Le père de Lucy, vraiment ?

Décédé le 22 juin dernier, le paléoanthropologue français Yves Coppens était légendaire. Or, s’il est bel et bien une référence en France sur le sujet de l’évolution humaine, il est surtout connu pour une découverte… qu’il n’a jamais faite !

À gauche : Yves Coppens, à droite, tenant le crâne reconstitué de Lucy : Donald Johanson. (Photo : Bettmann / Getty Images / Wiki Commons / montage : L’actualité)

Le 22 juin dernier est décédé Yves Coppens, le célèbre paléoanthropologue français qui était devenu un monument dans son pays. Le départ de ce chercheur, professeur, directeur de musée, auteur, vulgarisateur et grand officier de la Légion d’honneur décoré de bien d’autres médailles ou distinctions a fait les manchettes dans tous les médias de France et d’ailleurs dans la francophonie. On le surnomme « le découvreur de Lucy », « le codécouvreur de Lucy », « le paléoanthropologue qui a codécouvert Lucy »…

Et pourtant, le « père » de Lucy devait une grande partie de sa renommée à une confusion dans le traitement médiatique de l’annonce de la découverte. Techniquement, bien qu’on l’ait dit et répété pendant 47 ans, Yves Coppens n’était pas le découvreur de Lucy.

Retour en 1974, sous le soleil brûlant d’Hadar, en Éthiopie. L’International Afar Research Expedition, une équipe de chercheurs éthiopiens, américains et français, s’affaire depuis plusieurs jours à fouiller et refouiller des dépôts sédimentaires datant de quelques millions d’années. Dans la matinée du 24 novembre, le paléoanthropologue de l’équipe, l’Américain Donald Johanson, accompagné d’un étudiant en archéologie du nom de Tom Gray, repasse sur un secteur déjà fouillé deux fois, au cas où…

Et après deux heures, la chance leur sourit : là, dans une pente, un bout d’os émerge des sédiments — un humérus de petite taille. Puis, tout près, l’arrière d’un petit crâne. Et un mètre plus loin, un fémur… Les nombreux os semblant provenir d’un même corps, les deux chercheurs repartent excités au campement puis reviennent avec le reste de l’équipe. C’est le début d’une fouille minutieuse et prudente qui durera trois semaines et livrera des centaines de fragments d’os. En tout, incroyable, on trouvera 40 % du squelette d’un petit hominidé d’un peu plus d’un mètre de haut ayant vécu, debout sur ses deux jambes, il y a plus de trois millions d’années. À l’époque, aucun squelette aussi vieux n’était aussi bien connu.

Le premier soir, c’est la fête au campement. Les quatre Américains, dont Johanson et Gray, les sept Français, dont le géologue Maurice Taieb, et les nombreux Éthiopiens célèbrent cette découverte au son d’un lecteur de cassettes qui joue en boucle Lucy in the Sky With Diamonds, succès des Beatles de 1967. Le fossile, d’abord numéroté prosaïquement AL 288-1, prendra rapidement le surnom de Lucy — merci aux Beatles (à noter que les Éthiopiens lui ont plutôt donné un pseudonyme en langue amharique, Dinqnesh, qui signifie « tu es merveilleuse »).

Mais Yves Coppens n’est pas de la partie. Au moment de la découverte, il est en France, affairé à préparer son admission au réputé Collège de France. S’il est le « père » de Lucy, on peut dire qu’il a raté l’accouchement. Il faut quand même préciser que le paléontologue (sa thèse de doctorat portait sur les dents des éléphants préhistoriques) est l’un des trois directeurs de l’expédition, avec Taieb et Johanson, et fait partie de ceux qui l’ont rendue possible, notamment financièrement.

Ce n’est que deux mois plus tard, lorsque les précieux ossements en route vers l’Amérique font escale à Paris, qu’Yves Coppens est vu à côté de ceux-ci. Maurice Taieb et lui organisent une conférence de presse officielle pour présenter le fossile « au monde entier », obtenant ainsi leur part du mérite. Un événement qui contribuera fortement aux futures demandes de fonds et au soutien continu par le gouvernement français de la recherche sur les origines de l’humain.

Et ce serait là, quelque part au cours de cette présentation à la presse ou dans les différents articles qui ont suivi, que les pinceaux se seraient emmêlés, que les mots « directeur » et « découvreur » semblent avoir été interchangés. Probablement en toute bonne foi, peut-être par un peu de chauvinisme, les médias de l’Hexagone ont attribué à ce Français la paternité de la découverte. Faute de correction, cette exagération s’est implantée et a accompagné l’homme durant toute sa carrière, et même dans le concert d’éloges après sa mort.

