Le diagnostic-choc du Dr Zaffran !

Les médecins français se considèrent comme des membres d’une classe supérieure, alors que leurs collègues québécois sont, sur le plan scientifique, bien mieux formés, affirme le généraliste français Marc Zaffran. Qui a choisi d’émigrer au Québec !

Photo : Olivier Hanigan

Bien des Québécois envient le système de santé français : pas de longues listes d’attente, pas de pénurie de médecins ou d’infirmières… Et lui le fuit !

Lui, c’est le médecin et écrivain français Marc Zaffran, alias Martin Winckler — auteur, entre autres, de La maladie de Sachs (POL), best-seller transposé au cinéma par le réalisateur Michel Deville en 1999. Ce controversé généraliste, spécialiste de la santé des femmes, s’installe pour de bon au Québec, où, estime-t-il, les médecins sont, sur le plan scientifique, mieux formés qu’en France. Et où « les médecins ne sont pas invités à se croire supérieurs aux patients et aux autres professionnels du soin ».

L’homme de 54 ans rejette la « caste hospitalo-universitaire » française, qui « interdit toute évolution du système de santé », comme il l’écrit dans un article incendiaire publié dans Le Monde en février dernier.

Chercheur invité au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal, Marc Zaffran consacrera la prochaine année à analyser les rapports entre les formateurs des facultés de médecine québécoises et les apprentis médecins ainsi que les différences entre les facultés de médecine anglophones et francophones.

Auteur de plus de 35 livres (du roman noir à l’ouvrage de vulgarisation), chroniqueur remarqué, le Dr Zaffran a vu ses chroniques sur France Inter prendre fin subitement en 2003, « à cause de pressions de l’industrie pharmaceutique », soutient-il dans son webzine, martinwinckler.com. Il a également été viré de ses charges d’enseignement à la Faculté de médecine de l’Université Paris 5, en 2007, « à la demande du doyen, à la suite d’une interview dans laquelle je redisais ce que j’écris depuis 20 ans », affirme-t-il.

Arrivé à Montréal en février, ce père de huit enfants (dont quatre vivent déjà au Canada) a entrepris des démarches pour exercer au Québec. Les Éditions de l’Homme reprennent sa collection « La santé en question », parue en France. Et il a très envie d’écrire un roman policier dont l’intrigue se passerait à Montréal.

L’actualité a rencontré le Dr Zaffran à l’Université de Montréal.

Vous affirmez dans Le Monde que « la formation médicale française est élitiste, violente et antiscientifique ». Que voulez-vous dire ?

— Elle est élitiste parce qu’elle est hautement hiérarchisée. Les médecins se sentent appartenir à une classe supérieure, et cette relation n’est jamais remise en cause dans les facultés. Les professeurs sont au sommet de la hiérarchie et agissent comme sous le règne de Louis XIII. Il y a le roi, quelques monarques et la plèbe, c’est-à-dire les étudiants et les patients.

Elle est violente parce qu’on attend des étudiants en médecine qu’ils sachent tout avant qu’on leur ait montré les rudiments de leur profession. Une documentariste d’ARTE, Marie Agostini, a passé un an à filmer les rapports entre étudiants et professeurs dans de grands centres hospitaliers universitaires français. Ce qu’elle nous montre est accablant. On y voit des chirurgiens mépriser leurs étudiants sous les yeux des patients. Quand des professeurs disent à leurs étudiants : « Tu es nul, super-nul, et comme tu es super-nul, tu tueras les gens », on peut même appeler ça du terrorisme. On voit ça couramment dans les centres hospitaliers universitaires.

Elle est antiscientifique, enfin, parce que les facultés ne s’accordent pas sur des consensus scientifiques validés et régulièrement mis à jour. Les enseignements varient au gré des lubies des professeurs.

N’y a-t-il pas une réforme du système hospitalier en France qui veut mettre le médecin de famille au centre du processus ?

— Le projet de loi 1210 sur l’hôpital, déposé l’automne dernier, contient de bonnes idées. Malheureusement, l’idéologie dominante, en France, laisse entendre que les généralistes sont les derniers de la classe, qu’ils n’ont ni talent ni ambition. De plus, ils seront mal payés. Même les doyens de faculté déconseillent aux étudiants de choisir cette voie. Résultat : 80 % des jeunes médecins poursuivent jusqu’à une spécialité.

Je ne dis pas que tous les médecins de France sont incompétents. Mes livres rendent hommage à ces gens qui travaillent dans l’ombre et qui sont mus par des valeurs humanistes d’entraide et de dévouement. Malheureusement, ils n’ont pas de voix dans le système français.

Il faut revaloriser le rôle du médecin de famille, mais ce n’est pas avec un projet de loi qu’on y parviendra. Changer cette perception prendra des années.

Croyez-vous que c’est différent ici ?

— C’est ce que je veux étudier durant les prochains mois. Mon projet de recherche me conduira dans des facultés de médecine, pour mieux connaître la façon dont on forme les médecins chez vous. Je vais notamment comparer le monde médical francophone à l’anglophone pour découvrir leurs points communs et les modèles qui ressortent de ces deux cultures, proches mais différentes. Je connais le Québec, j’y viens deux ou trois fois par an depuis 10 ans. Et ce que j’observe m’amène à penser que, à tout le moins, la manière dont on conçoit les choses ici est foncièrement différente. Il y a un climat de collégialité entre infirmières, personnel soignant et médecins, et on considère le patient comme un élément central de l’acte médical. On le consulte, on l’informe. Les étudiants apprennent avec des médecins en exercice, interagissent avec eux et remettent même en question leur jugement devant des cas difficiles.

