Le ministre Barrette n’assume pas sa propre loi

Au lendemain de l’interdiction des frais accessoires par le ministre Gaétan Barrette, le Dr Alain Vadeboncoeur est surpris de constater que le ministre semble déjà se distancier de sa propre loi.

(Photo: Jacques Boissinot/PC)
(Photo: Jacques Boissinot/PC)

On avait fini par croire que le ministre Gaétan Barrette pensait — ou feignait de penser — que c’était une bonne idée d’abolir les frais accessoires. Il s’en vantait suffisamment pour nous en convaincre. Mais j’apprends que c’est plutôt en raison de la «pression populaire» qu’il a légiféré. Presque contre son gré, en quelque sorte. Le principe n’est pas mauvais en soi, mais il faut quand même assumer.

Parce que ses propos, rapportés dans La Presse, sont assez clairs: «On demande une loi sans frais accessoires et quand on fait ça on est obligé d’interdire une pratique qui était à l’avantage des patients. J’avise la population que quand on fait des lois qui sont le résultat de pressions populaires, qui elles-mêmes ne sont pas réfléchies, bien ça peut donner ça», a-t-il dit.

Mais peut-être le ministre Barrette fait-il simplement partie du club des mal cités? Et qu’en réalité, il a plutôt affirmé avoir résisté aux pressions médicales afin d’imposer l’abolition des frais accessoires? Sans doute pas. Et l’aveu est d’autant plus étonnant qu’il ne cadre pas tellement avec le personnage un peu abrasif que l’on connaît. Le ministre aurait donc légiféré à reculons, en raison des pressions non «réfléchies»? Notamment les pressions de ces gens qui protestaient depuis longtemps contre les frais accessoires, faut-il comprendre.

Au fait, ayant moi-même appliqué une certaine «pression populaire» non «réfléchie» au fil des ans pour que ces frais soient interdits, je dois rappeler que cette abolition a été le fruit d’un patient travail de terrain, sur plusieurs années, par une foule de personnes et de groupes. Ce qui est positif, n’est-ce pas: on peut donc obtenir des résultats favorables en se mobilisant. Même si le ministre semble en désaccord avec sa loi.

Une action a sans doute orienté les réactions du ministre plus que toute autre, soit la «pression juridique» engendrée par la requête en mandamus, déposée au fédéral au nom de la Fédération de l’âge d’or du Québec (FADOQ) par Me Jean-Pierre Ménard, et à laquelle la ministre Jane Philpott avait été forcée de réagir en septembre dernier.

Peut-être notre ministre veut-il rejeter ainsi la responsabilité des problèmes constatés dans l’application de sa loi en l’expliquant par ces «pressions populaires» et non par sa propension à affronter les groupes et organisations qui en sont l’objet plutôt que de travailler avec eux?

Peu importe, j’ai rarement vu un ministre désavouer en quelque sorte sa propre loi le jour où elle entre en vigueur. Il donne presque raison aux critiques des fédérations médicales en admettant que sa loi n’était pas aussi «réfléchie» qu’il le prétend.

Barrette sévèrement jugé

Le chroniqueur Alain Dubuc, qui juge sévèrement le ministre depuis quelque temps, n’y allait pas non plus de main morte cette semaine à RDI, en affirmant: «Je constate que c’est le chaos et j’estime que le Dr Barrette est le responsable.»

On pourrait pousser cette idée un peu plus loin. C’est que le ministre est aussi responsable en ayant contribué à mettre patiemment en place ce chaos, qui caractérisait depuis plusieurs décennies la pratique discrète des frais accessoires. Et c’était bien un chaos, mais qui se répandait sans trop de bruit, malgré les dénonciations répétées de certains organismes.

C’était bien un chaos, tous ces frais sortis de nulle part, variables d’une clinique à l’autre, tel médecin demandant 60 dollars pour des gouttes, tel autre 500 pour une coloscopie, un autre 250 pour une infiltration. Il s’agissait toujours de frais indus pour des services déjà couverts par la Régie de l’assurance maladie du Québec, pourtant interdits quand il s’agit de services médicaux assurés par celle-ci.

Le Dr Gaétan Barrette a largement favorisé l’expansion de ces frais accessoires lorsqu’il était président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). S’il réclamait souvent au gouvernement de régler le «flou» (plutôt théorique) sur cette question, par l’application du «rapport» Chicoine de 2007 qui proposait notamment de légaliser les frais accessoires, il ne semble jamais avoir travaillé bien fort pour les inclure dans la rémunération des médecins, comme c’était le cas auparavant.

