Le problème qu’on refuse de voir

Le cas de la Fonderie Horne n’est que la pointe de l’iceberg quand on parle de la qualité de l’air. Il est urgent de s’attaquer à ce dossier de santé publique, explique notre collaboratrice, la Dre Claudel Pétrin-Desrosiers.

Leonid Sorokin / Getty Images

L’auteure est médecin de famille au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal et présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement.

On l’appelle la tueuse silencieuse.

Au Québec, 4 000 personnes en meurent prématurément chaque année. Selon la plus récente évaluation de l’Agence de la santé publique du Canada, elle coûte plus de 30 milliards de dollars à la province annuellement, sans compter la facture pour les suivis médicaux des maladies chroniques qu’elle cause. Elle n’est inscrite sur aucun certificat de décès et ne figure même pas dans le nouveau plan « santé » du gouvernement du Québec, lancé en mars dernier.

Vous l’aurez peut-être deviné : il est question ici de la pollution de l’air. La pollution se définit comme la « contamination de l’environnement intérieur ou extérieur par tout agent chimique, physique ou biologique qui modifie les caractéristiques naturelles de l’atmosphère ». Plusieurs substances en partagent la responsabilité : les plus communes sont les particules en suspension (les PM2,5 et les PM10, classées en fonction de leur diamètre, mesuré en micromètres), l’ozone, les oxydes d’azote et les oxydes de soufre. En fonction de certains types d’activités industrielles, d’autres peuvent s’ajouter au cocktail et avoir un effet important sur la santé des populations, tels les métaux lourds (plomb, mercure, nickel).

La pollution de l’air affecte presque tous les organes du corps humain. L’explication est plutôt simple : les substances polluantes, que l’on respire d’abord et qui se propagent partout dans le corps à travers nos vaisseaux sanguins, favorisent, et maintiennent, un état inflammatoire. Résultat ? Des maladies pulmonaires, des maladies cardiovasculaires, des troubles neurocognitifs, des effets négatifs sur la santé fœto-maternelle, des cancers, et plus encore.

D’où vient la pollution ?

Au Québec, les transports sont, à 62 %, notre principale source de pollution extérieure. Des cartographies réalisées au fil des dernières années montrent que les concentrations de PM2,5 suivent de près le réseau routier. Malheureusement, l’électrification du transport routier ne pourrait à elle seule régler la question, car une portion importante des substances polluantes émises par les véhicules, électriques ou non, provient des freins, des pneus et des abrasifs.

La pollution intérieure, quant à elle, vient de multiples sources, comme la poussière, les moisissures, le tabac, les produits d’entretien ménager et l’usage d’appareils à combustion, tels les foyers et les cuisinières au gaz. Un mot sur les cuisinières au gaz : en quelques minutes d’utilisation, les concentrations d’oxydes d’azote peuvent rapidement dépasser les normes sécuritaires et persister pendant plusieurs heures, surtout si la cuisine n’est pas bien ventilée. Dans la littérature médicale, elles sont associées à de l’asthme, des bronchites et un plus faible débit inspiratoire chez les enfants exposés. Optimiser la ventilation ambiante, en faisant fonctionner la hotte à chaque utilisation ou en ouvrant les fenêtres, réduit le risque.

Des normes adéquates ?

En septembre 2021, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé d’abaisser la quasi-totalité des seuils de référence pour la qualité de l’air. Selon elle, les données scientifiques sont sans équivoque : la pollution engendre des effets néfastes sur la santé humaine à des concentrations encore plus faibles que ce que l’on croyait. Ce faisant, l’OMS espère sauver des millions de vies. 

Bien que ces normes ne soient pas juridiquement contraignantes, le directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, exhorte tous les pays qui désirent protéger la santé humaine à les appliquer, rappelant au passage que 99 % de la population mondiale respire un air qui dépasse ces limites recommandées. 

Questionné en Chambre quelques mois plus tard, Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, a répondu qu’il n’avait pas l’intention à court terme de procéder à une modification réglementaire des normes québécoises. À ce jour, nos normes pour les particules fines (PM2,5), le dioxyde d’azote et le dioxyde de soufre dépassent celles recommandées par l’OMS. 

En faire un enjeu électoral ?

Dans les derniers mois, les questions liées à la qualité de l’air ont su se tailler une place dans l’actualité. D’abord, l’augmentation autorisée des normes de nickel, touchant particulièrement le secteur de Limoilou à Québec à cause de sa proximité géographique avec les activités portuaires, source principale des émissions de particules de nickel, a été défendue ardemment par le gouvernement malgré de nombreuses préoccupations soulevées par des groupes communautaires et d’autres organisations de santé, dont le Collège des médecins du Québec. Plus récemment, la controverse entourant la Fonderie Horne et ses émanations d’arsenic a défrayé la chronique en raison d’une association possible avec un plus haut taux de maladies et de cancers pulmonaires dans la région, le tout documenté par les autorités de santé publique.

C’est seulement la pointe de l’iceberg. Près de 90 entreprises installées sur le sol québécois ont obtenu un droit de déroger aux normes environnementales en place, elles-mêmes déjà insuffisantes pour prévenir la mortalité et la morbidité liées à la pollution de l’air. L’acceptabilité sociale de ce genre de pratiques historiques semble s’effondrer au Québec. De plus en plus de citoyens réclament leur droit de vivre dans un environnement sain, comme l’a récemment reconnu l’ONU. Ces mouvements, appuyés par la science, pourraient hisser la pollution au palmarès des préoccupations en vue des élections.

