Le robot de Michel Chartrand

Je devais vous parler de Michel Chartrand, mais tout le monde le connait déjà. Alors je vais plutôt vous parler de mon robot, qui lui est pratiquement inconnu. Et pourtant. C’est un robot qui n’a peur de rien. Qui n’hésite devant aucun obstacle et qui garde sa trajectoire sans dévier de son objectif. Et dont les yeux effrayants, ronds et brillants, font trembler! Mais rassurez-vous, il n’a rien de méchant.

robot3Si je vous présente mon robot, c’est qu’il ressemble un peu à Michel, dont on honore aujourd’hui la mémoire, en baptisant ce pont de l’Autoroute 10 près de Richelieu, où il a longtemps vécu.

Mais c’est surtout parce que ce robot, c’est Michel qui me l’a donné. C’était en 1968. J’allais avoir cinq ans.

Mon père, l’écrivain et syndicaliste Pierre Vadeboncoeur, était son grand ami, comme vous savez, son compagnon de route à la CSN et dans les mouvements de gauche. À cet âge-là, j’allais d’ailleurs souvent au 1001 St-Denis, passer mes journées dans ces bureaux emboucanés par la fumée de la pipe que mon père n’éteignait jamais.

Michel était même venu à mon baptême. Il avait une bonne raison: c’était lui, mon parrain.

Quand j’étais jeune, je venais de temps en temps à Richelieu, chez Michel et Simone. Je me souviens de la maison et du grand terrain s’ouvrant sur la rivière de l’autre côté de la rue. Après diner, j’allais jouer au bord de l’eau, près du barrage, où il y avait un parc. J’y amenais parfois mes amis.

Je n’avais alors jamais vu Michel en action, mais j’écoutais déjà tout ce que mon père m’en racontait. Michel, qui n’avait peur de rien ni personne. Michel, qui avait dit un jour à un policier qui l’enlignait avec son revolver: “Arrête de shaker tu vas me manquer!” Michel, qui tenait tête aux juges et aux politiciens. Je ne comprenais pas tout, mais Michel, c’était plus qu’un parrain pour moi, c’était déjà un héros.

Mon père l’aimait beaucoup. Combien de fois m’a-t-il raconté que pendant toutes ces années à la CSN, Michel, chaque midi, l’avait fait rire à en pisser dans ses culottes. Et avec lui, tout le monde autour, dans la cafétéria, bien entendu. Parce que Michel était plutôt généreux de son verbe et de son rire, comme chacun sait.

Je l’ai revu chez lui, de temps en temps. La dernière fois que je suis allé diner à Richelieu avec mon père, c’était il y a une dizaine d’années. Il y avait là Gilles Vigneault et le docteur Roch Banville, grand défenseur des travailleurs. Moi, je parlais peu: j’étais comme fasciné de les entendre raconter et se raconter.

Vers la fin du diner, Gilles Vigneault avait chanté, a cappella, sa dernière création, que Michel avait écoutée avec attention. Puis, il s’était gravement prononcé : “Le premier couplet est très bon. Mais y a pas mal de choses à couper dans le reste.” Et de conclure d’un grand rire un peu irrévérencieux. Je ne sais pas si monsieur Vigneault a suivi ses conseils, d’ailleurs.

Au fait, j’étais entretemps devenu médecin, comme Roch Banville. Un statut professionnel parfois difficile à concilier avec celui de filleul de Michel Chartrand. Parce que Michel et les médecins, disons que ça n’a pas toujours été une grande histoire d’amour.

Mais il n’était pas question de décevoir Michel. Ni mon père, qui ne portait pas davantage la profession dans son cœur, malgré sa proverbiale hypocondrie.

Peut-être qu’au fond, ces deux-là m’ont aidé à mieux vivre mon métier, en m’inspirant, comment dire, une certaine exigence. Nourri de leur vision humaniste du monde, peut-être m’ont-ils aidé à regarder au-delà de la médecine. À rester attentif au monde et à ses dures réalités. À défendre par exemple les acquis sociaux et les valeurs de solidarité pour lesquelles ils se sont battus toute leur vie. Et qui sont bien plus importantes pour la santé des gens que les médecins.

Il y a trois ans, en février 2010, mon père était emporté par une grave pneumonie, à 89 ans.

Un soir, au salon, un homme âgé se tenait immobile près du cercueil. De dos, il semblait frêle. Il était secoué de soubresauts. Je me suis  approché: il pleurait. Et disait: “J’ai perdu mon ami.” C’était… mon vieux parrain.

Je l’ai pris par les épaules pour le consoler. Comme lui m’avait déjà consolé, jadis, à Richelieu.

C’était troublant. Consoler Michel Chartrand. Consoler quelque chose comme le courage en personne. Consoler un héros. Son fils m’a dit, ce soir-là, qu’il ne l’avait pas souvent vu pleurer.

Michel est mort quelques semaines plus tard. Durant les funérailles, dans la grande église de ce Longueuil où il avait habité jadis, je me souviens d’avoir réfléchi au temps. Ce temps qui avait emporté, en peu de mois, mon père et mon parrain. Qui avait balayé ces hommes debout, ces combattants.

Et je me demandais où étaient ceux qui prendraient un jour leur place. Peut-être dans cette foule émue, rassemblée sur le parvis de l’église, à la sortie du cercueil?

Ou bien, étaient-ils plutôt parmi les étudiants ayant vécu l’an dernier, dans la rue, leur éveil politique, durant ce printemps érable qui aurait certainement réjoui Michel, autant que mon père? Qui sait.

La semaine dernière, à l’école de ma fille, ils ont parlé de Michel Chartrand. Certains enfants le connaissaient un peu. Ma fille se souvenait bien de lui : au Salon du livre, il lui avait fait un baise-main. Et quand son professeur lui a demandé pourquoi elle gardait le silence, elle a confié qu’il était mon parrain. Ses amies se sont alors retournées, les yeux ronds.

Et hier, je marchais dans le Parc derrière chez moi, à Longueuil, un beau grand parc où on rencontre des chevreuils, des canards et même des outardes. Je pensais alors à Michel. Il faut dire que je me trouvais alors dans les sentiers du parc Michel Chartrand. Mon parrain m’a rejoint à Longueuil.

A l’avenir, quand je roulerai sur la 10 près de Richelieu, je penserai aussi à lui quand je franchirai le pont.

D’ailleurs, baptiser un pont avec le nom de Michel, ça lui va plutôt bien. Leader durant la révolution tranquille, modèle de courage et de ténacité pour plusieurs générations, il est toujours une source d’inspiration pour ceux qui nous suivent.

Quand un homme marque aussi durablement son peuple, qu’il traverse les générations, il devient quelque chose comme un pont, justement: un pont entre le passé, le présent et l’avenir. Michel n’est pas un simple souvenir, c’est une force encore agissante. Comme tous les vrais héros.

*

Michel, tu étais avec moi le jour de mon baptême, moi je te rends la pareille le jour du baptême de ce pont.

Aujourd’hui, peu importe où tu es, j’imagine que tes amis ne doivent pas s’ennuyer, avec toi à bord. Tant mieux, ça risque de leur paraître moins long.

Et n’oublie pas de saluer mon père ce soir, autour d’une bière. Et surtout, de le faire un peu rigoler. Parce qu’il avait tendance à prendre la mort un peu trop au sérieux.

Merci pour tout, parrain.

*

Discours prononcé à Richelieu, lundi le 20 ami 2013, à l’occasion de l’inauguration du Pont Michel Chartrand.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie