L’éden sauvé des eaux

Les marais du lac Saint-François sont l’une des zones écologiques les plus riches du Québec… et on a bien failli avoir leur peau !

Cette grosse roche ronde coincée entre roseaux et quenouilles paraît bien improbable au milieu de l’immense tapis végétal de la réserve nationale de faune du lac Saint-François, zébrée de canaux étroits…

En quelques coups de pagaie, le gardien Serge Bourdon approche notre rabaska de la chose, qu’il a identifiée du premier coup d’œil : c’est la carapace d’une énorme chélydre serpentine. Sous l’eau, on distingue nettement la longue queue pointue qui a donné son nom à cette tortue et le redoutable bec qui lui vaut son surnom de « tortue happante », capable de tuer d’un coup rats musqués et canetons — ou de sectionner le doigt d’un curieux. Les plus gros spécimens peuvent dépasser 20 kilos, « ce sont les alligators de nos Everglades », dit-on ici.

Depuis une trentaine d’années, le Service canadien de la faune protège ces 14 km2 de marais, enclave bordée au sud par l’État de New York et le territoire mohawk d’Akwesasne, à l’est par des terres agricoles et à l’ouest par les eaux limpides du lac Saint-François. Grâce à la douceur de son climat, la réserve abrite une diversité record de plantes et d’animaux pour le Québec, et la plus grande concentration d’espèces rares ou menacées de disparition.

Outre la chélydre serpentine et l’omniprésente tortue peinte, trois espèces de tortues menacées vivent ici : la tortue des bois, la tortue géographique et la tortue mouchetée. Pas moins de 228 espèces d’oiseaux ont été recensées sur le territoire de la réserve et 127 y nichent, dont la plus importante population de troglodytes à bec court au Québec. Le climat doux autorise aussi d’importants groupes de canards — garrots à œil d’or ou grands harles (becs-scies), par exemple — à passer l’hiver ici.

Plusieurs espèces de plantes atteignent ici leur limite nord de distribution, comme l’orme liège ou l’asclépiade très grande (Asclepias exaltata). Les immenses marais abritent une population florissante de phragmites indigènes, alors que l’espèce exotique prolifère dans la plupart des milieux humides du sud du Québec. Dans ce fouillis végétal se cache aussi l’un des derniers refuges du ginseng à cinq folioles, presque disparu de nos érablières pour cause de cueillette intensive. Au sud de la réserve, le marécage du Bois d’Enfer tire son nom d’une importante colonie de sumacs à vernis, arbustes rares dont toutes les parties sont extrêmement toxiques. Mieux vaut rester sur le trottoir de bois !

Les dizaines d’îles qui émergent des marais et les terres sèches sont tout aussi intéressantes : on y trouve six types différents de forêts jugées exceptionnelles en raison de la rareté de leur peuplement, comme l’érablière à tilleul et à hêtre de la pointe Fraser.

« Les marais du lac Saint-François sont le plus beau joyau de notre patrimoine vivant, l’équivalent de Pointe-Pelée pour l’Ontario ou des Everglades pour les États-Unis », dit André Bouchard, professeur à l’Institut de recherche en biologie végétale et ancien directeur du Jardin botanique de Montréal.

Depuis 1987, le site est reconnu comme « zone humide d’importance internationale » et protégé par la convention de Ramsar — à l’instar de seulement trois autres endroits au Québec : le cap Tourmente, le lac Saint-Pierre et la baie de l’île Verte. Pourtant, les visiteurs sont rares. « La réserve est en dehors des grands axes et très peu connue en comparaison du cap Tourmente. Il n’y a pas de montagne, et beaucoup de gens pensent encore qu’il n’y a rien d’intéressant à voir dans une swamp ! » dit le principal gardien des lieux, Serge Bourdon, de l’Association des membres et amis pour la protection de la réserve nationale de faune du lac Saint-François (AMAPRE).

