L’école de l’espace

Depuis les années 1960, tous les cosmonautes russes s’entraînent à la Cité des étoiles, ancien complexe militaire de la banlieue de Moscou jadis interdit aux étrangers. Notre journaliste s’y est rendu.

Photos : Space Adventures
Photos : Space Adventures

Avant le décollage, les cosmonautes russes se livrent à un petit rituel : ils chantent un tube des années 1980, « Trava U Doma ». Le refrain raconte que, de l’espace, on ne voit pas la base de lancement, mais le gazon devant sa maison… Guy Laliberté, fondateur du Cirque du Soleil et futur touriste de l’espace, verra-t-il les vastes pelouses de son domaine de Saint-Bruno ou l’herbe, ô combien verte, d’un marché qui s’ouvre enfin à lui : la Russie ?

Guy Laliberté présente son périple comme une « mission sociale poétique ». Car le cracheur de feu fait désormais dans le « social », avec la Fondation One Drop, qui doit financer des programmes d’accès à l’eau potable dans le monde. Mais le volet marketing est évident : Guy Laliberté sera de retour juste à temps pour assister à la première en Russie de Varekai, spectacle du Cirque du Soleil créé à Montréal en 2002. Comme il le précise dans le site de Space Adventures, la société américaine qui organise son voyage, « cela ne pouvait pas mieux tomber ».

Il faudrait être pisse-vinaigre pour lui reprocher de s’intéresser à la septième économie mondiale (plus de 8 % de croissance en 2007), aux « nouveaux Russes » qui peuvent s’offrir des billets de cirque à 200 dollars, plus chers encore que ceux de Las Vegas. Mais je voulais savoir ce qu’on pouvait acheter pour 35 millions de dollars américains, la somme que Laliberté devra verser pour s’arracher à l’atmo­sphère terrestre. En clair : à quoi ressemble la formation d’un cosmonaute amateur ? Pour le savoir, je me suis rendu dans la banlieue nord de Moscou afin d’y visiter la Cité des étoiles, ancien complexe militaire où se trouve le centre d’entraînement des cosmonautes et le centre de contrôle Korolev, le Cap Canaveral russe.

Tous les cosmonautes qui participent à des missions russes sont formés à la Cité des étoiles. Le centre d’entraînement porte le nom de Youri Gagarine, premier homme à être allé dans l’espace. Même si 200 militaires y travaillent, le centre ressemble à un campus que les étudiants auraient déserté. Le gazon, qui n’a pas été tondu depuis belle lurette, donne une impression d’abandon. Il ne faut pas se fier aux apparences, car le centre est richement pourvu en matériel. Il possède un modèle du Soyouz TMA-16, le vaisseau spatial qui décollera le 30 septembre avec Laliberté à son bord. On y trouve aussi une maquette de la station soviétique Mir, que Moscou a volontairement détruite en 2001, après 15 ans de bons et loyaux services. Mais c’est une centrifugeuse, la plus grande au monde, qui force l’admiration des scientifiques : un bras métallique de 18 m tourne à grande vitesse pour simuler la forte accélération du décollage.

La journée d’un futur cosmonaute ressemble à celle d’un étudiant. Huit heures sont consacrées à la formation. On y aborde des dizaines de matières, de l’astronomie à la médecine, du pilotage à l’informatique. On prête une attention toute particulière aux virus : « Nos ordinateurs sont mieux protégés que ceux des banques suisses », insiste le guide. Le futur cosmonaute est aussi tenu de faire quatre heures de sport par jour.

Le patron du centre d’entraînement est Sergueï Krikalev, l’homme qui a passé le plus de temps dans l’espace (803 jours en six missions). À 51 ans, le cosmonaute, qui a été désigné « héros » de la Fédération de Russie – la plus haute distinction que puisse obtenir un Russe -, a gardé des airs de Superman athlétique et modeste. Il m’a donné rendez-vous au Prophylactorium, immeuble en briques où les cosmonautes sont mis en quarantaine avant et après leur mission. La durée du confinement varie : l’astronaute canadien Robert Thirsk y restera plus longtemps, après son séjour de 6 mois dans l’espace, que Laliberté, après 12 jours.