Par la suite, le fossile de Lucy a continué son chemin jusqu’aux États-Unis et un premier article scientifique est paru en 1976, mais le nom de Coppens n’apparaissait nulle part parmi les auteurs. Ce n’est qu’en 1978 qu’il a été impliqué et qu’il a cosigné le deuxième article scientifique sur Lucy, celui où on reconnaît une nouvelle espèce baptisée Australopithecus afarensis. Mais les Américains, et par extension les habitants de pays anglophones, ne le connaissent pas et ne lui attribuent aucun rôle dans la trouvaille de 1974. Sa présentation erronée en tant que « découvreur » du fossile n’existe qu’en France, et par ricochet dans les pays francophones consommant des médias français.

Le biologiste britannique Richard Dawkins s’étonnait d’ailleurs de cette situation dans son livre sur l’évolution publié en 2004, The Ancestor’s Tale : « […] je ne sais pas quoi penser du fait que, dans sa France natale, Yves Coppens est largement cité comme le découvreur de Lucy, voire comme le “père” de Lucy. Dans le monde anglophone, cette importante découverte est universellement attribuée à Donald Johanson. »

Mais les paléoanthropologues ne lui jettent pas la pierre pour autant. « Il faisait bien partie de l’équipe et n’y a pas été associé “par hasard”, explique Michelle Drapeau, professeure titulaire au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Mais son apport à la découverte a fort probablement été moindre que celui de Johanson. Cependant, il est important de préciser qu’en paléoanthropologie, le “découvreur” est celui qui organise l’expédition, très rarement la personne qui trouve le fossile. Il peut arriver que le responsable ne soit pas sur place et qu’il soit quand même considéré comme “découvreur”, puisque c’est lui (ou elle) qui a monté tout le projet, trouvé le financement, décidé où se feraient les recherches et dans quelles couches géologiques, recruté les scientifiques et les étudiants, etc. C’est de loin la partie la plus difficile et elle mérite d’être pleinement reconnue. »

Difficile, donc, de crier à l’usurpation, le statut de « découvreur » étant tout de même défendable. La renommée gonflée d’Yves Coppens n’était pas de sa faute, elle lui a bien servi — et c’est tant mieux pour lui. Si cette histoire un peu fabulée a permis l’injection de plus de fonds publics français dans des recherches aussi fondamentales que celles sur les origines de l’homme, à la bonne heure !

Mais l’histoire perd un peu de son ingénuité lorsqu’on se rend compte qu’à l’occasion, Coppens a lui-même distordu la réalité pour coller à son propre mythe. Au cours de sa carrière, il lui est arrivé d’expliquer en entrevue les conditions difficiles dans lesquelles s’étaient déroulées les fouilles ou de décrire les détails de la découverte dont il était le « père ». Par exemple, en 2001 à la défunte émission Le Point, à Radio-Canada, il a laissé entendre qu’il faisait partie de la trentaine de personnes qui étaient sur les lieux lors du fameux moment.

Dans une entrevue téléphonique accordée à des étudiants en 2009, que l’on peut trouver en ligne, on entend feu Maurice Taieb, le géologue français qui était présent lors de la découverte de Lucy, confirmer l’absence d’Yves Coppens, mais aussi échanger sur la place que celui-ci a occupée dans les médias par la suite, toujours en entretenant le mythe de sa paternité. Mais après tant d’années à surfer sur une légende, aurait-il vraiment pu la désamorcer sans dommages ?

Le legs d’Yves Coppens reste indéniable. Il était un grand défenseur de la recherche, il a réussi à intéresser monsieur et madame Tout-le-Monde à la paléontologie grâce, notamment, à son formidable talent de conteur. Dans les années 1980 et 1990, il a rendu populaire un modèle évolutionnaire de l’apparition des premiers hominidés : l’East Side Story, comme il le surnommait. D’abord proposée par l’éthologue néerlandais Adriaan Kortlandt sous le nom de Rift Valley Theory, l’hypothèse soutenait que les premiers primates bipèdes étaient apparus dans l’est de l’Afrique il y a quelques millions d’années à cause de changements climatiques qui avaient remplacé la forêt par la savane. Des fossiles de vieux bipèdes ont par la suite été trouvés dans l’ouest du continent, notamment au Tchad, et montré que la bipédie existait aussi en milieu forestier, ce qui a invalidé l’hypothèse. Et devant l’évidence, Coppens, en bon scientifique, a eu l’élégance d’admettre que son East Side Story n’était pas un modèle valable.

Également reconnu pour ses recherches sur les mammouths, pour son engagement dans la préservation de la grotte de Lascaux, pour sa défense de la science dans la sphère politique, pour sa bonhomie et sa voix chaude, le scientifique ne saurait voir cette histoire de fausse paternité jamais entacher sa mémoire : elle expose plutôt une faiblesse d’Yves Coppens, de quoi le rendre encore plus sympathique, plus humain.

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