Le lac Saint-François s’étend sur 50 km entre Cornwall, en Ontario, et Salaberry-de-Valleyfield ; sa largeur atteint 7,5 km par endroits. Les deux tiers du lac sont au Québec, un peu moins du tiers en Ontario. La plupart des îles éparpillées à son entrée font partie de la réserve d’Akwesasne.

En 1932, la construction d’un barrage à Salaberry-de-Valleyfield inaugure 25 ans de grands travaux destinés à exploiter la puissance du fleuve et à aménager la Voie maritime. Les rapides de Soulanges et ceux de Long Sault, en amont de Cornwall, disparaissent pour faire place à une succession de barrages et de réservoirs desservant l’énorme centrale hydroélectrique Moses-Saunders (entre Cornwall, en Ontario, et Massena, dans l’État de New York) et celle de Beauharnois, qui aligne 38 turbines sur près d’un kilomètre.

Pour optimiser la production d’électricité et faciliter le passage des navires, le niveau du lac est maintenu constant. Les crues et la plaine d’inondation disparaissent, et avec elles une bonne partie des frayères et de la vie de ces milieux humides. Les marécages inhospitaliers et les marais où les Iroquoiens récoltaient jadis le riz sauvage se transforment en zones d’agriculture intensive. Malgré les échelles migratoires installées à Cornwall en 1974 et à Beauharnois en 2002, 40 % des anguilles meurent en tentant de regagner l’océan. L’esturgeon jaune, isolé de ses frayères, a été décimé, et l’alose, qui remontait jadis jusqu’en Ontario, est maintenant bloquée à l’est de Montréal.

Les centrales et la Voie maritime ont engendré un boom industriel. La centrale Moses-Saunders a attiré une fonderie et des alumineries à Massena, des industries chimiques et des papeteries à Cornwall. Pendant des années, ces usines ont rejeté des quantités massives de métaux lourds et de polluants organiques, qui se sont déposés dans les sédiments du lac.

La pollution a atteint des niveaux records dans les années 1970, puis a diminué progressivement à la suite de règlements plus sévères, des fermetures d’usines et des travaux de décontamination. À Massena seulement, cinq usines — quatre alumineries et l’énorme fonderie de General Motors — ont été décontaminées dans le cadre du programme Superfund, de l’Environmental Protection Agency. « De 1979 à 1999, le mercure dans les sédiments a diminué de 50 %, et les BPC, de 95 % », dit Isabelle Saulnier, responsable du Programme de suivi de l’état du Saint-Laurent au ministère de l’Environnement du Canada.

Aujourd’hui, la pollution industrielle n’est plus la principale menace. « Les polluants d’origine municipale et agricole sont maintenant beaucoup plus préoccupants », dit Claire Lachance, directrice du Comité ZIP (pour « zone d’intervention prioritaire ») du Haut Saint-Laurent.

Paradoxalement, c’est sur la rive sud du lac, où la population est la moins nombreuse, que les dégâts sont les plus grands. Au nord-est, Salaberry-de-Valleyfield traite ses effluents depuis longtemps ; au nord-ouest, la plupart des maisons sont reliées au réseau d’égouts. Par contre, sur la rive sud, les chalets d’été sont de plus en plus remplacés par des résidences permanentes. « Nous nous sommes aperçus, en 1995, que la majorité des propriétaires n’entretenaient pas bien leur fosse septique. Certains ne savaient même pas s’ils en avaient une ! » raconte Claire Lachance. Depuis, à force de sensibilisation, la situation s’améliore ; depuis 2005, le village de Saint-Anicet s’est doté d’une station d’épuration et d’un programme d’inspection des fosses septiques. La rive ontarienne connaît des problèmes similaires.