Sergueï Krikalev m’explique qu’un cosmo­naute doit devenir un « semi-professionnel » dans plusieurs domaines. Concrètement, c’est un castor bricoleur qui doit pouvoir réparer une panne d’ordi­nateur comme il doit pouvoir réparer les toi­lettes, car c’est de l’urine qu’est tirée une partie de l’eau non potable de la Station spatiale internationale. Krikalev sait bien que l’espace fait moins rêver qu’avant. Il fut un temps où les cosmonautes recevaient des centaines de milliers de lettres d’admirateurs par an. Ce n’est plus le cas maintenant. Au fil des ans, l’opinion publique s’est habituée à l’exploration spatiale, peut-être s’en est-elle même un peu lassée. Après tout, le décollage du 30 septembre sera le 103e vol d’un Soyouz, vaisseau aux allures de sous-marin de poche dans lequel s’entasseront le pilote, au centre, le copilote, à sa gauche, et Guy Laliberté, à sa droite…

Mais pour Krikalev, l’exploration spatiale répond à un besoin inné chez l’homme : assouvir sa curiosité. « Il y a des milliers d’années, nous naviguions sur des troncs d’arbres. Aujourd’hui, nous utilisons des vaisseaux spatiaux. » Le but de l’opération n’a pas changé, pourtant : il s’agit d’augmenter, dit-il, « les régions habitables ». En clair : vivre sur la Lune ou sur Mars, où Moscou envisage d’envoyer des vols habités après 2020.

Les retombées technologiques des programmes spatiaux sont déjà importantes. Certaines, du Teflon à la navigation par satellite, sont connues. D’autres, en météorologie et en physiologie, le sont moins. Car l’espace permet aux chercheurs de progresser, y compris dans des domaines méconnus du grand public. Et pour cause : plus de 16 000 expériences ont été faites à bord de la seule station Mir ! Tant pis si elles ne rapportent pas dans l’immédiat ! Comme le résume Krikalev, « on ne peut pas évaluer les expériences scientifiques en fonction des béné­fices qu’on peut espérer en tirer au retour ». La recherche est la star de la Cité des étoiles. Même les touristes de l’espace ont une mission. « Nous ne les appelons pas des « touristes », mais des « cosmonautes-chercheurs », corrige la responsable des relations publiques de Korolev, Tatiana Boitsova. Car ils ne s’envolent pas uniquement pour se délester de leur argent, mais également pour participer à des expériences en apesanteur. » Rompant avec la tradition, toutefois, Laliberté ne participera à aucune expérience à bord de la Station spatiale, où il restera 12 jours.

Il n’est aujourd’hui plus question, comme à l’époque de la guerre froide, de « course » entre Américains et Russes, qui coopèrent plus que jamais. La NASA a même des bureaux à la Cité des étoiles, jadis interdite aux étrangers. Anatoly Perminov, directeur de Roscosmos, l’agence spatiale fédérale russe, parle plutôt de « concurrence ». La Russie a pris une longueur d’avance pour les lancements – en gros, une fusée russe procède à un lancement sur deux -, un marché de trois milliards de dollars américains par an. Roscosmos a aussi pris les devants dans le tourisme spatial, un marché qui sera un jour « colossal », prédit Perminov.

Depuis l’espace, les cosmonautes russes n’appellent pas Cap Canaveral, mais Koro­lev. C’est là qu’on trouve une salle de contrôle digne de Hollywood. Sur une grande mappemonde, un arc de cercle permet de suivre la trajectoire de la Station spatiale internationale, en orbite à 350 km de la Terre. Sur cette carte apparaissent quelques noms de villes, les capitales des pays d’où sont originaires les passagers de la Station. (Ottawa y figure, puisque Robert Thirsk est à bord de la Station depuis le 27 mai.) Une douzaine d’employés fixent en silence de mul­tiples écrans d’ordinateur. L’ambiance est calme, presque feutrée.

L’atmosphère est franchement décontractée au pied du monument aux Cosmonautes, gracieux arc de titane dans un parc du nord de Moscou où des jeunes gens font du roller. Des rockeurs grattent leurs guitares. Des musiciens attaquent « Gagarine », chanson du groupe russe Underwood. Les badauds reprennent le refrain : « Gagarine, comme je t’ai aimé ! » Dans la foule, un jeune ingé­nieur m’explique que les cosmonautes, Gagarine le premier, suscitent encore aujourd’hui l’admiration. Mais il ne pense aucun bien des touristes de l’espace. Roscosmos n’a-t-elle pas besoin d’argent, surtout en période de crise ? « La Russie n’est pas un pays pauvre », objecte-t-il. Elle est même un pays riche. Comme Laliberté. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre.

 

Le Décompte a commencé

Guy Laliberté, dont l’entraînement à la Cité des étoiles a commencé le 19 avril, s’envolera le 30 septembre. Il passera 12 jours dans la Station spatiale internationale.

Centre d’entraînement Youri Gagarine :
gctc.ru/eng/index.html

Fondation One Drop :
onedrop.org

Pour entendre « Trava U Doma » :
metacafe.com/watch/1230303/trava_u_doma

Pour entendre Underwood :
youtube.com/watch?v=uEgl4Q-G6eY

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