Le temps est venu de se désucrer le bec

Notre surconsommation de sucres concentrés s’explique en partie par le fait qu’on ne les trouve pas nécessairement là où on le pense et que le sucrier n’est pas souvent en cause.

Photo: Jill Heyer/StockSnap.io
Photo: Jill Heyer/StockSnap.io

Comme c’est le temps des sucres et le mois de la nutrition, c’est le bon moment pour parler de se désucrer le bec, même si ça sera difficile et que ça fait un peu casseux de party au moment où les érables commencent à couler.

C’est qu’on en mange trop, du sucre, en tout cas bien davantage que ne le recommande l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Bien des experts croient que diminuer notre consommation de sucres concentrés est une priorité absolue de santé publique.

Ça fait d’ailleurs longtemps que le sucre est dans la mire des chercheurs. Le Dr Martin Juneau, mon directeur de la prévention à l’Institut de Cardiologie de Montréal, pense même qu’on a trop parlé des gras durant les dernières décennies et qu’on a négligé le sucre.

Sous les pressions, les fabricants ont certes diminué le taux de gras dans leurs aliments… mais pour les remplacer par des sucres, causant ainsi plus de dommage qu’on n’aurait pu le penser. Malheureusement, nos gouvernements ont de la difficulté à renverser la vapeur.

J’avais déjà parlé sur mon blogue des fameux «Sugar Papers», dans lesquels avaient été dévoilées ces grandes manœuvres de l’industrie du sucre, manoeuvres qui lui ont permis de repousser les règlementations souhaitant limiter la consommation de sucre.

Si, à l’époque, on parlait surtout de questions dentaires, aujourd’hui, c’est la santé générale des populations qui est l’enjeu, que l’on parle de l’obésité, du diabète de type II, des maladies cardiovasculaires ou des cancers. L’émission Enquête de cette semaine parlera justement de cette industrie, pas nécessairement en les termes les plus élogieux.

Sucre et santé publique

L’ampleur des effets du sucre peut être surprenante. L’an dernier, une vaste étude a montré que les seules boissons sucrées causaient 184 000 décès précoces annuellement, dont 133 000 sont attribuables au diabète, 45 000 aux maladies cardiovasculaires et 6 450 aux cancers. C’est 0.3 % des décès dans le monde!

Il faut tout de même savoir que les problèmes causés par le sucre sont en partie réversibles, une excellente nouvelle, notamment pour les jeunes. Une autre étude, portant sur une quarantaine d’adolescents obèses, a montré qu’à calories égales, éliminer les sucres concentrés et les remplacer par des sucres complexes comme l’amidon (à libération lente) améliorait la pression artérielle et la résistance à l’insuline en seulement 10 jours, même sans perte de poids significative.

À plus long terme, une diminution des sucres dans l’alimentation permettrait de retarder le développement du diabète de type 2 (en pleine croissance), peut-être même d’en renverser l’évolution.

Combien de sucre ?

Une cuillerée à thé (CAT) contient 4 grammes de sucre et l’OMS recommande de limiter notre consommation de sucres concentrés à moins de 12 CAT par jour (48 grammes) et peut-être aussi peu que 6 CAT (24 grammes).

Au Canada, on mange déjà 22 CAT par jour de sucres concentrés par jour, soit 88 grammes. Nous occupons le cinquième rang dans le monde, devant les États-Unis, ce qui en surprendra plusieurs: ils nous suivent avec 21 grammes. Qui sont les champions? Les Brésiliens, avec 39 cuillerées à thé de sucres concentrés par jour, soit 156 grammes. C’est ce qu’on appelle avoir la dent sucrée. Viennent ensuite le Mexique, l’Europe et l’Australie.

Source: <a href="http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2015/10/30/001-consommation-sucre-monde-reponse-carte-halloween.shtml" target="_blank">Radio-Canada</a>
Source: Radio-Canada

Et parlons aussi bonbons, une industrie qui a connu un grand développement dans les dernières décennies. Dans les confiseries, nous sommes un peu plus raisonnables, alors que nous mangeons un peu moins de 5 kilos par année, loin derrière l’Allemagne à 16.3 et la Suisse à 12 – ah, le fameux chocolat suisse.

Les sucres cachés sont les pires

Cette surconsommation de sucres s’explique en partie par le fait qu’on ne les trouve pas nécessairement là où on le pense et que le sucrier n’est pas souvent en cause.

