Le miraculé de Simone

J’ai appelé Simone dans la salle d’attente. Elle somnolait sur un siège. Son mari, aussi âgé qu’elle, mais nettement plus alerte, l’a doucement réveillée.

« Viens, il nous appelle. »

Il s’est levé. Un homme costaud, aux larges mains, solide sur ses jambes. Néanmoins voûté. Puis, il s’est tourné vers sa femme, lui tendant le bras.

« Viens, allez. »

Elle ne semblait pas bien comprendre, mais a saisi son bras, s’est péniblement relevée et a pris une pause pour reprendre son souffle. Observant autour, elle sortait de sa torpeur.

Le vieil homme a marché lentement, tandis qu’elle le suivait péniblement. Près de la salle d’examen, il m’a souri.

« Bonjour docteur… Bon viens, on va s’asseoir dans le bureau du docteur. »

Je les ai laissés passer. Ils étaient beaux à voir, mais elle semblait mal en point, toussant, râlant, les jambes enflées, l’équilibre incertain. Heureusement qu’il la guidait bien.

Après avoir refermé la porte, je me suis assis près d’eux. Ils ont pris place dans les chaises.

« C’est le docteur, Simone.
– Oui bien… C’est ça. »

Sa voix était faible et traînante, mais elle souriait timidement.

« Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »
– Je sais pas. »

Des secondes passèrent.

« Excusez-la, des problèmes de mémoire.
– C’est rien, pouvez-vous m’expliquer, alors ?
– C’est sa respiration, des jours que ça dure comme ça. Elle est plus capable d’avancer et ses jambes ont enflé. Son cardiologue a augmenté ses médicaments y a deux semaines mais ça donne rien. Je sais plus quoi faire.
– Vous sentez-vous essoufflée, en ce moment ?
– L’air rentre mal.
– Et vos jambes ?
– J’ai mal à mes jambes. »

La patiente avait le cœur fatigué, suite de deux infarctus. Elle avait été hospitalisée trois fois cette année. Les options de traitement s’amenuisaient. Le dossier montrait aussi des évaluations par le service social, pour vérifier chaque fois si le retour à la maison était possible: « Situation fragile », pouvait-on lire. Son mari prenait tout en charge, mais il se faisait vieux.

Toujours selon le dossier, j’apprenais que trois ans plus tôt, Simone avait passé quelques mois à l’hôpital parce que son mari avait été malade.

J’ai posé d’autres questions, puis j’ai examiné la dame. Même dans le petit bureau, le moindre de ses déplacements la faisait souffler. Ses jambes étaient froides et gonflées d’eau, avec des rougeurs et de petites cloches liquides. Ses poumons laissaient entendre les crépitants de l’œdème pulmonaire, tandis que son cœur, en arythmie, roulait trop rapidement, à 120. Dans son cou, on pouvait aussi constater le trop-plein de liquide, dont elle avait probablement accumulé plusieurs kilos. Il fallait l’hospitaliser, de nouveau.

« Ça ne va pas bien. Il va falloir l’hospitalier. Son cœur a de la difficulté à pomper, l’eau s’accumule encore. Est-ce qu’elle prenait bien ses médicaments ?
– Oui, c’est moi qui m’en occupe. Par contre, j’ai plus de difficulté avec l’eau.
– C’est-à-dire ?
– Elle en boit en cachette. Faut que je la chicane des fois. »

Il souriait: il ne devait pas la chicaner fort.

« Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?
– Soixante-trois ans, le mois dernier.
– Des enfants?
– Non… Non, ça n’a pas marché. »

Il semblait triste.

« Et vous, comme ça va ?
– Je me débrouille.
– La santé est bonne ?
– Maintenant, oui.
– Ça n’a pas toujours été le cas ?
– Vous savez, je suis un miraculé. »

J’étais curieux.

« Est-ce qu’ils vont me garder, Jacques ? »
– Oui, mais pas long. Et je vais venir te voir »

C’était un couple touchant.

« Quel genre de miraculé?
– Un anévrisme, qu’y ont dit.
– Où?
– Dans le ventre, il y a trois ans. »

C’était la maladie qui avait causé l’hospitalisation de Simone.

« Ils m’ont pris juste à temps.
– Ils vous ont opéré? À quel hôpital ? »

Je rédigeais mon dossier tout en conversant.

« Je suis venu ici, mais comme vous faites pas ça, ils m’ont transféré à Maisonneuve. »

J’ai levé les yeux.

