Le dopage de l’intellect

Les smart drugs éliminent la fatigue, favorisent la concentration et affinent la réflexion. Et ils font une belle carrière illégale !

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Certains l’appellent la vitamine «R». «R» pour Ritalin. Des gestionnaires en achètent par Internet pour boucler davantage de dossiers. Des camionneurs s’en servent pour allonger leur horaire de travail. Des étudiants en croquent ou en sniffent en période d’examens.

Ce médicament, de son vrai nom le chlorhydrate de méthylphénidate, est normalement destiné aux enfants — et de plus en plus aux adultes — qui souffrent du trouble de déficit de l’attention. Mais il fait aussi une belle carrière illégale. Tout comme l’Alertec, médicament prescrit contre la narcolepsie (tendance irrésistible au sommeil), et quelques autres. On les appelle les smart drugs ou amplificateurs cognitifs. On s’en sert pour éliminer la fatigue, favoriser la concentration, affiner la réflexion…

Très populaires, ces trucs-là ? Difficile de le savoir. Les quelques études effectuées aux États-Unis évaluent qu’entre 3 % et 7 % des étudiants à l’université en utiliseraient. Une seule étude a été menée au Canada, en 2002, et elle portait sur des élèves du secondaire. Selon son auteure, une chercheuse de l’Université Dalhousie, à Halifax, les taux d’utilisation au Canada seraient les mêmes qu’au sud de la frontière. On peut en déduire que le quart des étudiants universitaires qui prennent du Ritalin sur ordonnance en vendraient ou en donneraient à d’autres !

Le phénomène n’est pas nouveau — il y a 10 ans, l’Université McGill a été l’une des premières à sonner l’alarme —, mais il semble en voie d’entrer dans les mœurs.

« De nombreux jeunes adultes qui arrivent aujourd’hui à l’université ou sur le marché du travail ont grandi avec le Ritalin, observait récemment le magazine américain BusinessWeek . Et ils trouvent normal de puiser dans l’armoire à pharmacie pour se donner un coup de pouce en période de stress. »

Éric Racine, neuroéthicien à l’Institut de recherches cliniques de Montréal, a organisé des groupes de discussion sur le sujet, réunissant des professionnels de la santé, des étudiants de niveau universitaire et des parents. « Les professionnels de la santé étaient clairement contre, dit-il. Mais les étudiants et les parents étaient ambivalents. »

En décembre dernier, le site Internet de la prestigieuse revue britannique Nature publiait un éditorial dans lequel sept chercheurs de Grande-Bretagne et des États-Unis affirmaient que l’utilisation d’amplificateurs cognitifs ne posait pas de problèmes éthiques particuliers.

« Une bonne réglementation et des recherches adéquates permettraient à toute la société de profiter des possibilités de ces amplificateurs cognitifs », écrivaient les chercheurs, parmi lesquels figuraient Henry Greely, professeur de droit à l’Université Stanford, en Californie, et Martha Farah, neuroscientifique de l’Université de Pennsylvanie, qui font tous deux autorité dans leur domaine. « Pourquoi un raisonnement moral sur leur utilisation ? Certes, ils agissent sur le cerveau. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour les interdire… » Leur argument : on interdit l’héroïne parce qu’elle est dangereuse, pas parce qu’elle agit sur le cerveau. Sinon, il faudrait aussi bannir le café.

« Ces trucs-là sont plus nocifs que le café ! » précise Mohammed Ben Amar, professeur de pharmacologie à l’Université de Montréal et spécialiste de la toxicomanie. « Comment agissent-ils exactement ? On ne le sait pas. Et quels sont les effets secondaires si on les utilise à long terme ? On le sait encore moins. »

« On se sent comme un superordinateur ! » dit Jonathan (nom fictif), trentenaire qui a commencé à prendre des smart drugs il y a deux ans. « Je me sentais moins performant au travail, moins allumé, raconte ce professionnel montréalais. Je suis allé voir mon médecin et je lui ai dit que je pensais souffrir d’un trouble déficitaire de l’attention. Il m’a signé une ordonnance… »

Jonathan a donc pris du Strattera, médicament destiné aux gens atteints du trouble déficitaire de l’attention. Et s’est senti transformé. « Très alerte, éveillé, je me souvenais de tout, je travaillais comme deux, c’était comme la cocaïne sans le buzz désagréable. J’adorais ça. »

L’effet a duré quelques semaines. Mais le ballon s’est dégonflé, l’euphorie s’est estompée. Jonathan a quand même continué à prendre du Strattera pendant presque un an. Puis, il s’est arrêté. « Ça n’en valait plus vraiment la peine, dit-il. Et j’avais peur. Ce truc-là doit certainement causer une accoutumance psychologique… »

Les amplificateurs cognitifs jouent sur divers neurotransmetteurs. Or, on ne sait rien, ou presque rien, de leur mode de fonctionnement. Même celui du Ritalin, médicament pourtant vieux de plus de 50 ans, est très peu connu.

Le gouvernement du Canada a d’ailleurs interdit, pendant quelques mois en 2005, la vente de l’Adderall XR, un stimulant du système nerveux central prisé par des étudiants américains, après que 20 personnes qui l’utilisaient sur ordonnance soient décédées dans le monde. Shire a contesté cette interprétation des données. Par la suite, un comité d’experts indépendant a constaté que le risque accru de mort subite ou d’accident vasculaire cérébral associé à l’Adderall XR n’avait pas été établi. Le comité reconnaissait toutefois qu’il était théoriquement possible que tous les stimulants utillisés pour traiter les troubles de l’attention augmentent le risque de mort due à des troubles cardiaques.

Sans aller jusque-là, il faut compter, parmi les effets indésirables possibles, l’insomnie (qui toucherait de 4 % à 8 % des sujets), la nervosité (de 3 % à 4 %), l’anxiété (2,5 %) ou une modification de l’humeur.

Malgré leur opinion favorable, les sept chercheurs britanniques et américains manifestaient tout de même quelques réserves dans Nature . La plus importante, peut-être : le droit de prendre des stimulants cognitifs pourrait-il se transformer en obligation ? Obligation subtile (pour soutenir le rythme de travail imposé par l’employeur, par exemple) ou pas du tout subtile (les militaires américains sont déjà tenus de prendre des médicaments si leurs supérieurs considèrent que cela est important pour la réussite d’une mission…).

Éric Racine est encore plus prudent. « Ces médicaments ont été conçus pour aider des personnes désavantagées à fonctionner normalement, dit-il. Mais ici, on parle de les utiliser pour atteindre une performance au-dessus de la normale. Quelles seraient les conséquences dans la vie réelle ? » Sur la collectivité (il faudrait s’attendre à des répercussions sur le fonctionnement d’un système de santé public, notamment) et sur l’individu ?