Le coeur étouffe !

Quand la pollution augmente, les infarctus se multiplient, a constaté le Dr François Reeves. Ce réputé cardiologue s’est donné comme mission de faire connaître et reconnaître l’« écocardiologie ».

Le coeur étouffe !
Photo : Imagina photography/Alamy

Une bonne journée de travail pour le Dr François Reeves, c’est quand il sauve trois ou quatre vies à la Cité de la santé de Laval. Cardiologue d’intervention, il est l’un des 72 spécialistes du Québec qu’on appelle quand le cœur d’un homme ou d’une femme nécessite une dilatation d’extrême urgence. Ces super-médecins traitent annuellement 5 000 infarctus aigus.

Neveu de l’astrophysicien et écrivain bien connu Hubert Reeves, le cardiologue a publié au début 2011 Planète Cœur (CHU Sainte-Justine et MultiMondes), dans lequel il incrimine un tueur embusqué pour l’hécatombe due aux maladies cardiaques : la mauvaise qua­lité de l’air. Sa thèse est née d’un instinct : et si la pollution, en plus de provoquer des troubles respiratoires, était une cause directe des cardiopathies ?

Pour en avoir le cœur net, il a épluché 500 études sur les causes des maladies cardiaques et sur l’environnement dans différentes parties du monde et à différentes époques. Résultat : quand la pollution augmente, les infarctus suivent une courbe ascendante. Dans les régions sans pollution, la mortalité cardiaque tombe. Si vous vivez en France ou en Suisse, vous risquez 10 fois moins de mourir d’une crise cardiaque qu’en Russie ou en Chine. « Grande négligée des études cliniques traditionnelles, la pollution atmo­sphérique tuerait jusqu’à 20 000 Canadiens par année, la plupart par accident cardiovasculaire », signale-t-il.

Le Dr Reeves s’est donné pour mission d’inscrire la pollution atmosphérique sur la liste des facteurs de risque de la deuxième cause de mortalité au Canada – après le cancer. Et de faire connaître ce que l’on nomme maintenant l’écocardiologie, ou cardiologie environnementale. L’actualité l’a rencontré à son bureau de l’Université de Montréal, où il est professeur agrégé au Département de santé environnementale (Faculté de médecine).

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Vous associez la pollution aux maladies cardiaques. La mor­ta­lité due à ces maladies n’a-t-elle pas baissé durant le 20e siècle ?

En effet, les maladies cardiaques ont fait de moins en moins de victimes dans la deuxième moitié du siècle. En 1950, un quinquagénaire sur trois suc­combait à un infarctus. Sur 100 000 personnes, 720 décédaient d’un arrêt cardiaque. En 2000, ce taux n’était plus que de 280 pour 100 000 habitants. L’évo­lution des traitements phar­ma­ceutiques et des techniques médicales est en partie à l’origine de ce renversement. On le doit également à la diminution du tabagisme, de l’hyper­tension, du cholestérol et du diabète. Cela dit, un facteur de risque a été de toute évidence sous-estimé : la pollution atmo­sphérique. Les autorités publiques se sont attaquées à la mauvaise qualité de l’air, et ça a entraîné une baisse considérable des maladies cardiaques. On a cessé d’utiliser le plomb dans l’essence ; les usines crachant des nuages noirs ont dû se conformer à des normes draconiennes pour réduire leurs émissions. Les résultats ont été spectaculaires.

Cependant, il ne faut pas croire que la bataille est gagnée. Les moteurs polluent moins qu’autrefois, mais il y a beaucoup plus d’autos. Il y a aussi la pollution qu’on importe. Même si on parvenait à réduire d’un coup toute la pollution causée sur nos routes, environ 50 % de la pollution atmosphérique de Montréal, par exemple, subsisterait. Elle est produite par le parc automobile et les centrales au charbon de l’Ontario et du nord-est des États-Unis. Les vents dominants poussent cette pollution sur nos têtes, 12 mois sur 12.

 

Comment la pollution atmo­sphérique contribue-t-elle à la détérioration de la santé cardiaque ?

