Les plus anciens sont ainsi à la fois bipèdes et arboricoles. Ils grimpent, comme leurs ancêtres, parce qu’il y a des fruits à cueillir, et pour se préserver des prédateurs. Viennent ensuite des bipèdes exclusifs. Puis, aux environs de deux millions d’années à 800 000 ans en arrière, on commence à rencontrer des êtres appartenant au genre Homo. On passe donc de Lucy, avec sa capacité crânienne de 400 cm3, bien modestement irrigués, à des humains dotés de 800 cm3. Bipèdes, capables de courir vite, ils sont pourvus d’une dentition omnivore : ils se sont mis à manger de la viande parce qu’il y avait moins de végétaux.

Pour quelle raison ?
— Ils ont connu un changement climatique radical. L’étude des pollens nous enseigne qu’entre trois et deux millions d’années avant notre ère la plupart des arbres ont disparu. D’un milieu humide, les hommes sont donc passés à un environnement quasi sec. Incapables de surmonter ce changement, des espèces se sont éteintes. D’autres ont migré. Certaines sont restées sur place, trouvant une solution à leurs malheurs. C’est le cas de l’homme, des éléphants, des chevaux, des cochons, des antilopes, des rongeurs, des carnivores. Le point commun de ces espèces, c’est qu’elles ont réussi leur coup. On appelle ça des « potentialités d’évolution » : certaines sont plus aptes à s’adapter. Un écosystème qui perdure, c’est rare et finalement pas très naturel.

Comment s’adapter ?
— Beaucoup d’animaux réussissent grâce à la capacité de leur dentition d’augmenter en hauteur et en volume au passage d’une alimentation feuillue à une alimentation herbeuse. Les dents s’usent davantage sur l’herbe, pleine de terre et de petits cristaux abrasifs. Autre stratégie : le cheval, plus vulnérable en terrain découvert, doit gagner en rapidité. Il va se mettre à courir sur un seul doigt au lieu de trois. L’homme, lui, réussit à survivre par la dissuasion intellectuelle. Sa grosse tête en fait un être conscient. Debout, il va réfléchir à sa situation, fabriquer des outils, mettre au point des stratégies de fuite et d’abri. Et il réussit, puisque nous sommes là pour en parler aujourd’hui.

Combien de temps une espèce a-t-elle pour s’adapter ?
— Moins qu’on ne l’imagine. Quelques milliers d’années, sans doute. Il y a trois millions d’années, l’homme a franchi allégrement cette première épreuve. Étape suivante : il y a 12 000 ans, la dernière glaciation s’achève. Jusqu’alors, toute la France, sauf peut-être les côtes de la Méditerranée, ressemblait à la Sibérie actuelle : des terres gelées sur des centaines de mètres de profondeur. L’inlandsis qui couvrait le nord de l’Europe fond petit à petit, formant la Baltique. On entre dans un monde plus tempéré. Les graminées poussent mieux. Et pour la première fois, l’homme nomade, prédateur, chasseur et cueilleur, s’arrête. Pour mieux cueillir, il s’installe notamment au Proche-Orient et construit sa maison. Il comprend qu’il contrôlerait mieux sa récolte s’il la semait lui-même. Puis, il domestique des bêtes. Dès lors, il dispose d’une réserve de nourriture. Aujourd’hui encore, nous sommes dans cette économie-là.

Ce n’est plus son corps qui change, mais son comportement ?
— Tout à fait. Trois millions d’années plus tôt, en se mettant debout, il accroissait le volume de son cerveau. Là, il modifie sa conduite. De prédateur, il devient producteur. Physiquement moins vulnérable aux changements climatiques, il s’y adapte de manière culturelle. Et il prospère. Du temps de Neandertal, le peuplement de l’Europe devait atteindre, au maximum, 10 000 personnes. Vous vous rendez compte ? Des Pyrénées à l’Oural, 10 000 personnes… Lorsque l’homme devient sédentaire, on arrive à 10 millions d’humains. Puis vient le 19e siècle. Pour la première fois, l’humanité atteint le milliard d’individus. Et en moins de deux siècles, nous voilà passés à 6,5 milliards.

Plus d’humains, cela signifie plus de besoins à satisfaire, de territoires à conquérir…
— Exactement. Pourquoi les Homo sapiens sapiens, qui vivaientau Proche et au Moyen-Orient, ont-ils un jour décidé de s’évader vers l’Europe ? Pourquoi venir embêter les Néandertaliens, tranquillement installés sur leur bout de continent ? Au point qu’en 10 millénaires — ce qui est long et court à la fois — les uns ont disparu au profit des autres. Cette poussée-là n’était pas motivée par la simple curiosité ou le désir de conquête. Elle s’explique probablement par des questions alimentaires et démographiques.

Et aujourd’hui ?
— L’humanité est en pleine forme. Elle a donc besoin de se nourrir, de produire en masse, de créer des technologies pour s’épanouir. C’est la suite logique. Depuis le premier bonhomme qui a pris un caillou pour cogner sur un autre, l’humanité agit sur l’environnement à son profit.

Mais ce développement pourrait tourner à son désavantage…
— De profitable, notre action sur l’environnement est en effet en train de virer à notre détriment. Heureusement, depuis la fin du 20e siècle, on prend conscience des dimensions de notre territoire, qu’il faut ménager pour les générations futures. En vérité, il s’agit d’une préoccupation très ancienne. Les humains et les animaux ont toujours défendu leur progéniture. C’est l’un des deux réflexes les plus essentiels : sauver sa peau et celle de son petit. On défend son enfant au risque de claquer. Il y va de la survie de l’espèce. Il est bon que l’humanité soit consciente de sa liberté, mais aussi de sa responsabilité à l’égard de son unique terrain de jeux actuel. Elle doit reprendre les rênes pour limiter les dégâts.

Liberté et responsabilité sont parfois difficiles à concilier.
— Oui, c’est une liberté relative, surveillée par la responsabilité. Je suis frappé par ce paradoxe. Mais la vie elle-même me semble paradoxale : elle est plastique, capable de créer une espèce en très peu de temps si on isole une population dans un coin. Elle peut générer rapidement des variations génétiques. Mais à côté de ça, on a dans nos cellules un ADN nucléaire qui nous condamne à être ce que nous sommes : ma femme me donnera toujours un petit d’homme, pas un éléphanteau. Il y a un côté étriqué dans la génétique. On ne fait pas ce que l’on veut.

Certains parlent d’un nécessaire « retour à la nature »…
— C’est de la mauvaise nostalgie. Mon discours, et celui de la paléontologie en général, consiste à expliquer comment l’homme est issu de la nature, la manière dont il est devenu un être conscient, réfléchi, à partir de cette souche naturelle. Il faut se méfier du mythe d’une nature merveilleuse et prodigue. Lorsque je présidais la commission chargée de rédiger la Charte de l’environnement, à la demande de Jacques Chirac, j’entendais certains affirmer : « On n’a pas le droit de faire ça, c’est contre nature. » Qu’on la préserve parce qu’elle nous est précieuse, bien sûr. Mais je ne comprends pas cet interdit-là.

La paléontologie aide-t-elle à relativiser ?
— Forcément. C’est une question de durée, de distance temporelle qui permet peut-être de mieux différencier l’essentiel de l’accessoire. C’est plus confortable encore pour les astrophysiciens ! Moi, j’ai confiance dans l’humanité. Je m’incline devant son génie. Je crois qu’elle saura pondérer son rôle à l’égard de l’environnement. D’autant plus que nous demeurons soumis aux lois de la biologie. Quand il fait froid, on attrape des rhumes. On n’est pas à l’abri, non plus, du vieillissement de notre corps. On continue à faire partie de cette nature dont on est issu — pas la peine de fantasmer sur le retour à la prairie, dans la petite tente ou l’abri-sous-roche !

Dans cette perspective d’évolution, vers quoi tend l’humain ?
— C’est surtout sa culture qui évolue. Le succès de notre espèce, c’est la conscience et son application. Mais si l’humanité survit à quelques problèmes cosmiques ou biologiques, elle se dirigera vers une forme plus intelligente. Une « hyper-humanité ». La vie se développe dans ce sens. Pourquoi cela ne continuerait-il pas ? Un jour, l’homme maîtrisera le climat ou la tectonique des plaques. Il ira s’installer sur d’autres planètes. Je me dispute souvent avec mon copain le généticien Albert Jacquard, qui dit que nous sommes « assignés à résidence ». Ça m’énerve ! Moi, je ne doute pas qu’on finira par aller voir plus loin.

Vous pensez, comme l’écrivain de science-fiction Ray Bradbury, que l’avenir est sur Mars ?
— Mars, ce n’est rien : c’est toujours notre système solaire, et le Soleil est condamné — il a déjà vécu la moitié de ses 10 milliards d’années d’espérance de vie. Il vaut mieux viser une planète dans les parages d’une étoile plus jeune et s’y rendre en navette. Ou bien se débrouiller pour déplacer la Terre ?
(© Marion Festraëts, L’Express, 2007)