Comme les sucres ont plutôt remplacé les gras dans la nourriture industrielle, une foule d’aliments transformés en contiennent des quantités invraisemblables, comme pour le sel d’ailleurs. 74 % des aliments transformés contiennent des sucres concentrés.

Les boissons sucrées — notamment les boissons gazeuses — jouent un rôle particulièrement néfaste, contenant jusqu’à 10 cuillerées à thé par canette, soit 40 grammes de sucre. Une seule canette peut contenir autant de sucre que le maximum quotidien recommandé par l’OMS!

Par ailleurs, on cible de plus en plus les jus de fruits comme des sources inutiles de sucres concentrés, un groupe expert ayant récemment demandé que l’on corrige rapidement le guide alimentaire canadien.

Vous vous souvenez sûrement de la publicité: «Un déjeuner sans jus d’orange, c’est comme une journée sans soleil.» Cela nous a marqués et les jus, portés par ce puissant marketing, ont toujours eu la cote. Pourtant, il s’agit essentiellement de calories sucrées (donc vides) trop concentrées avec quelques vitamines (dont nous manquons rarement) et de belles couleurs.

Comment changer les choses?

Comment en est-on arrivé là? C’est simple, les fabricants de la nourriture industrielle en ajoutent parce que… les gens en raffolent, tout simplement, et que les aliments se vendent mieux. Notre dose de dopamine quotidienne nous contente à court terme, mais nous nuit à long terme.

Comment en venir à bout? Bien sûr, il y a l’éducation. Mais ce n’est pas suffisant. Puisqu’il s’agit de sucres dissimulés dans les aliments transformés, il faut mieux règlementer le contenu de la nourriture industrielle.

Si l’industrie du sucre a souvent agi comme les compagnies de tabac, niant les problèmes pourtant évidents causés par leur produit, il faut agir avec elle en édictant des normes claires et des conséquences en cas de non-respect.

Il faut donc en faire une vraie priorité de santé publique, comme on l’a fait jadis avec le tabac, avec beaucoup de succès d’ailleurs, puisque les taux de tabagisme sont passés de 50 % au début des années 1960 à 20 % environ ces jours-ci – et 15 % dans le reste du Canada. On attend depuis plusieurs années une politique intégrée de prévention, permettant de coordonner les actions de tous les secteurs concernés (santé, industrie, éducation, territoire, etc.), pour organiser une contre-attaque et réussir à faire sortir les sucres concentrés de notre alimentation courante.

De toute manière, nos gouvernements ont intérêt à s’y pencher rapidement, parce que les conséquences coûtent déjà une fortune en soins de santé – et elles coûteront bien plus cher à l’avenir si rien n’est fait.

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Bonjour docteur!
Merci pour ce beau billet simple et pertinent.
En guise de conclusion, vous mentionnez que « l’on attend depuis plusieurs années, une politique intégrée de prévention, permettant de coordonner les actions de tous les secteurs concernés (santé, industrie, éducation, territoire, etc.), pour organiser une contre-attaque et réussir à faire sortir les sucres concentrés de notre alimentation courante ». Cela serait bien mais le problème c’est que lorsqu’on parle de politique, on cherche le « one size fits all ».

Malheureusement à titre d’exemple, tous ne sont pas aussi sensibles aux aliments intenses en sirop de maïs riche en fructose. Certaines personnes notamment celles ayant développé un diabète de type 2 par exemple peuvent avoir besoin d’un remède de cheval pour retrouver leur sensibilité. Je pense ici au jeûne occasionnel tel que le propose le Dr. Jason Fung dans son livre « The Obesity Code » et sur son excellent blogue où il dépeint son programme intensif de gestion alimentaire.

Bref, ce n’est pas d’UNE politique, mais DE politiqueS dont nous avons besoin. Au pire on pourrait l’appeler la politique du QCQ. ou WHW comme dans Quoi on mange, Comment on mange et Quand on mange. What – How – When! Le Quoi, pourrait faire référence au JERFing, comme dans Just Eat Real Food, ou Juste de la Vrai Nourriture, le Comment pourrait faire référence à l’importance de cuisiner chez-soi en famille alors que le Quand, pourrait faire référence au fait que l’on mange beaucoup trop souvent, ce qui a comme inconvénient de maintenir, surtout lorsqu’on mange trop souvent des aliments ultra transformés aux calories vides, ce qui a comme effet d’élever la glycémie et l’insuline et est à l’origine du développement de la résistance à l’insuline à l’origine et du foie gras.

M’enfin!