Ayant été le principal agent négociateur du rattrapage financier des médecins, il aurait pu aisément agir en amont de cette crise, ce qui aurait permis de régler le problème. On ne sait pas trop ce qui est arrivé — ou, plus exactement, n’est jamais arrivé: soit il n’a pas souhaité régler ce problème comme président de la FMSQ, soit il n’a pas obtenu sa résolution de la part du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Mais peu importe, le chaos existait bien avant le 26 janvier 2017, date de l’entrée en vigueur de l’interdiction des frais accessoires. Il se faisait toutefois plus discret, les patients n’osant pas trop aller contre leur médecin. Sauf certains, comme Gérald Lamoureux lorsqu’il s’est plaint des tarifs démesurés facturés par son ophtalmologiste pour des gouttes. Mais après lui avoir remboursé son dû, cette dernière a tout bonnement, comme si de rien n’était, mis fin à la relation thérapeutique avec son patient. Rien de bien glorieux, comme on le voit.

Le silence des patients n’est pas surprenant, puisque tout le monde s’est habitué à payer des frais accessoires sans trop rechigner, ne serait-ce que pour conserver une bonne relation avec les médecins, qui pourtant étiraient l’élastique. Une telle habitude a d’ailleurs été utilisée comme argument par le ministre lui-même lorsqu’il souhaitait encore légaliser ces frais sans du tout les abolir: puisque tout le monde est habitué, il n’y a pas de problème pour les autoriser.

Manque de volonté?

Mais c’est Josée Legault qui a posé le diagnostic le plus juste à propos des difficultés, pour le ministre, à achever sa réforme des frais accessoires dans un minimum d’esprit de collaboration: «C’est qu’il ne voulait pas le faire.» Tout simplement. Il s’est vanté de vouloir faire ce geste — alors que le «précédent gouvernement» n’avait pas osé aller dans cette direction —, et pourtant, jusqu’en septembre 2016, il souhaitait plutôt légaliser ces frais et assurer ainsi aux médecins un profit «raisonnable» de l’ordre de 10 % à 15 %.

Depuis quelques jours, il se dégage une nouvelle impression de désordre, qui pourrait avoir des conséquences sur les patients, comme l’indiquent ces propos du directeur de la santé publique au sujet du risque encouru par les gens qui devront se rendre à la pharmacie chercher certains vaccins, tel que le rapporte Le Devoir: «On doit faire en sorte qu’aucun patient ne transporte de vaccin chez lui. Le vaccin peut tout simplement ne plus être bon, indique le Dr Massé. Ça nous préoccupe, nous cherchons une solution.» Il y a beaucoup d’autres exemples.

Avancer pour mieux reculer?

Le ministre prépare-t-il ainsi le terrain pour des aménagements futurs et des concessions? Pour mémoire, je rappelle que les frais accessoires sont interdits par la loi 20… à moins qu’ils ne soient l’objet d’un règlement les autorisant. Ce qui peut être décidé durant n’importe quelle séance du Conseil des ministres, sans repasser devant les députés ni modifier la loi. Cela revient à dire que les règles du jeu, qui semblent aujourd’hui bétonnées, pourraient en réalité changer durant les prochains mois. Ce qui n’est sûrement pas une bonne nouvelle dans le contexte actuel.

Peut-être le ministre est-il plus machiavélique que je ne le crois et qu’il désavoue donc sa loi pour mieux se dédouaner d’une future ouverture des règlements visant à «corriger le tir» et permettre le retour en douce de certains frais accessoires? On pourrait alors l’entendre ainsi s’en défendre: «Je ne voulais pas vraiment la passer, cette loi, mais on m’a forcé la main… Sauf que j’avais raison, c’est le chaos, alors je vais dès maintenant élargir la portée du règlement et permettre à nouveau de demander des frais!»

C’est pourtant rarement une bonne idée de prétendre avancer pour mieux reculer. Tout le monde n’est pas doué pour le moonwalk. Mais il demeure que, peu importe la direction, les patients ont fait des gains majeurs le 26 janvier. Sans doute un peu en raison de «pressions pas réfléchies».

*

Je serai à Deux hommes en or le vendredi 27 janvier à 21 h, sur les ondes de Télé-Québec, pour parler des frais accessoires et de la tournée Faut qu’on se parle.

