Le pollen en ville, un problème de santé publique

Citadins, vous ne rêvez pas : les allergies au pollen sont de plus en plus communes dans nos villes. Le chercheur Alain Paquette, de l’UQAM, veut donner des outils aux administrations municipales pour combattre cette conséquence très concrète de la crise climatique. 

Brizmaker / Getty Images, montage : L’actualité

Depuis quelques jours, les personnes allergiques à certains pollens d’arbres ont déjà pu ressentir leurs premiers symptômes de la saison : congestion nasale, picotement des yeux, éternuements. Ces désagréments du « rhume des foins » peuvent sembler bénins à première vue, mais il ne faut pas perdre de vue que les allergies au pollen risquent de causer des sinusites chroniques ou même, chez les asthmatiques, des crises intenses.

Pour les experts, cela représente une réelle préoccupation de santé publique. D’abord parce qu’environ un Québécois sur cinq souffre d’une allergie au pollen, selon la plus récente Enquête québécoise sur la santé de la population, publiée en 2014. Magalie Canuel, conseillère scientifique à la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), ajoute que c’est aussi parce qu’on prévoit une augmentation du nombre de personnes allergiques et de la gravité des symptômes au cours des prochaines années.

Des solutions se profilent pour ralentir la hausse dans les villes, mais le manque de données complique la mise en place de gestes concrets. « On pourrait aider la population en plantant moins d’arbres allergènes en ville, mais pour ça, il faudrait d’abord savoir à quoi les gens sont allergiques », dit Alain Paquette, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM, qui a décidé de s’attaquer au problème.

Plus de pollen dans l’air

La saison de croissance des végétaux s’allonge en raison du réchauffement climatique. L’émission de pollen commence donc plus hâtivement qu’avant au printemps : en 2021, par exemple, elle a débuté trois semaines plus tôt qu’au tournant des années 2000. Et elle se prolonge à l’automne pour certaines plantes, dont l’herbe à poux responsable de nombreux cas d’allergie. On dispose de peu de données récentes, mais pour cette espèce végétale abondante en milieu urbain, on savait déjà en 2009 que la période de croissance avait augmenté de 25 jours par rapport à 1995 au Canada. 

Or, la tendance à la hausse des températures dans toutes les régions du Québec favorise la dispersion des plantes allergènes comme l’herbe à poux dans le nord et l’est du Québec, des régions actuellement moins touchées par les allergies saisonnières. 

Et s’il y a de plus en plus de pollen en ville, c’est notamment en raison de la forte propension à planter plus d’arbres qui disséminent du pollen que d’arbres qui portent des fruits, parce qu’on veut limiter le nombre de fruits qui tombent au sol et qui devront être ramassés, souligne Alain Paquette.

En plus d’accroître l’intensité des symptômes, l’exposition à de plus grandes concentrations de pollen et sur de plus longues périodes augmenterait le risque d’être atteint d’allergies, ce qui expliquerait la hausse de la prévalence de ce problème de santé dans les dernières décennies. 

Aux grands maux les grands moyens

« On connaît très peu de choses sur les allergies au pollen, à l’exception de celles à l’herbe à poux », explique Alain Paquette. Les données de l’INSPQ révèlent pourtant que le pollen des arbres cause autant d’allergies que celui de cette plante. Le hic ? « On ne sait pas à quelles espèces d’arbres les gens sont allergiques ni comment les pollens se dispersent dans les villes », précise-t-il.

Au printemps 2021, l’équipe du chercheur a donc installé 25 capteurs de pollen à Montréal dans le but de mieux comprendre pendant le printemps et l’été la répartition sur le territoire des pollens produits par différentes espèces d’arbres comme les bouleaux et les aulnes, déjà connus en tant que sources majeures d’allergies. Cette année, le chercheur et ses collègues recrutent des personnes allergiques qui habitent ou travaillent sur l’île de Montréal. En remplissant quelques fois par semaine un questionnaire sur leurs symptômes, elles fourniront de précieuses données aux scientifiques, qui pourront comparer les informations recueillies auprès des citadins avec les pollens récoltés dans les capteurs à proximité de chez eux. Les chercheurs comptent ainsi déterminer quelles espèces d’arbres influencent le plus la santé des Montréalais. De tels capteurs seront aussi installés cet été à Québec, à Sherbrooke et à Chicoutimi.

« L’idée de notre projet, réalisé en collaboration avec l’INSPQ, c’est d’être capable de prédire quels pollens seront présents, à quel endroit, à quel moment et en quelle quantité, résume Alain Paquette. On va pouvoir faire des recommandations quant au minimum de stations d’échantillonnage nécessaire dans une ville pour bien faire ces prévisions. » Ainsi, si un système d’alerte est un jour mis en place, les personnes allergiques pourront limiter les conséquences sur leur santé, par exemple en planifiant leurs activités pour réduire leur exposition au pollen. Ces données pourraient aussi servir aux médecins pour aider leurs patients dans la gestion de leurs symptômes. 

Un diagnostic peu précis

« Si vous avez déjà passé des tests d’allergie, on vous a peut-être dit que vous réagissiez au pollen d’érable et de bouleau, par exemple, relate le biologiste. Mais pour un botaniste, “érable”, ça ne veut pas dire grand-chose, ce n’est pas suffisamment précis. » En effet, il y a une centaine d’espèces d’érables dans le monde, dont 10 au Canada. 

« Ce n’est pas anodin de ne pas connaître l’espèce à laquelle on est allergique », soutient-il. C’est qu’il peut y avoir plusieurs semaines, voire un mois, entre la dispersion du pollen de l’érable argenté et celle du pollen de l’érable de Norvège, deux des trois arbres les plus abondants en milieu urbain. Or, une personne allergique à l’un pourrait ne pas l’être à l’autre. Les grains de pollen récoltés dans les capteurs seront tout d’abord observés et comptés minutieusement au microscope, ce qui permettra de distinguer le pollen d’érable de celui de bouleau, par exemple. Puis, l’ADN contenu dans les échantillons de pollen sera analysé afin de déterminer précisément les espèces dont ils proviennent.

Diversifier la forêt urbaine

En plus de fournir d’importantes informations sur les allergies saisonnières à l’INSPQ et au ministère de la Santé, le projet de recherche de l’équipe d’Alain Paquette permettra de faire des recommandations aux municipalités sur les bonnes pratiques en matière d’aménagement des forêts urbaines. Les arbres plantés en ville, parce qu’ils sont un moyen efficace de lutter contre les îlots de chaleur, sont une composante essentielle de l’adaptation aux changements climatiques. Pas question, donc, d’en planter moins pour limiter les allergies. Pour Alain Paquette, la diversification des espèces d’arbres sera bénéfique pour la santé des gens et celle de l’écosystème. Une étude a d’ailleurs montré qu’à Vancouver, où les espèces sont presque deux fois plus variées qu’à Montréal, la prévalence des allergies est nettement moindre. En réduisant la proportion de chaque type de pollen, on diminue par le fait même les symptômes, qui généralement ne sont pas déclenchés par de faibles concentrations d’allergènes. « Peut-être qu’on devrait songer sérieusement à réduire la proportion d’arbres qui sont pollinisés par le vent, suggère le chercheur. Les espèces pollinisées par les insectes, qui sont souvent des arbres fruitiers comme les pommiers, rejettent beaucoup moins de pollen dans l’air », ajoute-t-il.

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