Le grand mur… et les petits

Malgré tous les obstacles auxquels il se heurte depuis des années, notre réseau de la santé finit toujours par se relever. Et cette fois-ci ne fera pas exception.

Photo : Daphné Caron

Peut-être avez-vous déjà entendu ceci : « Les urgences vont exploser, on va frapper le mur en mars. » Ou encore cela : « On va rentrer dans le mur à Noël. » Ou peut-être : « On va manquer de lits, on roule directement dans le mur. » Sans oublier : « On n’est plus capable, le réseau s’en va dans le mur. » Etc.

Ces formules, je les ai souvent entendues depuis plus de 30 ans que je travaille, justement, dans les murs d’un hôpital. Elles reviennent presque chaque fois qu’une mauvaise année de grippe frappe ; lors de chacune des pénuries de personnel ; quand il manque de médecins au point qu’on doit fermer des urgences ; bref, lorsqu’une crise grave survient ici ou là. Et durant l’actuelle pandémie, bien sûr.

Pourtant, chaque fois, notre réseau de la santé tient le coup. Et vous savez quoi ? Ce sera le cas cette fois aussi. Au fil des décennies, j’en ai conclu que cette image pas très poétique d’un mur que percuterait notre réseau, telle une voiture heurtant un pilier de béton, se brisant, craquant et finissant même par exploser, représente assez mal la réalité.

Quand on me sert encore l’image de ce fameux mur, je secoue la tête, dubitatif. Puis je réponds qu’un système de santé, ça ne casse pas comme un chêne au vent ; au pire, ça plie, comme le proverbial roseau. Parfois, ça tangue, comme un navire en pleine tempête. Souvent, ça change et ça bouge, comme tout ce qui est humain. Et même que, de temps en temps, ça peut s’améliorer. En somme, notre système de santé est vivant, comme nous. 

S’il n’y a pas de mur immense où aller « s’écraser », je concède que les pliures, les tangages et les changements qui perturbent notre route de la santé constituent autant de petits murs que nos patients, nos soignants, nos proches et nos gestionnaires percutent malheureusement de temps à autre — et qui causent de la souffrance, du surmenage professionnel, voire des morts.

Il y a encore trop de ces petits murs, un peu partout dans le réseau : quand le personnel manque et que les budgets sont compressés ; quand les listes d’attente s’allongent, que l’information ne circule pas, que la technologie est vétuste et que les orientations ne sont pas les bonnes ; quand il est difficile de passer un examen ou de prendre rendez-vous avec son médecin et que les urgences débordent. 

Et parce que la pandémie a pesé plus que toute menace antérieure sur l’ensemble du système et nous a fait plier les genoux pendant plus d’une année, les « autres » malades ont été soignés tardivement, bien des opérations ont été reportées, l’espérance de vie a même reculé de six mois, dit-on. Autant de petits murs.

La pandémie va immanquablement laisser des marques. Celles des personnes disparues parce qu’elles ont été happées par le virus ou parce qu’elles n’ont pu être examinées ou opérées à temps. Les marques seront les problèmes de santé aggravés par le délestage, mais aussi par le confinement, qui affecte les plus jeunes comme les plus vieux. Des marques visibles comme des cicatrices.

Malgré tout, le système ne s’écrasera pas. C’est déjà ça de pris, non ? Notamment parce que lorsque ça va aussi mal et qu’il y a autant de dommages collatéraux, plein de gens tentent de mesurer l’ampleur des problèmes, réfléchissent aux causes possibles, cherchent des solutions et essaient de corriger le tir… au moins pour la prochaine fois.

Oui, le système réagit, change, s’adapte, même si c’est parfois lent et laborieux — comme dans toutes les organisations humaines. Même si ce n’est pas toujours simple et que cela provoque nombre d’effets secondaires, on réussit à en tirer des leçons.

C’est difficile pour tout le monde. Et il en faudra, croyez-moi, des solutions novatrices pour redonner le goût de s’investir dans les métiers de la santé ou rattraper le retard dans les opérations. Si certains soignants sont tellement accablés par la fatigue qu’ils quittent le milieu pour une retraite précoce, d’autres devront prendre la relève. Si les opérations en retard s’accumulent, il faudra trouver un moyen d’accélérer les choses quand on pourra le faire.

Ce sont de vastes défis, auxquels nous n’avons d’autre choix que de nous attaquer. Au moins, rassurons-nous : il n’y aura pas de grand mur pour nous arrêter net, malgré le nombre de petits murs rencontrés — parfois autant de pierres tombales.

Le chemin vers une sortie de crise sera long, ardu et par moments épuisant. Mais nous arriverons au bout — ensemble. Ça, je n’en doute pas.

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