Le son de l’espoir

Au Nunavik, près de 20 % des jeunes entendent mal. C’est aussi le cas de 75 % des hommes d’âge mûr. Que se passe-t-il ? Des audiologistes ont éclairci le mystère.

Photo : Jean-François Lemire
Photo : Jean-François Lemire

L’enseignante Jessie Cain prononce en inuktitut des syllabes que ses élèves, munis de crayons de couleur, tracent avec application dans leur cahier. Cette classe de 1re année de l’école de Tasiujaq, village du Grand Nord québécois, est comme les autres, à un détail près : l’enseignante porte un casque muni d’un microphone, telle une chanteuse pop. Il n’y a pourtant qu’une dizaine d’enfants devant elle ! Grâce aux petits haut-parleurs accrochés dans les coins de la classe, les élèves ne perdent pas un mot de ses explications.

La moitié des enseignants du Nunavik ont adopté ce système de sonorisation. Car environ 20 % des enfants inuits entendent mal — presque 10 fois plus que chez les autres enfants du Québec. Ce sont les otites à répétition qui endommagent ainsi leurs tympans, un effet collatéral des infections respiratoires causées par la mauvaise qualité des logements. «De nombreux bébés ont jusqu’à trois otites avant l’âge d’un an», souligne Hannah Ayukawa. Cette audiologiste aux mèches argentées partage sa vie entre le nord et le sud de la province depuis près de trois décennies.

Un autre sous-groupe de la population inuite présente d’importants problèmes auditifs : les hommes de 45 à 74 ans. Les trois quarts ont une perte auditive à divers degrés, alors que ce taux est de 22 % dans la population canadienne du même âge (hommes et femmes confondus).

Les infections ne sont toutefois pas en cause dans leur cas. «Ces hommes ont été exposés à de très hauts niveaux de bruit», m’explique Hannah Ayukawa. Difficile de la croire alors que nous traversons le village de Tasiujaq, si paisible que nous entendons nos bottes crisser sur la neige immaculée…

C’est un peu plus tard, une fois assise dans un traîneau tiré par une motoneige, que je comprends son explication. Le bruit causé par ce moyen de transport usuel dans les rues du village est si assourdissant que l’on ne s’entend même pas parler.

Les fusils de chasse provoquent aussi de nombreux traumatismes sonores. George Berthe a gardé des séquelles d’une partie de chasse au phoque organisée il y a deux ans. «Mon ami a tiré alors que ma tête était trop près de son arme», dit l’homme de 38 ans. Il n’a pas été blessé, mais la détonation a altéré son audition du côté droit.

Photo : Jean-François Lemire
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À l’école de Tasiujaq, des enseignants, comme Jessie Cain (ci-dessus), utilisent un micro sans fil dans leur classe. Les élèves atteints d’un trouble auditif entendent mieux et sont ainsi plus attentifs. Tous en profitent.

Les hommes, davantage adeptes de chasse et de loisirs motorisés que les femmes, sont trois fois plus nombreux qu’elles à vivre avec un déficit auditif.

Les quatre-roues, les foreuses pour percer la glace lors de la pêche hivernale — aussi bruyantes qu’un marteau-piqueur — et les outils électriques font partie du quotidien des Inuits. Tout comme les lecteurs MP3, dont certains crachent leur musique à plus de 100 décibels. La pollution sonore a été exportée vers la toundra sous toutes ses formes.

Photo : Jean-François Lemire
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Les troubles auditifs semblent mineurs en comparaison du diabète, de la tuberculose ou de la toxicomanie, qui touchent aussi les Inuits. Les conséquences sociales de la surdité sont pourtant loin d’être négligeables. Comment un enfant peut-il apprendre à lire et à compter quand il n’entend pas ce que dit l’enseignant ? Le taux de décrochage scolaire alarmant des jeunes Inuits — qui frôle 80 % — n’est probablement pas étranger à ce problème de santé qui passe trop souvent inaperçu.

«Quiconque est atteint d’un déficit auditif vit un déficit social important. Ce n’est pas anodin, compte tenu des difficultés d’apprentissage et d’intégration», confirme le Dr Jean-François Proulx, médecin-conseil à la régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik.

Hannah Ayukawa décèle les troubles de l’audition dont souffrent petits et grands dans le contexte d’un programme de dépistage mené auprès de la population inuite, le Hearing and Otitis Program. De son minuscule bureau de l’hôpital de Kuujjuaq, «capitale du Nord» avec ses quelque 2 100 habitants, l’audiologiste fournit des services à la moitié des villages du Nunavik, plus précisément à ceux qui bordent la baie d’Ungava. Un immense territoire qu’elle parcourt en avion, aucune route ne reliant ces villages entre eux. Elle se rend dans chacun une ou deux fois par année et elle est suivie quelques semaines plus tard par un audioprothésiste, qui fournit un appareil auditif à ceux qui en ont besoin.

En ce lundi de blizzard, le bimoteur Twin Otter de 20 places finit par décoller en direction de Tasiujaq, village de 300 personnes posé entre les collines et la baie. Arrivée à destination, Hannah Ayukawa installe son «bureau de consultation» dans la bibliothèque de l’école. Pendant deux jours, devant une rangée de livres colorés, l’audiologiste verra un à un les élèves de maternelle pour un dépistage systématique.

Elle fait aussi le suivi des cas déjà diagnostiqués. La timide Elisa (ce nom, comme celui des autres enfants mentionnés dans le texte, est fictif), mince comme un fil dans son chandail bleu, demeure immobile pendant que Hannah observe l’intérieur de ses oreilles. L’an dernier, la fillette de 4e année avait les deux tympans perforés, résultat d’années d’infections. «À gauche, c’est guéri. Mais à droite, le trou est encore là», lui dit l’audiologiste avec douceur.