« Vous étiez venu à l’urgence, ici ?
– Oui. Ben moi, je m’en rappelle plus, mais c’est ce qu’ils m’ont raconté.
– En ambulance?
– C’est ça. Ils ont trouvé l’anévrisme et ils m’ont envoyé. »

Son visage me disait quelque chose.

« Excusez, mais c’est quoi, votre nom ?
– Jacques Leduc. »

J’ai fouillé dans l’ordinateur. Trois patients de l’urgence portaient ce nom.

« Et votre année de naissance, c’est… ?
– 1930. »

J’avais le dossier devant les yeux. Curieusement, il n’y avait aucune note médicale. Mais j’ai eu tout de suite un pincement au cœur.

« Vous savez, ce n’était pas un miracle.
– De quoi ?
– L’opération pour votre anévrisme.
– Non, mais on m’a dit que j’avais été chanceux. Que j’ai failli y rester. »

Très chanceux, même. Un anévrisme aortique abdominal en rupture, à 80 ans, c’est un risque de mortalité très élevé.

« C’était moi.
– Vous, quoi?
– Qui vous ai reçu ici, il y a trois ans. On a fait l’échographie, puis on est parti ensemble en ambulance à Maisonneuve. »

J’étais ému. L’homme me regardait curieusement.

« C’est vrai?
– Je me rappelle bien de vous. Faut dire que vous aviez pas l’air aussi en forme.
– Ah ben. Je sais pas…
– N’importe qui l’aurait trouvé, c’était écrit sur votre front.
– Merci. Pour elle, surtout. Moi, je suis juste un vieux qui…
– Un vieux qui s’occupe de sa femme depuis…
– Je fais ce que j’ai à faire. »

Il a souri. Avec une larme au coin de l’œil.

*

Certaines situations d’urgence restent gravées longtemps dans la mémoire.

Ce soir-là, les paramédics s’étaient engouffrés dans l’urgence en poussant un vieux patient sur la civière. J’étais debout, tout près du poste. Une soirée jusque-là tranquille.

« Bonsoir, on a un homme de 80 ans, histoire de syncope, douleur 10 sur 10 actuellement. »

Le vieil homme était livide, teint gris, somnolent, affaibli.

« Il a mal où ?
– Dans le ventre.
– Et sa pression, c’est quoi ?
– 60 sur 40.
– OK, salle de choc. On y va »

Ils avaient fait marche arrière, tandis que les infirmières et préposés emboitaient rapidement le pas. Dans la salle de choc, sous l’éclairage cru, ça paraissait encore pire.

« On lui ouvre trois veines avec des gros calibres, je veux du salin flush. Vous avez mal où ?
– Mon ventre. »

L’équipe s’activait. J’ai mis la main sur le ventre gonflé. Aucun doute, une grosse masse pulsatile à droite.

« OK, c’est un anévrisme. On descend tout de suite 4 culots de sang O-.
– On le met sur votre civière ?
– Non, il restera pas longtemps. On appelle STAT l’urgento de Maisonneuve, on reste sur la civière et on prépare le transfert.
– Faut demander un autre véhicule parce qu’on…
– Pas le temps, on repart avec vous.
– Je vais aviser la centrale.

L’homme était faible, mais conscient. Il gémissait à peine.

« La machine d’écho et le résident de cardio en STAT.  Oxygène 100 %, l’inhalo aussi, on va peut-être l’intuber, les solutés flush. Le sang ?
– La banque de sang veut le formulaire pour le O-.
– Pas le temps, le sang maintenant et on pousse tous les solutés. »

Le résident de cardio arrivait en courant, avec la machine d’écho.

« C’est quoi ?
– Anévrisme rompu. Peux-tu confirmer ?
– Je peux regarder. »

À l’époque, nous n’avions pas encore d’échographie à l’urgence ni reçu la formation.

« J’ai l’urgento de Maisonneuve sur le 413.
– Je le prends. »

J’ai décroché le téléphone de la salle de choc.

« Allô ?
– Salut, ça va ?
– Oui. Un cas pour vous, 80 ans, choc, et… »

Le résident plaçait la sonde d’échographie sur le ventre. Une boule de 8-9 centimètres est apparue, pulsatile, menaçante.

« … un anévrisme confirmé par écho. En rupture.
– Pas sûr que…
– Pas le choix, il va coder. Je pars avec l’ambulance. Chez vous dans cinq minutes.
– Je… OK, j’avise la chirurgie.
– Merci. On arrive. Tu m’imprimes ça. »

Le patient était un peu mieux coloré, il regardait autour de lui, effaré. Beaucoup de personnes s’agitaient.