Mais il reste des zones d’ombre, comme les canaux creusés un peu partout en bordure du lac, de Saint-Anicet à Saint-Zotique. « Les terrains situés au bord de ces canaux sont trop petits pour que l’on puisse installer des champs d’épuration, alors les canaux servent d’égouts. L’été, ils se remplissent d’algues et de plantes aquatiques : un vrai bouillon de culture », dit Félix Blackburn, habitant de Sainte-Barbe et fondateur de la Société pour la protection des marais riverains de Sainte-Barbe (SPMRSB).

La spéculation foncière fait des ravages, même dans les milieux humides, censément protégés par la loi. En 1995, la SPMRSB a dû obtenir une injonction permanente pour sauver 11 hectares de marécage qu’un entrepreneur avait commencé à remblayer. On a comblé des milieux humides qui servaient de tampons et construit un trottoir de béton presque tout le long de la rive allant de Dundee à Salaberry-de-Valleyfield. Résultat, les eaux limpides mais sans vie font le bonheur des villégiateurs et des amateurs de sports nautiques, mais les frayères ont disparu.

Peu à peu, toutefois, les mentalités changent, selon le biologiste André Bouchard, dont la famille habite Saint-Anicet depuis 1842. « Pendant des années, on m’a regardé avec un sourire condescendant parce que mon bout de berge n’était pas aménagé, mais maintenant, les gens envient les poissons qui viennent frayer à l’ombre des arbres et les oiseaux qui s’y réfugient. » On ne répare plus les murets de béton. Le Comité ZIP a installé des écrans de plastique pour recréer de l’ombre au bord de l’île du Grenadier, au large de Sainte-Barbe. « On espère accroître la population de dorés jaunes, prédateurs importants pour l’équilibre et la diversité biologiques ainsi que pour lutter contre les envahisseurs, tels que le gobie à taches noires ou le baret », explique Claire Lachance.

Reste l’épineuse question de la pollution agricole. Les dommages sont bien réels. Le contraste est saisissant entre les eaux cristallines des chenaux de la réserve et celles, brunes et opaques, de la rivière aux Saumons (sic), qui draine l’arrière-pays. Avec les plantes envahissantes, les pesticides et fertilisants sont la menace la plus sérieuse, selon Serge Labonté, du Service canadien de la faune.

Le drainage des terres apporte lui aussi son lot de catastrophes. L’an dernier, un entrepreneur a saccagé la forêt et le marécage sur un demi-kilomètre dans la réserve même pour aller y détruire des barrages de castors qui risquaient d’inonder des champs ; 460 arbres ont été abattus, dont des noyers cendrés, une espèce menacée. Ces dommages, irréparables, sont les pires jamais causés dans une réserve nationale de faune. À la suite d’un cafouillage entre les fonctionnaires de la MRC du Haut-Saint-Laurent et ceux du Service canadien de la faune, ce dernier a décidé de ne pas porter plainte. Prétexte : ses fonctionnaires auraient été prévenus par la MRC que des travaux seraient effectués. « Même s’il n’y a pas eu de permis délivré et si la Loi sur les espèces en péril n’a pas été respectée, il n’y aura pas de poursuite ni d’amende », explique Sheldon Jordan, directeur de l’application de la Loi sur la faune au ministère de l’Environnement du Canada (région du Québec). On en conclut qu’il suffit de prévenir au lieu de se conformer aux lois !

Il y a deux ans, deux hectares de terres humides ont été asséchés pour permettre à un agriculteur de remettre des terres en culture. Ces terres sont aujourd’hui protégées par le Centre d’intendance écologique Latreille — don du Dr Jean-Marie Latreille, physiatre à la retraite. Toute la zone a acquis cette année le statut de Réserve naturelle du Coteau-de-la-Rivière-La Guerre.