Chaque jour, nous consommons environ 1 kilo de nourriture, 2 kilos de liquides et… 20 kilos d’air. Ça peut paraître éton­nant, mais l’air a un poids, et quand on sait qu’une personne moyennement active inspire environ 20 000 litres d’air par jour, on peut facilement calculer cette masse qui entre dans notre organisme et en sort. La composition chimique de ce volume d’air est à prendre en considé­ration. Or, la combustion de matières fossiles provoque l’émanation de particules, dont certaines sont si petites qu’elles agissent comme un gaz. Vous les respirez par les poumons, et elles passent à travers les alvéoles pour aller directement dans votre sang. Elles stimulent des protéines inflammatoires artérielles, les cytokines, qui induisent une inflammation et provoquent l’athérosclérose, le durcissement des artères. Pour prendre une image de plomberie, c’est comme la rouille dans un tuyau. Au début, ça ne paraît pas trop, mais à la longue, ça peut avoir des conséquences dramatiques. Dans le cabinet du cardiologue, ça se manifeste par des maladies comme l’hypertension, l’athérosclérose et l’angine.

Avant la révolution industrielle, la maladie cardiaque touchait peu les humains. L’Angleterre a commencé son industrialisation vers 1830. La vague a déferlé sur l’Amérique du Nord en 1900, sur le Japon en 1960, sur la Chine en 1990. Accompagnant leur modernisation d’une grande consommation de charbon et de pétrole, les pays émergents que sont la Chine, la Russie et l’Inde voient leurs taux d’accidents vasculaires cérébraux atteindre des sommets jamais enregistrés dans l’histoire de la médecine. La mortalité cardiovasculaire y a quadruplé en 50 ans. Avec la pollution et la nourriture industrielle, le fléau cardiovasculaire se répand sur la planète comme un virus.

Un de mes professeurs à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal nous avait fait comprendre l’épidémiologie par une fable. Imaginez que vous sauvez une personne en train de se noyer dans la rivière. Avant que vous repreniez votre souffle, il en arrive une autre, puis une autre. Vous regardez alors en amont et constatez que tous ces gens sont tombés du même pont. Vous pouvez continuer de sauver les victimes une à une, mais il serait peut-être plus judicieux d’aller voir ce qui se passe là-haut. Avec ma recherche, je tente d’appliquer ce principe.

Le cancer ne tue-t-il pas plus que les affections du cœur ?

Les maladies cardiovasculaires demeurent la cause de décès numéro un dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Mais c’est vrai que dans certains pays, comme le Canada et la France, le cancer tue plus que ces maladies. En fait, c’est parce que le taux de mortalité cardiaque baisse et que le cancer stagne. Il n’y a pas moins de cardia­ques, mais moins de gens atteints d’une maladie du cœur en meurent. On parvient à maintenir en vie des gens qui autrefois mouraient. Les médicaments, endoprothèses vasculaires (stents), opérations chirurgicales cardiaques et défibrillateurs font sentir leurs effets.

 

Depuis la publication de Planète Cœur, vous avez donné une cin­quantaine de conférences, dont plusieurs devant des asso­ciations médicales. Comment réagissent les médecins ?

Avec surprise. L’étonnement passé, ils partagent très vite le regard que je pose sur la discipline. Ils comprennent que mon approche est solidement documentée. L’accueil de l’Association Santé Environnement France et du Collège National des Car­dio­logues Français a été particu­lièrement enthousiaste. C’est comme si je leur proposais une nouvelle façon d’envisager les liens entre les problèmes de santé et l’environ­nement.

Dans la formation médicale, il y a très peu d’heures consacrées à ce phénomène, tant en Europe que de ce côté-ci de l’océan. Quand j’ai étudié la médecine, on apprenait que les maladies du cœur étaient causées par cinq facteurs de risque : l’hérédité, le tabac, l’hypertension, le cho­lestérol et le diabète. Ces fac­teurs demeu­rent valables aujourd’hui, mais le milieu environnant est aussi à prendre en considé­ration.

La plupart des médecins se posent la question de l’origine des maladies qu’ils observent. Je me souviens d’un patient à qui on avait trouvé par hasard d’importantes calcifications des artères. En le questionnant, j’apprends qu’il fume peu, qu’il mange de façon saine, qu’il fait de l’activité physique réguliè­re­ment et qu’il n’a aucune maladie qui puisse expliquer un tel amas de calcifications. L’état lamentable de ses artères venait de son travail : depuis 25 ans, il était présent quotidiennement sur des chantiers routiers. Du matin au soir, il aspirait de ces parti­cules extrafines qui font « rouil­ler » les vaisseaux sanguins…

J’en suis de plus en plus convaincu : la question environnementale doit être prise en considération en santé publique. Les études le confirment. Si on transfère dans une ville polluée des personnes nées dans la brousse, elles présentent en quelques années le même profil que la population locale. Ça s’est vu au Brésil, au Nunavut et au Mali, où des indigènes – chez qui les maladies vasculaires étaient rares – ont déménagé en ville : leurs taux de mortalité car­diaque ont rejoint les moyennes nationales.