Photo : Jean-François Lemire
Andrea Makiuk-Roy est siutilirijiit, «celle qui prend soin des oreilles», en inuktitut. La jeune femme de Kuujjuaq agit à titre d’interprète quand l’audiologiste examine un enfant ou une personne âgée qui ne parle que l’inuktitut. Elle sait aussi se servir d’un tympanomètre et faire passer un test auditif, ce qu’elle a appris en observant l’audiologiste Hannah Ayukawa. Presque tous les villages inuits ont un siutilirijiit. Andrea, 26 ans, a décidé de retourner à l’école pour terminer sa 5e secondaire. Elle veut devenir audio-prothésiste.

Le froid du Grand Nord a peu à voir avec ces infections en série. À preuve, les otites n’existaient pas chez les Inuits avant la sédentarisation de ce peuple nomade par le gouvernement fédéral, à partir des années 1950.

L’explication se trouve en partie dans les logements où ils vivent aujourd’hui. Au Nunavik, 59 % des enfants de moins de six ans habitent des maisons surpeuplées et mal ventilées dont la majorité ont besoin de réparations, constate l’Organisation nationale de la santé autochtone dans If Not Now… When ?, rapport sur la crise du logement dans les territoires inuits qu’elle a publié en 2011.

La fumée secondaire — 58 % des Inuits fument — n’arrange rien. Ces conditions de vie ont un effet direct sur la santé des enfants, dont les infections respiratoires dégénèrent souvent en otite, les microbes de la gorge migrant jusqu’aux oreilles par la trompe d’Eustache.

À Tasiujaq, comme dans d’autres villages nordiques, les familles s’entassent dans des logements exigus. Mary Arnaituk, 38 ans, vit avec son mari et quatre de ses six enfants dans une modeste maison de cinq pièces. Au moment de mon passage, elle hébergeait en plus son petit-fils. Plus il y a de monde dans un endroit restreint, plus il y a d’échanges de microbes…

La situation n’est pas plus reluisante dans les autres communautés inuites du Canada. Le Nunavut, territoire couvrant l’archipel arctique au nord du Manitoba, détient d’ailleurs le triste record mondial du plus haut taux d’hospitalisation de nourrissons à cause d’infections respiratoires, rapportait le Journal de l’Association médicale canadienne en 2007.

L’allaitement offre aux nouveau-nés une protection contre les infections, mais il est passé à la trappe de la modernité. La structure sociale ne facilitera pas son retour, bien des enfants étant élevés par leur grand-mère ou adoptés par une famille du village. L’habitude de donner le biberon aux bébés en position couchée plutôt que semi-assise aggrave le problème : cela favorise en effet le reflux de lait dans la trompe d’Eustache, qui devient un milieu propice au développement des microbes.

Photo : Jean-François Lemire
Photo : Jean-François Lemire

La situation s’est tout de même améliorée, tient à souligner Danielle Mercier, médecin à l’hôpital de Kuujjuaq, un bâtiment de deux étages recouvert de bois brun et comptant une vingtaine de lits. «Quand j’ai commencé à travailler dans le Nord, il y a 20 ans, j’étais ahurie de voir presque quotidiennement des bébés dont les oreilles étaient pleines de pus vert, se souvient-elle. Tout l’hiver, les lits de la pédiatrie étaient occupés par des enfants hospitalisés pour des pneumonies, souvent accompagnées d’otites bactériennes.» Les cas de méningite étaient aussi nombreux. Or, la surdité figure parmi les séquelles permanentes possibles de cette infection de l’enveloppe du cerveau. Depuis l’introduction des vaccins contre la bactérie Hæmophilus influenzæ (1988), les méningocoques (1993) et les pneumocoques (2002), la méningite et la pneumonie font beaucoup moins de ravages.

Lors des dépistages, Hannah Ayukawa le voit bien : ce ne sont pas les bébés qui présentent les pires problèmes, mais les grands qui traînent les séquelles d’infections passées. À 17 ans, Mark a l’ouïe d’un vieillard — ses deux tympans sont perforés. Et l’adolescent en survêtement de sport refuse de porter un appareil auditif, de crainte d’être ridiculisé. On pourra éventuellement lui proposer une reconstruction chirurgicale des tympans, mais la réussite de cette intervention est loin d’être garantie.

Hannah mise donc plus que jamais sur la détection précoce des infections. Elle peut se féliciter : parmi les patients vus à la clinique de Tasiujaq au dernier jour de sa tournée, elle découvre une otite chronique chez le petit Sanak. Le liquide qui s’est accumulé derrière ses tympans ne lui cause pas de douleur, mais le bambin de deux ans entend mal. Personne ne s’en était rendu compte…

Sagement assis sur les genoux de sa maman, il semble d’ailleurs se demander pourquoi les adultes s’intéressent tout à coup autant à ses oreilles. «L’installation de tubes pour drainer le liquide devrait suffire à régler le problème», explique l’audiologiste à la mère. Sanak sera traité à l’hôpital de Kuujjuaq au moment du prochain passage de l’otorhinolaryngologiste montréalais.

Au cours de ses visites dans les écoles, l’audiologiste sensibilise désormais les élèves à l’importance de leur ouïe, et cela, dès la maternelle. Les enfants sont invités à participer à des jeux où, les yeux bandés, ils doivent se servir de leurs oreilles pour gagner. «Il faut se rendre compte que nos oreilles sont précieuses pour avoir envie d’en prendre soin», dit-elle.

Cet article a été réalisé grâce à une bourse des Instituts de recherche en santé du Canada.

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