Le Web à deux vitesses ?

Des parlementaires américains tentent de préserver l’accès universel à la Toile. Les grandes sociétés de télécommunications, elles, rêvent de changer tout ça…

Les hommes sont tous égaux face au Web. Son accès est universel. Il y a bien ceux qui paient pour un accès Internet à haute vitesse. Mais vite ou lentement, les internautes ont accès à la même information, puisque les fournisseurs de service transportent toutes les données sans discrimination.

Ce principe, que l’on appelle «neutralité des réseaux», est aujourd’hui menacé. Aux États-Unis, les grandes entreprises de téléphonie et de câble — comme AT&T, Verizon, Time-Warner ou Comcast — aimeraient introduire un Internet à deux vitesses: une voie rapide pour les sites qui accepteraient de leur verser des mensualités et une autre, plus lente, pour… tous les autres.

Si les réseaux parviennent à imposer leurs vues, Yahoo pourrait, par exemple, payer leurs propriétaires pour que ses pages se chargent plus rapidement que celles de Google, comme l’a ouvertement envisagé à la fin de 2005 William Smith, l’un des dirigeants de BellSouth, société de communications américaine. De la même façon, les sites et blogues qui n’auraient pas les moyens de payer les abonnements verraient leurs pages se charger plus lentement.

Pour l’internaute, les effets en seraient subtils mais importants. Selon Frannie Wellings, l’une des responsables de Savetheinternet.org, coalition qui défend les intérêts des utilisateurs du Web aux États-Unis, la différence entre les sites «prioritaires» et les autres ne serait pas énorme, mais suffisante pour qu’on la remarque. «Vous voulez, par exemple, acheter un billet d’avion dans Internet. Si Travelocity offre le même tarif qu’Orbitz et a payé pour s’afficher plus rapidement que son concurrent, vous privilégierez forcément Travelocity.»

La bataille se déroule autour du «dernier kilomètre», segment qui relie l’utilisateur au commutateur du réseau. «Ce tronçon appartient aux sociétés de télécommunications, explique David Farber, professeur d’informatique à l’Université Carnegie Mellon, de Pittsburgh. C’est là qu’elles ont la possibilité de déterminer, en fonction de l’origine des données, la vitesse avec laquelle celles-ci sont transmises à l’internaute.»

L’affrontement a pour l’instant lieu aux États-Unis. Les membres de la Chambre des représentants Ed Markey et Rick Boucher, deux démocrates, veulent faire passer une loi qui interdirait l’introduction d’un service Internet différencié. Une initiative similaire s’était soldée par un échec l’année dernière, mais Rick Boucher voit dans le retour de son parti au pouvoir au Congrès, en novembre dernier, l’occasion de relancer son combat. «Une loi sur la neutralité des réseaux sera l’une de nos priorités, affirme-t-il. Et je suis convaincu que nous obtiendrons cette fois les voix nécessaires.»

En face, les sociétés de télécommunications ont créé une coalition: Hands off the Internet (littéralement, «touche pas à Internet»: www.handsoff.org). Ce groupe accuse les élus de vouloir contrôler Internet. Il affirme aussi que l’introduction d’un service à péage permettrait de financer le développement de leurs réseaux, saturés par le flux grandissant de données.

Les répercussions d’un changement des règles du jeu aux États-Unis ne seraient pas directes pour l’internaute canadien. Comme le rappelle David Farber, de l’Université Carnegie Mellon, la «colonne vertébrale d’Internet» — les connexions entre les différents réseaux internationaux — ne serait pas touchée par la mise en place d’un Web à deux vitesses aux États-Unis. Tant que les sociétés de télécommunications canadiennes ne s’attaqueraient pas au «dernier kilomètre», il n’y aurait pas de différence dans le service.

Michael Geist, professeur de droit à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions relatives à Internet, craint cependant un effet boule de neige du côté canadien. Il a recensé de nombreuses initiatives d’entreprises — dont Telus, Shaw, Rogers (propriétaire de L’actualité) et Vidéotron — pour se rapprocher d’un Internet à deux vitesses. «Vidéotron a, par exemple, proposé en novembre dernier que les fournisseurs de contenu paient une taxe selon la masse de données qu’ils mettent sur la Toile», explique Michael Geist. Il s’inquiète aussi du refus de Maxime Bernier, ministre de l’Industrie du Canada, de s’engager publiquement en faveur d’un Web universel.

Aux États-Unis, Internet tel qu’on le connaît semble en sursis. La Commission américaine des communications a en effet donné son feu vert à la fusion entre AT&T et Bell South, à la condition que la nouvelle société n’introduise pas le système à deux vitesses… avant deux ans.

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