Comment votre lien entre la pollution et les maladies cardia­ques pourrait-il être appliqué par le milieu médical ?

Il faudrait inscrire la cardiologie environnementale parmi les mesures d’intervention. Actuel­lement, le médecin de première ligne donne des médicaments aux personnes dont la santé cardiaque provoque des inquiétudes. En deuxième ligne, on intervient d’urgence pour leur permettre de survivre – c’est là qu’entrent en scène des gens comme moi. Enfin, le troisième niveau est celui de la prévention. On incite les gens à soigner leur alimentation, à cesser de fumer et à faire de l’exercice. Un quatrième niveau d’intervention devrait être considéré : l’environnement. Il prendrait en compte des éléments comme le lieu où le patient habite, ses origines, ses déplacements, son milieu de travail, etc.

 

Comment peut-on faire face au problème ?

Les solutions sont connues : il faut diminuer les émanations d’agresseurs atmosphériques, donc limiter le plus possible la combustion de ressources comme le pétrole et le charbon. On connaît les effets des émanations de combustibles fossiles : hausse du CO2 dans l’atmosphère, réchauffement climatique, aci­difi­cation des océans, hausse des perturbations météorolo­giques. Ajoutons infarctus, AVC, arythmies et morts subites.

En d’autres termes, il faut mettre en place des mesures draconiennes pour diminuer la pollution atmosphérique. Ça passe par des incitations au transport collectif et l’éradication du moteur à explosion. J’espère que l’État légiférera sur ces questions.

C’est avec de petits gestes qu’on fait bouger les choses. Je conduis une voiture hybride depuis 2006. Cela signifie que je n’émets aucune émanation lorsque mon véhicule est coincé dans un bouchon de circulation. Pour l’instant, ce n’est pas moi qui profite de la qualité de l’air. C’est l’automobiliste derrière moi. Mais si un nombre important d’automobilistes se convertissent, un jour, l’air qu’on respire dans les agglomérations urbaines sera de qualité comparable à celui qu’on trouve en pleine nature.

Par ailleurs, il faut poursuivre la recherche dans le domaine de la cardiologie environnementale. Je travaille à la création d’une chaire santé-environnement avec deux associés convaincus : mon oncle Hubert Reeves et l’écologiste David Suzuki.

 

Vous avez écrit : « L’argent ne pousse pas dans les arbres. Ils ont mieux à offrir. » Que vouliez-vous dire ?

Que la végétation peut être une alliée du médecin. C’est une excellente protection contre les maladies du cœur. Une forêt régule la température et nous protège des excès de vent, des îlots de chaleur urbains et du froid l’hiver. Elle purifie air et eau et combat les nuisances polluantes.

Vous faites un lien entre le système vasculaire et le réseau d’une feuille. N’est-ce pas un peu tiré par les cheveux ?

L’hémoglobine et la chloro­phylle ont exactement la même structure moléculaire. La première transporte l’oxygène jusqu’au cœur et la seconde transforme le CO2 en oxygène. C’est une image qui vaut mille mots.

Le vocabulaire du système cardiaque lui-même semble inspiré d’un traité de botanique… On y trouve la racine aortique, le tronc commun, les branches marginales et les branches diagonales, l’arborisation coronarienne, les faisceaux de conduction, les feuillets valvulaires, les capillaires. Au-delà de la nomenclature, l’arbre et l’homme sont parents, issus de la différenciation du même organisme, un ancêtre commun, il y a 500 millions d’années. La preuve est dans nos cellules.

 

Comment vous est venue cette idée ?

En sortant de ma zone de confort. [Rire] Vous savez combien il se publie d’articles scientifiques par jour ? Environ 17 000. Même en y mettant la meilleure volonté du monde, le plus actif des chercheurs ne peut suivre qu’une fraction de ce qui se passe. Alors on se concentre sur son champ d’intervention. Moi, j’ai voulu aller voir de l’autre côté de la barrière. J’ai regardé le monde avec les yeux du cœur.

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