L’écolo raisonnable

L’un des cofondateurs de Greenpeace, le Canadien Patrick Moore, dénonce les dérives de ses anciens compagnons d’armes. Les principaux obstacles à l’atteinte des objectifs du protocole de Kyoto, dit-il, ce sont eux!

Il a participé à la toute première — et quasi mythique — expédition de Greenpeace, contre les essais nucléaires américains à Amchitka, en Alaska, en 1971. Il est ensuite devenu l’un des leaders écologistes les plus en vue de la planète, pilotant, à titre de directeur de Greenpeace International pendant sept ans, d’importantes campagnes contre les essais nucléaires français dans le Pacifique et contre la chasse aux baleines.

S’il se définit encore comme un ardent écologiste, Patrick Moore, 60 ans, s’élève aujourd’hui contre ses anciens compagnons d’armes. Devenu consultant en politique environnementale auprès de grandes entreprises, il dénonce les «écolo-extrémistes», ces militants qui, selon lui, monopolisent le débat public avec des affirmations «tendancieuses». L’actualité l’a joint à sa résidence de Vancouver.

Qui sont les écolo-extrémistes?
Ce sont les militants qui agissent au mépris de la science et de la logique — et il y en a beaucoup! Prenons l’exemple de Greenpeace International, où j’ai longtemps œuvré. Pendant des années, j’ai été le seul membre du comité directeur à avoir une formation scientifique [un doctorat en écologie]. Tous les jours, il y avait trois ou quatre dossiers sur lesquels j’étais en désaccord avec mes collègues et mon malaise n’a cessé de grandir. Pendant mes dernières années au sein de cette organisation, j’avais le sentiment que nous étions prisonniers d’une attitude anti-establishment, fondée sur l’affrontement. Or, compte tenu des avancées considérables de la cause environnementale au cours des dernières décennies, cette attitude conflictuelle nous enfonce encore davantage dans l’extrémisme, nous fait adopter des positions toujours plus radicales.

Quand, au début des années 1980, j’ai entendu pour la première fois l’expression «développement durable», une lumière s’est allumée en moi. Nous avions contribué à faire de l’environnement une valeur importante. L’étape suivante, en toute logique, était de transformer cette valeur en actions concrètes dans la société. Pendant quatre ans, j’ai tenté de convaincre Greenpeace de s’engager en faveur de l’aquaculture. C’était l’occasion rêvée, me semblait-il, de démontrer que nous pouvions être en faveur de quelque chose, dans ce cas-ci la gestion durable des ressources. Greenpeace s’y est toujours opposée. Or, on ne peut pas toujours s’opposer au développement. Il doit y avoir un équilibre entre les enjeux économiques, sociaux et environnementaux.

Greenpeace, de même qu’une partie du mouvement écologiste, a beaucoup évolué au cours des dernières années. Des militants comme Steven Guilbeault peuvent-ils vraiment être taxés d’extrémisme?
— Je ne doute pas du pragmatisme de Steven Guilbeault et de certains autres porte-parole. Mais ce qui compte vraiment, ce sont les politiques environnementales qu’on défend. Celle de Greenpeace concernant l’énergie nucléaire, par exemple, est claire. L’organisation se dit contre toute nouvelle centrale et exige même la fermeture de celles qui existent déjà. Si on fermait aujourd’hui toutes les centrales nucléaires, l’électricité devrait être produite ailleurs, dans des centrales dont beaucoup carburent au charbon et au gaz naturel et qui émettraient des centaines de millions de tonnes métriques de gaz à effet de serre. Greenpeace mène aussi une campagne contre l’ajout de chlore dans les systèmes d’aqueduc. C’est absurde! Le chlore est à l’origine d’une des plus grandes avancées dans l’histoire de la santé publique. Et que penser de la campagne féroce contre les organismes génétiquement modifiés, les OGM? Plus de 500 000 personnes meurent chaque année dans les pays sous-développés en raison de carences alimentaires qu’on pourrait combler à l’aide d’OGM, comme le riz génétiquement modifié pour contenir certaines vitamines. C’est un combat immoral.

Les craintes à l’égard des OGM sont pourtant justifiées, documents à l’appui, par de nombreux experts et gouvernements du monde entier!
— Est-ce qu’on monte aux barricades quand des fermiers décident d’introduire de nouvelles variétés de semences sur leurs terres? Non, il s’agit d’un des gestes les plus banals qui soient. C’est l’évolution.

Une grande partie de l’argumentaire des écologistes radicaux est fondée sur une crainte irrationnelle de la technologie. Plus de 45 000 personnes meurent chaque année dans un accident d’auto aux États-Unis. Des dizaines de milliers d’autres meurent de maladies cardiorespiratoires liées aux émissions des centrales au charbon ou au gaz. Pas un seul Canadien, en contrepartie, n’a jamais été rendu malade par une centrale nucléaire. Quant aux risques encourus, ils ont été grandement exagérés. Les réacteurs CANDU, mis au point au Canada, ne nécessitent pas d’uranium enrichi. Mieux encore: le Canada possède 40% des réserves mondiales d’uranium.

Les écologistes occupent-ils, à vos yeux, trop d’espace médiatique?
— Le discours catastrophiste du mouvement environnementaliste prend beaucoup de place. Je ne crois pas qu’effrayer les gens soit une idée lumineuse. Prenons le cas des changements climatiques: on doit demeurer calme.

Reconnaissez-vous l’importance de ce problème?
— Selon les dernières conclusions des scientifiques de l’ONU, il est «très probable» que l’activité humaine a un effet sur l’augmentation des gaz à effet de serre. Est-ce absolument certain, comme l’avancent beaucoup de leaders d’opinion? Non. Mais ce l’est suffisamment, à mon avis, pour qu’on agisse. Or, les environnementalistes sont l’un des principaux obstacles auxquels on doit faire face! Ils s’opposent aux solutions qui seraient, et de loin, les plus efficaces. Ils sont contre la construction de nouveaux barrages hydroélectriques et contre l’énergie nucléaire, deux formes d’énergie qui permettraient d’éviter la construction de centrales au charbon et au gaz naturel. Nous devrions être fiers de nos richesses hydroélectriques, qui produisent 55% de l’électricité du pays. Les provinces qui n’ont pas de ressources hydrauliques, comme l’Alberta et la Saskatchewan, devraient se tourner vers le nucléaire.

Je suis aussi en faveur de la foresterie intensive. Il s’agit de planter des arbres à croissance rapide et de les récolter dès qu’ils arrivent à maturité. Comme les arbres captent du CO2 en grandissant, cela permettrait de réduire les gaz à effet de serre. La plupart des écologistes sont contre cette idée.

Certains militants vous dépeignent comme un Judas de la cause environnementale…
— Je me fiche de leurs insultes. Je suis un écologiste «raisonnable», je préfère me fier à la logique et à la science plutôt que de miser sur le sensationnalisme.
Je soutiens les luttes contre la chasse aux baleines, contre les déversements de produits toxiques dans les rivières et pour la réduction de notre consommation de combustibles fossiles. Je suis un fier défenseur de la géothermie et je suis en faveur des mesures d’efficacité énergétique. Mais arrêtons de dire qu’on peut réduire de façon radicale notre consommation d’énergie. Ce n’est pas vrai — à moins d’aller vivre dans des boîtes de carton. La science et la technologie nous offrent les meilleures chances d’atteindre les cibles du protocole de Kyoto. Cessons d’en avoir peur.

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