Le courage d’apprendre de nos erreurs

Tirer toutes les leçons possibles de cette pandémie serait le meilleur hommage à rendre à des soignants poussés à bout pour juguler la pandémie, ainsi qu’à tous les patients que nous y avons perdus.

Photo : Daphné Caron

Le réflexe le plus simple serait aussi le plus humain : tourner la page et oublier complètement 2020, cette année fabuleusement merdique, pour se concentrer plutôt sur 2021 et avancer dans la décennie sans trop regarder en arrière. Mais ça n’arrivera pas. Parce que tout le monde a été marqué par la pandémie.

C’est que même si on peut toujours espérer la disparition souhaitée, mais improbable, de la dernière particule virale, notre monde ne sera plus jamais pareil : il y aura bien un avant et un après-COVID — en souhaitant que le « pendant » ne se prolongera pas indéfiniment, ce qui n’est pas exclu.

À quelque chose malheur est bon, dit-on. En pansant nos plaies sociales encore béantes, nous devrons aussi comprendre tout ce que nous pouvons apprendre de cette crise. Comment en tirer les meilleures leçons possible, même si nous ne pouvons consacrer maintenant le peu d’énergie qui nous reste à ce bilan.

Honorer ce devoir de mémoire n’est pas toujours facile, comme j’ai pu le constater au moins une fois dans ma vie professionnelle, après la crise du verglas de 1998. À l’époque, dans cette Montérégie où j’habite depuis 30 ans, j’avais été plongé un peu par hasard au cœur de la cellule de crise, comme coordonnateur médical des services de santé. Je me suis démené de mon mieux durant des semaines pour aider au redémarrage d’un système paralysé par l’interruption quasi complète des communications, du courant et des approvisionnements.

C’est surprenant, mais durant ce blackout, nous ne pouvions pas savoir ce qui se passait à moins de 100 km du bâtiment de Longueuil où était situé le quartier général. Travaillant au sein d’une équipe mobilisée du matin au soir, j’avais été impressionné et inspiré par l’efficacité des gens sur le terrain, qui s’étaient arrangés localement en moins de 48 heures pour maintenir les soins, avant que notre centre de commandement n’ait pu rétablir un semblant de communications.

Inquiets, nous ignorions que, dans cet intervalle, les gestionnaires, le personnel et les médecins des hôpitaux, des CLSC, des CHSLD, des cliniques et des pharmacies avaient solidement pris en charge la relève sans recevoir de directives des autorités, ou presque. Un contraste avec la pandémie actuelle (et la crise avortée de la grippe H1N1, en 2009), où, durant des semaines, le tri, la lecture et l’intégration de l’information surabondante qui a déferlé sur le réseau de la santé ont consommé une énergie indue.

S’il s’agissait en 1998 d’une crise somme toute ponctuelle aux points de vue géographique, temporel et organisationnel, ce verglas m’avait néanmoins ouvert les yeux sur la résilience étonnante des acteurs d’un réseau qui avait d’abord ployé, puis résisté en s’adaptant localement, avant de relever fièrement la tête. Une remarquable leçon de vie que nous avons aussi pu admirer en 2020.

Le brouhaha de 1998 avait également révélé bien des faiblesses, notamment la lourdeur administrative, la capacité limitée de faire face à une augmentation de la demande en soins, un manque d’expertise en désastres, des difficultés de coordination et une dépendance évidente à des systèmes d’approvisionnement fragilisés. Ces problèmes encore présents en 2020, voire accentués par les réformes que vous connaissez, ont contribué aux difficultés que nous éprouvons toujours à l’aube de 2021.

Comme chaque crise nous aide à mieux affronter la suivante, on pouvait espérer en 1998 apprendre suffisamment pour anticiper l’avenir. Sauf que la partie du bilan touchant la réponse en santé m’avait à l’époque peu impressionné. J’étais déçu de constater que l’exercice n’était pas à la hauteur de l’incroyable investissement humain réalisé quelques semaines plus tôt. À son tour, la pandémie de 2020 nous a offert de redoutables défis, face auxquels nous étions en partie mal préparés, ce qui a conduit chez nous et dans une foule de pays comparables — pas partout — aux problèmes graves dont nous continuons de subir les conséquences.

J’espère que, cette fois, nous aurons au moins le courage d’examiner en profondeur les erreurs et faiblesses qui ont le plus directement mené à l’aggravation de la situation. En tirer toutes les leçons possibles serait le meilleur hommage à rendre à des soignants poussés à bout pour juguler la pandémie, ainsi qu’à tous les patients que nous y avons perdus.