Vous dénoncez les conflits d’intérêts auxquels l’industrie pharmaceutique expose les médecins : voyages payés, lancements de médicaments déguisés en congrès scientifiques, etc. Ce phénomène ne touche-t-il pas l’ensemble de la médecine occidentale ?

— Oui, mais en Amérique du Nord, au moins, il y a un contre-discours, une critique, une réflexion éthique. On le voit par la diffusion de l’information. Il existe beaucoup plus de revues indépendantes dans le monde anglo-saxon qu’en France : The Lancet, le New England Journal of Medicine, le British Medical Journal... En France, la seule revue de ce calibre est Prescrire. Et elle est très peu lue par les médecins.

En médecine, l’information est capitale. Dans un domaine que je connais bien, la santé des femmes, le Québec héberge un site formidable, masexualite.ca. On y parle contraception, MTS, interruption volontaire de grossesse. On n’a pas de site équivalent en France.

Vous avez ici des médecins qui sont, sur le plan scientifique, bien mieux formés qu’en France. J’en ai rencontré beaucoup. Vos médecins sont beaucoup plus préoccupés de la relation de soin qu’ils ont avec leurs patients. Ils ont du respect pour les malades, ils sont conscients des déterminants de la santé, car autour de la maladie, il y a les conditions sociales, l’habitat, la famille, les maladies mentales. Ils sont ouverts au reste du monde.

Le système de santé québécois est pourtant en crise : listes d’attente interminables, manque de ressources, médecins surchargés…

— Peut-être, mais vous conservez un souci d’accessibilité, de gratuité pour tous, et c’est un élément fondamental. Quand on s’intéresse à l’éthique biomédicale, on doit prendre en considération la possibilité, pour des gens moins fortunés, d’avoir accès à des soins de qualité. Je crois que le Québec est, à ce chapitre, un modèle à suivre.

Prenez le concept des CLSC. Il permet à tous les résidants de trouver dans leur quartier ou leur village un ensemble de ressources liées à la santé, du nutritionniste au médecin en passant par le psychologue, l’infirmière, le travailleur social…

Le point le plus positif de ce système, c’est qu’il évolue sans arrêt. Il s’adapte aux besoins de la population. En France, rien ne peut se faire sans l’accord de Paris. Alors rien ne change jamais. Au Canada, à cause de la structure fédérale, les provinces sont autonomes dans certains secteurs. Vous n’attendez pas l’autorisation d’Ottawa pour agir.

Au Québec, on parle d’introduire le privé dans le système de santé. Qu’en pensez-vous ?

— C’est une très mauvaise idée. Les gens vont dépenser plus d’argent pour des soins qui ne seront pas meilleurs. La médecine privée est cosmétique, flashy, car elle investit dans un appareillage toujours plus coûteux. Dès que vous introduisez le privé, vous introduisez une fausse notion d’efficacité. On dira au patient : « Au tarif du public, vous aurez votre radio dans huit jours, et au tarif du public plus 500 dollars, vous l’aurez après-demain. » Collectivement, ça coûte aussi cher, mais quelqu’un s’enrichit en passant. Et je ne suis pas certain que la santé de la personne y gagne.

Introduire le privé, c’est accentuer la séparation entre la médecine pour riches en clinique et celle pour pauvres à l’hôpital. Les établissements privés sont rarement des philanthropes. Le jour où une fondation financera une clinique privée où elle paiera cher les médecins pour soigner seulement les plus démunis, j’applaudirai. J’irai même y travailler.

Dans un tout autre ordre d’idées, pourquoi avez-vous choisi Martin Winckler comme pseudonyme ? Et pourquoi votre site Internet s’appelle-t-il Winckler’s Webzine, même si son contenu est à 99 % en français ?

— J’ai choisi ce nom en hommage à l’auteur Georges Perec, un écrivain qui m’a beaucoup marqué — Gaspard Winckler est un personnage d’un de ses romans. C’est vrai que ça sonne anglais. C’est une façon d’affirmer mon affection pour le monde anglo-saxon. J’ai grandi en lisant des romans policiers et de science-fiction anglais et américains. Étudiant, je bouffais du cinéma anglais, américain et québécois — tous les films de Gilles Carle, je les ai vus. Jeune médecin, je dévorais les romans de William Carlos Williams, de Michael Crichton et du Québécois Jacques Ferron. Bref, j’aime l’Amérique.

Mon pseudonyme avait pour but, au départ, de ne pas associer mon métier de médecin à mes activités d’écrivain. Je ne voulais pas que mes patients pensent que j’allais utiliser leurs histoires dans mes romans. Seuls les sentiments sont retranscrits, pas les histoires intimes. Cela dit, quelques-uns de mes patients savent que Marc Zaffran et Martin Winckler sont la même personne. Ça ne les gêne pas. Ils viennent voir le médecin, pas l’écrivain.

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