Mais les mentalités évoluent. En 1996, 33 agriculteurs ont fondé le Club agroenvironnemental du bassin de la rivière La Guerre. « Cette rivière a toujours été source de problèmes, car elle coule à l’envers depuis qu’on a stabilisé le niveau du lac à la hauteur des hautes eaux », explique Sylvain Gascon, propriétaire d’une ferme laitière à Saint-Anicet et ex-président du Club. Depuis 1974, c’est une pompe qui, au printemps, force l’évacuation de la rivière dans le lac, entraînant avec elle les polluants. Les membres du club ont chiffré les pertes encourues en laissant humus, engrais et pesticides partir avec l’eau de la rivière. Ils ont commencé à changer leurs habitudes. « La pratique du semis direct, qui consiste à ensemencer les champs sans les labourer, ce qui réduit l’érosion, a augmenté de 40 % depuis 2003 », rapporte Sylvain Gascon. Tous les hivers, les agronomes du Club donnent une trentaine d’heures de cours sur la chimie du sol, les engrais, les pesticides ou le réglage des arroseurs.

Alors que le prix de ces terres noires établit des records, on commence à prendre conscience de l’importance de préserver les dernières zones naturelles. Entre Saint-Anicet et Huntingdon, les tourbières du Tea Field, dont certains biologistes, comme André Bouchard, réclamaient la protection depuis des années, ont été acquises en partie par Conservation de la nature et seront protégées.

Le lac Saint-François et ses extraordinaires marais récupéreront-ils d’un siècle de mauvais traitements ? Sans compter d’autres trésors situés non loin du lac, comme les dunes de Cazaville, vestiges de la mer de Champlain. Là, dans le sable qui émerge par endroits de la forêt, les biologistes de l’Institut de recherche en biologie végétale et de Conservation de la nature ont découvert récemment trois plantes que l’on ne retrouve nulle part ailleurs au Québec et que très rarement au Canada. Elles poussent toutes sur des propriétés privées, entre des carrières et les ornières des tout-terrains…

 

Tourbières du Tea Field
Les tourbières du Small et du Large Tea Field, les plus importantes (1 156 hectares) qui subsistent dans le sud du Québec, ont bien failli disparaître en 2003, lorsqu’un agriculteur a voulu les assécher. Devant la levée de boucliers des biologistes, le ministère de l’Environnement du Québec a finalement fait respecter la Loi sur la qualité de l’environnement, censée protéger les milieux humides, mais rarement appliquée aux marécages. Finalement, c’est un organisme privé, Conservation de la nature, qui assure la protection de ces deux tourbières, déjà amputées de 70 % de leur superficie originelle.

Conservation de la nature
Cet organisme sans but lucratif protège la biodiversité en se portant acquéreur d’habitats importants. Il a acquis, en 40 ans, près de 800 000 hectares de régions forestières et côtières, de terres humides et de prairies — dont, au Québec, le massif appalachien des monts Sutton, une partie des îles du lac Saint-Pierre et plusieurs zones écologiques sensibles des vallées du Saint-Laurent et de l’Outaouais. Il est financé par des dons de sociétés, de fondations, de gouvernements et de particuliers (plus de 35 000 à ce jour). Le travail de ses nombreux biologistes est soutenu par un programme scientifique poussé et un plan systématique.

 

Comment visiter la réserve
Réserve ouverte en tout temps, de mai à octobre. Randonnée d’observation sur des sentiers (10 km) et des trottoirs sur pilotis. Tour d’observation de 15 m, avec vue sur les Adirondacks. Randonnées en rabaska : deux ou cinq heures. On peut louer un canot.

Renseignements : Association des membres et amis pour la protection de la réserve nationale de faune du lac Saint-François (AMAPRE), 450 370-6954, 450 264-5908 (de mai à septembre)
Courriel : [email protected]

Accès : Autoroute 20 Ouest jusqu’à la sortie 14 (Salaberry-de-Valleyfield) ; route 201 jusqu’à la 132 Ouest (direction Huntingdon) ; parcourir environ 55 km jusqu’à Dundee. À l’entrée du village, suivre les indications « Réserve nationale de faune », « Chemin de la pointe Fraser ». La pointe Fraser (à l’est de Dundee) et la pointe Hopkins (accessible seulement via les États-Unis) sont les deux accès principaux aux marais.