« Bon, Monsieur Leduc, vous avez un anévrisme dans le ventre et il est en train de se briser.
– Un quoi, ça fait quoi ?
– Un anévrisme. C’est l’aorte, le plus gros vaisseau du corps. C’est comme une crevaison. Il faut réparer ça, sinon vous passerez pas la veillée.
– Vous allez m’opérer ?
– Oui, mais pas ici, on fait pas ça, il faut aller à Maisonneuve.
– Je pourrai pas y aller.
– On s’en occupe, on repart en ambulance.
– Faites ce que vous avez à faire. »

Tout s’est passé très vite. L’oxygène a été rebranché à la bonbonne des paramédics, le moniteur cardiaque, transféré, les quatre sacs de sang, accrochés aux poteaux de la civière. Nous avons ensuite filé vers la sortie pour rejoindre l’ambulance.

Nous sommes partis en trombe, toutes lumières et sirènes ouvertes. Maisonneuve n’était heureusement qu’à deux minutes. Arrivés dans l’urgence, l’équipe nous attendait au choc. L’urgentologue est venu à moi. Un copain.

« Salut. Alors ? Vous avez le SCAN ?
– Non, pas eu le temps, trop instable. Jette un coup d’œil. »

Je lui ai donné la seule image, un peu floue, celle de l’échographie.

« Oh. C’est gros… Appelez la vasculaire.
– J’ai le résident sur la ligne.
– Allô ? Oui, c’est le patient avec l’anévrisme, il est là… Un peu mieux, pression limite… Énorme… 80 ans… Hypertendu… Comment ? Vous êtes pas certains ? »

L’urgentologue fronçait les sourcils.

« Mais, si on fait rien… Je sais… Moi, je pense qu’il faut essayer… Oui… Oui OK. OK, on le prépare. Merci. »

Il s’est retourné.

« OK, il monte en salle, ils nous attendent. On y va direct. Merci à vous.
– C’est moi qui vous remercie. Bonne soirée.
– Salut. »

Nous avons ramassé nos appareils, puis sommes repartis à l’Institut. De retour, j’ai soufflé un peu. Puis, j’ai pris le dossier suivant. Une dame à la pression un peu élevée et de l’anxiété. Ça serait moins compliqué.

*

J’observais monsieur Leduc.

« Je suis content de vous revoir. Je savais pas ce qui vous était arrivé.
– Ben moi aussi.
– Mais là, on va s’occuper de votre femme.
– J’espère qu’elle va mieux respirer.
– Bientôt.
– Merci.
– Alors, bonne nuit, Monsieur Leduc. Prenez soin de vous. »

J’ai serré la main vigoureuse, puis je suis allé porter le dossier à l’assistante.

Ensuite, j’ai repris le téléphone, pour dicter la note que j’avais probablement oublié d’écrire, voilà plus de trois ans.

« Note tardive. Très tardive en fait. Dossier 982039, Jacques Leduc. Homme de 80 ans, arrivé en ambulance avec une douleur abdominale aiguë, qui… »

Ce n’était pas un miracle, mais il avait eu de la chance. Sa femme aussi.

 *

Pour me suivre sur Twitter. Pour me suivre sur Facebook.

 

Laisser un commentaire

Cette histoire est très touchante ! Bravo, il y a toujours des gens professionnels qui accomplissent un travail extraordinaire au sein de notre société. Il arrive souvent que leur héroïsme passe inaperçu. Ce genre d’article donne confiance au public et démontre que la solidarité humaine a toujours sa place. Très beau témoignage et je vous en remercie.

Une dame de 88 ans, un soir de 23 décembre, urgence de Joliette.
L’urgentologue passe, qui l’aperçoit sur sa civière, à l’écart.
– » Vite, cette femme a un AVC. Il me faut un scan. »
-« Mais le technicien est chez lui »
-« Appelez-le tout de suite ».
Aussitôt fait. Entente avec le chirurgien de Maisonneuve-Rosemont. Transfert illico; la dame est opérée sur le champ.
Elle est retournée demeurer dans sa petite maison de Rawdon. Décédée plus tard, à l’âge de 95 ans, après une courte hospitalisation.
C’est son gendre qui m’a conté.
Cet urgentologue a été l’ange qui a fait la différence.

Les plus populaires