Le petit bonheur du Dr Gilles Murray

Avant la pause des Fêtes, Alain Vadeboncœur nous présente le témoignage inspirant d’un de ses collègues de l’Institut de cardiologie de Montréal, qui continue, à 75 ans, de pratiquer sa profession avec passion. 

Photo : Daphné Caron

Jusqu’à quel âge vais-je travailler comme urgentologue ? Je ne sais trop. Je connais des collègues qui ont tenu le coup jusqu’à 70 ans. D’autres sont partis bien plus jeunes que moi. J’ai 55 ans et, pour l’instant, je ne prévois pas de changer de vie professionnelle.

Et comme médecin, en général, jusqu’à quel âge doit-on — peut-on — travailler ? Mon arrière-grand-père, Ulric Gaboury, a pratiqué la médecine de famille en Ontario jusqu’à 89 ans. Mon grand-père, Hector Gaboury, lui aussi médecin de famille, presque jusqu’à sa mort, à 85 ans. J’ai de qui tenir.

Au Collège des médecins du Québec, on ne tient apparemment pas de statistiques sur l’âge de la retraite, mais on comptait tout de même à la fin de l’année dernière 1 241 médecins inscrits et actifs âgés de 70 à 80 ans, dont 157 femmes ; 142 médecins de plus de 80 ans, dont 6 femmes ; et 6 médecins de plus de 90 ans, tous des hommes !

Pyramide des âges des médecins actifs du Québec au 31 décembre 2017. (Source : www.cmq.org)

Le groupe des plus de 70 ans représente ainsi 7 % des 20 909 médecins alors inscrits et actifs au tableau, comme on peut le voir sur le site Web du Collège.

Jusqu’à quel âge un médecin peut-il pratiquer ? À un âge respectable, comme on voit. Il n’y a pas d’âge de retraite prescrit. J’imagine que cela dépend surtout de la pratique (certaines sont moins intenses), des capacités de la personne et de son souhait.

Afin de répondre à sa mission de protéger le public, le Collège effectue un dépistage systématique à l’aide d’un questionnaire distribué aux médecins de 60 ans pour déceler des problèmes potentiels de pratique.

J’imagine que les médecins pratiquent tard dans leur vie pour une foule de raisons, la première étant sans doute la passion qui les anime pour leur métier ; d’autres, parce que leur vie est définie par leur travail médical ; certains sûrement parce qu’ils ont été un peu dépensiers et souhaitent maintenir leur train de vie.

Mais puisque c’est bientôt les Fêtes, vous me permettrez de couper court au développement pour vous présenter plutôt un texte qui n’est pas de moi, mais d’un autre médecin, le Dr Murray, microbiologiste de son état, qui œuvre chez nous, à l’Institut de cardiologie de Montréal, qui sera mon père Noël même s’il ne porte pas de barbe.

Le texte qui suit avait été demandé au Dr Murray par la Fédération des médecins spécialistes du Québec, qui s’intéressait aux motivations des médecins travaillant sur le tard, mais qui en avait publié seulement un extrait.

Si je vous l’offre dans sa version intégrale pour les Fêtes, c’est d’abord parce que c’est un beau texte, qui relate bien le parcours étonnant de ce sympathique médecin que je côtoie toutes les semaines à l’urgence, quand il s’agit de trouver la source d’une infection ou le meilleur traitement pour la terrasser.

Vous constaterez que le Dr Murray n’est pas tout à fait jeune, selon les standards actuels, puisqu’il a terminé sa médecine en 1968, alors que j’avais cinq ans, et qu’il s’affiche bien en forme du haut de ses 75 années de vie ces temps-ci. Vous savez, l’âge, c’est bien relatif, il ne faut pas trop se fier au calendrier. Il y a des jeunes vieux assez tôt et des plus vieux qui pourraient en remontrer à beaucoup d’entre nous.

En réalité, le Dr Murray a bien moins que 75 ans, si on se fie à son regard pétillant, à l’intérêt pour la médecine qui l’anime toujours, à l’excellente conférence qu’il nous a donnée voilà quelques mois et au plaisir dont il fait montre chaque fois qu’il vient nous jaser à l’urgence.

C’est peut-être parce qu’il a vécu beaucoup de vies médicales dans une, dans une foule de contextes et de milieux bien différents, relevant chaque fois de nouveaux défis, qu’il a ainsi pu se réinventer. Il a aujourd’hui l’âge de ses dernières aventures, ici, une pratique assez tranquille dans notre hôpital de cardiologie, où il rend de fiers services.

Mais trêve de mots, je vous laisse le lire et j’en profite pour vous souhaiter de joyeuses Fêtes et du bon temps avec vos proches, on se retrouve en janvier !

***

Le Dr Gilles Murray. (Photo : Alain Vadeboncœur)

J’ai reçu avec un certain étonnement une demande de l’équipe du magazine Le Spécialiste de dévoiler à ses lecteurs « le secret » de ma persistance au travail à 75 ans, sans contrainte financière. Quels sont les passions et les exutoires qui me permettent de garder le cap et l’enthousiasme en ces temps de grands bouleversements du réseau de la santé, alors que le programme d’aide aux médecins a connu en 2016-17 une augmentation de 40 %, que plusieurs collègues remettent en question leur choix de la médecine comme profession ou rêvent de quitter « le bateau ivre » de la médecine le plus tôt possible pour une retraite dorée.