2heo

 

**

Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal.

 


À lire aussi:

Grippe: le pire est passé!


Dans la même catégorie
11 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Un manière bien gauche de la part du ministre de gérer ces demandes.
Vous avez une bien belle plume mais ça ne permettra pas de déjouer la réalité. Le système de santé est un puits sans fond et une passoire dans laquelle vous aurez beau ajouter de l’argent liquide, tant qu’il y en aura ou que vous en imprimerez, il servira à des fins peu productives. C’est comique ce socialisme jumelé à une banque à pitons! C’est clair que les frais accessoires reviendront. Au fait, combien coûte une endoscopie en milieu hospitalier?

Après Philippe Couillard, Gaétan Barette est le meilleur Ministre de la Santé qu’ait eu le Québec et je lui souhaite un très long règne.

Y’en a marre des prima donna de la médecine et du Ministère de la Santé qui nous coûtent une petite fortune (c’est le ministère le plus couteux d’entre tous!!!) et qui se rebiffe à chacune des occasions où l’on veut améliorer les choses pour les patients.

À les entendre, ils ont tous des solutions mais personne d’entre-eux n’ose se présenter en politique. Mr. Barette les a traités au petits oignons (salaires et avantages incroyables!!!) et voyez à quel point ils sont reconnaissants.

Vieil adage: donne à manger à un cochon et…

M. François 1, votre logique, qui consiste à encenser le ministre G. Barrette, est boiteuse. Vous oubliez ou ne voulez pas vous souvenir que M. Barrette a fortement contribué à l’augmentation de la rémunération des médecins de 37% en 5 ans. Peut-on envisager un salaire pour un groupe qui n’a qu’un seul client: le peuple du Québec?

Un seul client? Mais qui est constitué de près de 8 millions de personnes…

Tant qu’aux salaires des médecins, c’est en plein ce que j’exprimais. Une partie du cadeau que leur a offert Monsieur Barette est constitué d’une forme de rattrapage par rapport aux autres provinces comparables mais le reste est littéralement constitué d’un généreux cadeau payé justement par ces 8 millions de personnes et pour lequel nos médecins sont très peu reconnaissants.

Barette pensait qu’ils deviendraient plus empathiwues envers leurs patients alors que ça semble être le contraire qui s’est produit d’où l’adage auquel je faisais référence.

Je ressens un profond mépris de la part du Docteur Barrette à l’égard de la population qui ne veut plus de ces frais accessoires.

Le ministre de la santé M.Barrette est le premier depuis belle lurette à mettre les points sur la table et comme par hasard nos médecins syndiqués de l’ état seront CONTINUELLEMENT contre ses mesures! Alors les spécialistes pourquoi pas vous lancer dans l’ entreprise privée et ainsi vous mesurer aux vrais affaires ; c’ est à dire la compétition ! Vous verrez c’ est édifiant et ça vous obligera à descendre de votre pied d’ estale!

Il y a un homme de prestige qui a dit un jour « On habite le PLUS BEAU pays au monde » c`est vrai pour les génies qui ne pense qu`à remplir leurs poches avec l`argent des payeurs de taxes, et durant ce temps le petit peuple coure à chaque jour pour aller au travail, gagner quelques dollars, pour joindre les deux bouts, et il n`a pas le temps de voir ou va les taxes qu`il paie. C`est bien les enquêtes, ça nous tient au courant des profiteurs qui sucent les montants astronomiques de nos impôts, ce qui est démoralisant dans tout ça….c`est que généralement il ne sont jamais punis, il font la vie de » pacha » avec le sourire du parvenu. Presque chaque jour les bulletins de nouvelle nous sortent un nouveau scandale d`un trou du c.. qui nous a four… de plusieurs millions et qui est disparu dans d`autres pays connu où il n`est pas touchable…des enquêtes il devrait s`en faire à grande échelle dans le ministère de la santé, l`Hydro-Québec , le ministère des affaires indienne, le ministère de l`immigration, (car on paye des taxes au Canada aussi, et ce n`est pas mieux qu`au Québec en ce qui à trait aux mets-en dans mes poches) avec la condamnation des coupables et les foutée en prisons…le hic c`est qu`en prison il nous couteraient probablement aussi cher en taxes, on est pas sortis du bois…. il nous reste le travail au noir, c`est la richesse des moins bien nantis…