Le Dr Joseph Dahine, intensiviste au CISSS de Laval, est déterminé à faire de la qualité de l’air sa priorité électorale. Le médecin, bien connu sur le réseau social TikTok pour ses capsules informatives sur sa réalité aux soins intensifs, a décidé le 3 août dernier de publier une vidéo par jour jusqu’aux élections provinciales pour que tous les partis s’engagent à mettre en place un plan d’action pour purifier l’air que l’on respire.

Il est bien difficile de ne pas être d’accord avec lui.

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J’ai 6 purificateurs d’airs intelligents, True Hepa ou Ulra Hepa truffés de capteurs, chacun dans un emplacement stratégique de mon appartement de 78 mètres carrés, environ. Très silencieux, ils fonctionnent 24 h, 7 j semaine. Malheureusement, je ne peux rien faire contre la détérioration de la qualité de l’air en ville, à part le fait que je n’utilise que très peu ma voiture parce que je peux vivre la « ville 15 minutes » dans mon quartier. Que le gouvernement ne fixe pas la norme à seulement 5 mcg3 en moyenne par année pour ce qui est des PM 2,5 me scandalise et me révolte au plus haut point.

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Bien d’accord avec votre article, mais épargnez-nous vos allusions de pollution autour des pneus et freins du VE.
Là on tombe dans le domaine des demi-vérités, des sophismes et des prédictions du petit poulet de Walt Disney pour épouvanter le village.

Il est clair que le VE a réussi son objectif de mobilité zéro émission, et ça, ça dérange le statu quo de notre dépendance mortifère et payante pour le fossile, les constructeurs de char à boucane et l’agriculture chimique. Alors la machine de guerre de l’information contre les VE est sur le pied de guerre pour nuire au VE et EnR.
Ils n’ont pas réussi à exercer leur entreprise sans nous polluer, même après un siècle d’existence, et font tout pour empêcher les gouvernements de réglementer les émissions nocives.
Même avec le peu de réglementation concernant la réduction d’émissions, ils trichent en mentant scandaleusement sur les résultats de leurs émissions, voir Dieselgate.

Il faut être naïfs pour croire toutes allégations de pollution autour des VE et des EnR quand ces rapports soi-disant scientifiques (comme CIRAIG le petit poulet) sont commandités par ces industries irresponsables qui se moquent de détruire nos conditions mêmes d’existence.

Ce qu’on refuse de voir est notre acceptation de polluer, p.c.q. on n’ose pas avouer qu’on aime bien garder au chaud nos gros VUS et pikoppes à boucane, même si la flotte de F-150 totale pollue plus que 170 pays dans le monde.
Pour les dédouaner de toute critique, rien de plus facile que d’accuser les VE de tous les maux possibles, comme l’analyse de cycle de vie, les freins et pneus. Ça retarde la transition en embrouillant les indécis.

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Bonjour M. Grant,
Je comprends votre préoccupation. Le problème, c’est que si les émissions de particules polluantes sortant des pots d’échappement des véhicules à essence sont très bien documentées, énormes et de plus en plus réglementées (et il est clair que celles venant des SUV sont particulièrement préoccupantes), celles qui viennent des freins et des pneus des véhicules électriques ou à essence et de l’usure des routes ne sont pas réglementées et qu’il va aussi falloir s’en occuper car leur impact sur la qualité de l’air est loin d’être négligeable. C’est un problème important à résoudre, dont les analyses du cycle de vie doivent tenir compte, ce qui ne signifie pas qu’elles soient partisanes. Je vous invite à lire cette publication de l’OCDE qui résume les enjeux de ces «non-exhaust emissions»: https://www.oecd-ilibrary.org/sites/4a4dc6ca-en/1/3/1/index.html
– Valérie Borde, chef du bureau science et santé de L’actualité

Madame Borde

Vous n’avez pas à me convaincre par l’OCDE que les pneus et les freins créent de la pollution, je suis au courant et heureux qu’on puisse l’identifer pour l’éliminer. Ce n’est pas le sujet.

Juste à voir le titre «non-exhaust emissions» on voit tout de suite où ça nous mène.

Quel adon! Le VE est un véhicule ‘non-exhaust’.
Imaginez la chance pour la brigade de trolls anti-VE d’avoir des arguments semblables produits par l’OCDE pour stigmatiser le VE.

Le titre devrait être « pollution created by Michelin tires and brakes »
ou
un titre qui rappel la destruction de l’environnement du char à boucane au lieu de créer une suspicion par association autour du VE p.c.q. il a 4 roues,
par exemple, un titre comme:
« en plus de polluer par leurs pots d’échappement et chaque fois que le réservoir est rempli, le char à boucane pollue aussi par les pneus et freins »
Il est temps qu’on passe à la mobilité électrique (iPhone sur 4 roues) et que Michelin nous fabrique des pneus qui ne polluent pas.

.. » Malheureusement, l’électrification du transport routier ne pourrait à elle seule régler la question, car une portion importante des substances polluantes émises par les véhicules, électriques ou non, provient des freins, des pneus et des abrasifs. »… ouais

Pourquoi voulez-vous faire porter la responsabilité de cette pollution sur le dos des véhicules?

C’est bien d’avoir découvert et identifié cette pollution, mais c’est le fournisseur de pneus et freins qui est la source du problème et non pas l’utilisateur.

Vous savez très bien que des petits bouts de phrases (demi-vérités) comme ça seront repris avec plaisir par la brigade de trolls anti-VE et anti-EnR pour attaquer les VE avec des arguments trompeurs.

Quand on est sérieux à propos de la résolution de problème, il faut l’attaquer par le bon bout, soit à la source du problème.

C’est à Michelin et Goodyear qu’il faut demander comment elles entendent faire que leurs pneus et freins ne fassent pas de pollution.

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