J’ai choisi librement la médecine parce que cette profession allie la science et la recherche à un volet humaniste et social important tout en assurant une bonne rémunération. Un atout ? Une excellente santé et une grande capacité de travail. Je suis né à Montréal dans un quartier ouvrier près du pont Jacques-Cartier. J’ai été en début de carrière médecin généraliste, avant l’assurance maladie, à Pohénégamook, dans le Bas-du-Fleuve, puis médecin de brousse durant deux ans au Nigéria (le pays de Boko Haram où est née l’organisation Médecins sans frontières), à la fin de la guerre du Biafra (deux millions de morts), pour y ouvrir un petit hôpital missionnaire. J’y ai appris très tôt que même le droit à la vie et à la santé n’est pas donné à tous (on ne parlera pas des autres droits) et que j’étais un privilégié issu d’une société privilégiée où les gens réclament souvent à grands cris des droits sans égard à la responsabilité et au prix à payer.

Pourquoi continuer à travailler ? Parce que j’y suis heureux et n’ai pas trouvé de loisir plus intéressant. Je me suis toujours attaché, peut-être par tempérament, aux gens qui m’entourent dans tous les milieux où je suis passé, même chez les tribus de paysans nigérians. J’ai toujours considéré le personnel hospitalier (infirmières, techniciennes de laboratoire, secrétaires, pharmaciens [es], responsables de l’entretien et tous les autres) comme des collaborateurs et non des subalternes. J’aime le contact de mes collègues et des résidents. J’aime l’enseignement. Je me rends disponible et sers souvent gratuitement de médecin de famille ou médecin référent pour le personnel et leur famille. Partir pour l’hôpital le matin n’est pas une corvée mais un plaisir pour y retrouver des gens que j’estime et avec qui j’ai créé des liens. Je suis actuellement retraité-recyclé comme médecin microbiologiste-infectiologue à l’Institut de cardiologie de Montréal. C’est une chance et un autre privilège. J’y travaille à mon rythme : horaire décalé pour éviter la circulation ; horaire allégé (environ 35 heures, quatre jours par semaine, 40 semaines par année) où je réponds à la demande sans être bousculé par le débit.

Merci aux collègues des autres milieux qui couvrent mes absences. La pratique y est plus restreinte à cause du mandat cardiologique, mais il y a toujours dans le service un ou quelques cas rares ou complexes stimulants intellectuellement. J’ai le temps de parler aux malades, de répondre à leurs questions, les rassurer et fournir les explications nécessaires. Je déplore le fait que certains collègues soient poussés à une retraite précoce par le système. C’est une perte pour la société tant que ces médecins ont les capacités physiques et mentales aptes à pratiquer, à un rythme réduit qui convient à leur âge.

D’autres passions ? L’amour de mes trois filles et de sept petits-enfants, auxquels s’est ajoutée ma conjointe actuelle avec quatre enfants supplémentaires et trois petits-enfants. Des voyages ? J’ai visité plusieurs grandes villes dans quatre continents et roulé ma bosse dans l’océan Arctique, en Patagonie, dans les Andes et l’Amazonie péruvienne, en Islande, en Afrique. J’arrive de l’Inde. Content de partir mais toujours heureux de revenir et de retrouver les miens. Je n’ai pas été plus heureux dans la chambre d’un hôtel 5 étoiles que dans les gîtes du chemin de Compostelle avec mes filles et les pèlerins.

Un autre atout ? Une grande curiosité et une foule d’activités : l’amour de la nature, les fleurs et les animaux, les balades en forêt, un peu de kayak l’été et de ski de fond l’hiver ; la lecture : histoire, anthropologie, sociologie, astronomie…Et la musique. J’ai repris le piano, que j’avais négligé depuis 20 ans. Le plaisir de cuisiner avec ma conjointe pour recevoir la famille ou des amis. Quand trouver le temps nécessaire à ces activités ? Il me reste au moins 40 heures pour m’y consacrer durant les semaines au cours desquelles je travaille et trois mois de vacances par année.

Que demander de plus à la vie quand les besoins matériels, physiques, psychologiques, intellectuels et affectifs sont comblés ? Rien d’autre que la santé pour continuer. Un gain à la loterie ne changerait rien à ma vie, sinon me permettre de distribuer davantage.

Les médecins québécois n’ont jamais été aussi grassement payés, la technologie aussi avancée, les bons médicaments aussi nombreux et la longévité aussi prononcée. L’insécurité, la pression du travail et la rapidité des changements sont les principales causes de stress chez les médecins, qui sont encore et malgré toutes leurs récriminations favorisés par rapport à la majorité de la population. Les attentes sont peut-être trop grandes. Le Québec est une société riche et pleine de talents, mais le besoin de drogues et le taux de suicide n’ont jamais été aussi élevés. La tentative d’assouvir une soif inextinguible de biens matériels n’est pas nécessairement la clé du bonheur. Le secret réside peut-être dans l’amour de ceux qui nous entourent, la joie qu’on sème et le bien que l’on procure. La roue de la vie tourne de plus en plus vite. On ne contrôle pas le vent mais on peut ajuster ses voiles pour ne pas sombrer, essayer de vivre avec son cœur et sa raison plutôt qu’avec les pulsions du cerveau reptilien.

Mon discours peut sembler un sermon de curé jovialiste. Rassurez-vous, je suis areligieux depuis longtemps, très conscient des maux qui accablent l’humanité mais heureux.

Gilles Murray, MD
Microbiologiste-infectiologue
Institut de cardiologie de Montréal

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