Le condamné à mort Dennis McGuire a-t-il atrocement souffert ?

Le journal The Guardian décrit l’agonie aussi atroce que prolongée du condamné à mort Dennis McGuire, en Ohio, apparemment causée par une combinaison expérimentale de médicaments : un homme «haletant», «reniflant» et «luttant pour de l’air». C’est morbide à souhait… mais probablement erroné, explique le Dr Alain Vadeboncœur.

Le Guardian décrit l’agonie aussi atroce que prolongée du condamné à mort Dennis McGuire, en Ohio, apparemment causée par une combinaison expérimentale de médicaments : un homme «haletant», «reniflant», «luttant pour de l’air», «à bout de souffle», puis serrant le poing et levant la tête pour parler à sa famille, avant d’être emporté dans la mort.

C’est morbide à souhait, mais probablement erroné.

La peine de mort est certes une pratique barbare, mais dans ce journal habituellement rigoureux, on se trompe de cible : il est en effet presque impossible que l’homme ait effectivement souffert à ce point.

D’abord, les médicaments utilisés n’ont rien d’expérimental : le puissant sédatif midazolam a été combiné à l’analgésique majeur l’hydromorphone, tous deux couramment utilisés en médecins d’urgence, aux soins intensifs et en anesthésie. (L‘hydromorphone est plus rarement injecté que la morphine, mais ils sont comparables.)

Le journal dénonce les souffrances du condamné. Mais les témoins de l’exécution ont sans doute mal interprété la scène «horrible» à laquelle ils ont assisté pendant quelque 25 minutes pénibles.

La sédation profonde du midazolam

Il faut comprendre ce qui se passe lorsque l’on donne ces deux médicaments.

Le midazolam, utilisé pour ce condamné en raison d’une pénurie de pentobarbital (un puissant barbiturique), entraîne un état de calme à petites doses, permettant par exemple de procéder à des interventions peu douloureuses, mais anxiogènes.

À plus hautes doses, la personne devient très somnolente. Ensuite, elle s’endort complètement et se met alors souvent à ronfler, parfois bruyamment. Si on en ajoute, elle finit par ne plus pouvoir être réveillée. Et surtout, elle ne protège alors plus ses poumons, ce qui peut mener à l’étouffement si elle vomit dans ses bronches, parce qu’il n’y a plus de réflexe de toux. Rarement — et seulement avec de fortes doses —, il peut y avoir arrêt respiratoire complet, puis décès.

La dose utilisée pour ce condamné n’est pas précisée, mais on donne 500 mg en Floride pour la même «indication». Or, une simple dose de 5 à 10 mg en injection suffit en général pour endormir n’importe qui. Alors 50 à 100 fois cette dose plongera évidemment tout le monde dans un coma très profond.

Les effets apparaissent progressivement. Si le patient ne respire plus, c’est parce que son cerveau est si «engourdi» que même les centres respiratoires profonds, très résistants, s’endorment.

Le point est qu’il est impossible d’éprouver une souffrance quelconque par «manque d’air» à ce niveau de coma profond. Par ailleurs, même à très faibles doses, le midazolam cause une amnésie qui enlève tout souvenir de tels événements.

Certains s’insurgent par ailleurs contre l’utilisation du midazolam, un médicament couramment utilisé cliniquement pour exécuter des condamnés. Personnellement, je ne vois pas en quoi utiliser du pentobarbital est moralement plus acceptable.

L’analgésie puissante de l’hydromorphone

Quant à l’hydromorphone, c’est un analgésique puissant, mais aussi un sédatif et, surtout, un dépresseur de toutes les fonctions cérébrales à hautes doses, de sorte que les centres respiratoires seront inévitablement affectés — encore plus directement qu’avec le midazolam.

Le patient s’endormira, tombera dans le coma, ronflera souvent et cessera aussi de protéger ses voies aériennes, puis de respirer. Dans ce profond sommeil, l’arrêt respiratoire ne peut vraiment correspondre à l’état de détresse décrit dans le journal, puisque c’est avec la venue du coma que s’interrompt la respiration et que l’hydromorphone à de telles doses empêche essentiellement toute sensation douloureuse.

Enfin, si on combine les deux médicaments (comme c’est souvent le cas en milieu clinique), on obtiendra un effet de synergie : les mêmes phénomènes surviendront, mais à des doses moindres. Et dans tous les cas, le patient va s’endormir profondément, bien avant d’arrêter de respirer.

Vision dramatique ne veut pas dire souffrance

La description dramatique de l’état du condamné par les témoins directs correspond à une vision extérieure de phénomènes apparemment atroces, mais ne peut correspondre en réalité à l’état de souffrance allégué.

Comme à l’urgence, la personne qui reçoit de tels médicaments traverse parfois une phase d’agitation, un peu similaire à celle causée par l’alcool — mais il ne s’agit en rien d’un état souffrant. Par la suite, lorsque le sommeil s’approfondit, elle émettra souvent des bruits respiratoires divers et inquiétants — bâillements, ronflements et blocages partiels — similaires en réalité à ceux d’un grand ronfleur qui souffre aussi d’apnée du sommeil.

Ce qui serait différent si on avait utilisé un curare, qui paralyse les muscles sans affecter le niveau de conscience : dans ce cas, il est théoriquement possible d’arrêter la respiration sans avoir obtenu préalablement de coma profond, ce qui évidemment peut causer un état de détresse peu apparent, mais terrible.

Au fait, ce qui aurait pu arriver, c’est que le condamné reçoive trop peu de sédatif et finisse par se réveiller. Auquel cas il n’aura gardé aucun souvenir de son état. Mais aux doses alléguées ailleurs, c’est pratiquement impossible.

En combinant ces deux médicaments à hautes doses, on atteint un point où les centres respiratoires cessent de fonctionner — un état clinique courant en anesthésie —, alors que les patients opérés sont placés temporairement sous respirateur pour la chirurgie.

Mais c’est le point de non-retour du condamné à mort.

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