Les commentaires sont fermés.

J’aime bien entendre la comparaison que vous faites entre la pandémie actuelle et la crise du verglas 1998. Ce qui me préoccupe davantage personnellement, à moins que je me trompe radicalement, c’est le peu d’empressement de certaines autorités à évaluer et comparer ce qui se fait ailleurs dans le monde entier. Sommes-nous si différents que l’expérience vécue par des dizaine et dizaine d’autres pays pour le même combat ne nous intéresse plus ou moins au point d’inventer nos propres solutions. Même entre les provinces, on compare les résultats tant et aussi souvent qu’ils nous favorisent. Mais dès que c’est l’inverse on n’ose pas en parler de peur de se sentir forcé par l’opinion publique d’adopter leur mesure. Il y a certainement quelque part dans le monde des trucs plus appropriés pour et combattre ce virus et pour améliorer notre santé mentale que ceux qu’on nous impose.

Félicitations pour votre excellente analyse m.Vadeboncoeur !
En effet , c’est ça qui est frustrant avec la gestion désastreuse de la covid19 par les gouvernements du Québec et le fédéral.
Vous voyez, je suis à Perth dans l’état d’Australie Australie occidentale.
Nous avons aucun cas de transmission dans la communauté de la covid19 depuis maintenant 278 jours. Un record mondial.
Pourquoi ce succès incroyable?
Parce que le gouvernement de l’état d’Australie occidentale a été très ferme dès le début.
Le confinement en mars jusqu’au à Pâques a été vraiment total.
Ne pas apprendre des erreurs comme dit l’expression c’est se condamner à les répéter.
Tel que je l’ai écrit dans un commentaire sur une article de votre collègue la semaine dernière, je trouve ça aberrant que le Dr Arruda et le gouvernement Legault et Trudeau n’ont jamais consulté l’Australie occidentale pour s’enquérir des pratiques qui résultent en faisant Perth et l’Australie occidentale comme l’endroit le plus sécuritaire au monde vis à vis la covid19.
C’est vraiment désolant et extrêmement décevant.

Lorsque le docteur Vadeboncoeur écrivit cette chronique, si nous nous référons aux dates, ce devait être fin novembre ou début décembre. Depuis presque sept semaines — qui passent pour une éternité -, sont passées.

Force est de constater avec la période des fêtes, que tout le monde n’a pas su, pas pu, pas voulu ou s’en sacre carrément… apprendre de ses erreurs. Mieux même, il y a des gens qui ne commettent jamais la moindre erreur (ce sont les autres qui en font), lesquel(le)s ont en plus… jamais le moindre minuscule petit tort et toujours raison.

Comment faire entendre raison à ceux et celles qui en sont dépourvus ?

J’ai vécu la crise du verglas, puisque j’étais alors à Iberville, en plein milieu du triangle de glace. La crise fut plus longue qu’à Longueuil ; j’y ai pu relever le niveau d’incompétence du maire de l’époque qui malgré tout devin par la suite député provincial, puis fédéral…. Le niveau de corruption des gens (multiples fraudes aux assurances), incluant le gestionnaire du parc d’habitations dans lequel je vivais qui m’avait promis des dédommagements jamais versés jusqu’à présent.

J’ai pu remarquer comment les équipes de reconstruction du réseau électrique se sont déplacées en un rien de temps d’Iberville à Farnham pour rebrancher les gens, sous prétexte que Jean Chrétien avait choisi cette destination pour y faire son inspection. Alors évidemment, il fallait montrer aux médias que tout était sous contrôle et qu’on retrouvait le courant. Et nous, nous sommes restés en plan trois semaines de temps.

Le docteur Vadeboncoeur, montre que les résultats dépendent aussi des gens. Je ne doute pas qu’il se soit montré dans ses fonctions parfaitement efficient. Cependant, comme il le présente dans cette chronique, les personnes aux commandes ont eu tôt fait de ne pas apprendre de leurs erreurs. À tout le moins la crise du verglas avait ceci de bon que nous savions que cela prendrait fin.

Avec la Covid 19, cela fait presque 11 mois que nous sommes sur le grill et il n’est nul prophète pour nous dire quel jour sera la fin. — Mieux vaut en rire ! Tel est mon parti.

Quoique je sois « un peu » incrédule sur l’avenir, je supporte entièrement la conclusion du docteur Vadeboncoeur. Soyons reconnaissants. Les uns pour leur abnégation, les autres pour qu’ils ne soient jamais complètement oubliés. Soyons heureux si nous sommes encore vaillants.