Les adaptogènes posent problème. Voici pourquoi

On prétend que ces produits contre le stress, comme le ginseng et la racine dorée, peuvent tout guérir, même la COVID de longue durée. Mais la science à leur sujet ne partage pas cet enthousiasme.

Daria Golubeva / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence. 

Croyez-moi : la COVID de longue durée sera un aimant à charlatans.

Le syndrome nébuleux — ou peut-être la famille de syndromes — qui s’acharne parfois sur un survivant de la COVID-19, le paralysant de fatigue, d’essoufflement et de difficulté à penser (parmi une liste interminable de symptômes), va sûrement devenir un important casse-tête pour le réseau de la santé et un fardeau qui changera la vie de beaucoup de gens. Au fil des mois, les esprits désespérés se tourneront vers tout ce qui leur sera proposé : guérison énergétique, cristaux colorés et suppléments. Si les personnes atteintes de la COVID de longue durée ne connaissent pas déjà le mot « adaptogène », l’épice magique du monde du bien-être, elles l’entendront de la bouche d’amis et de parents qui tenteront de les aider.

Déjà, certains nutritionnistes douteux jouent les entremetteurs entre les adaptogènes et les personnes souffrant de la COVID de longue durée. Un essai clinique avec un adaptogène particulier est en cours au Royaume-Uni pour voir s’il peut soulager les symptômes et faciliter les activités de la vie quotidienne, tandis que l’un des plus grands noms de la recherche sur ces substances a publié les résultats de son essai pilote randomisé avec un mélange d’adaptogènes et un placébo.

Les adaptogènes sont censés nous aider à nous adapter aux situations stressantes et à éviter les dommages corporels causés par le stress. Ces herbes, champignons et aliments se sont eux-mêmes adaptés et ont survécu à un certain nombre de philosophies médicinales : d’abord, les médecines traditionnelles qui ont précédé la science moderne ; ensuite, la recherche militaire soviétique secrète ; et enfin, bizarrement, la médecine fondée sur des preuves, qui n’a pourtant pas été tendre envers leurs prétentions extraordinaires.

Car si l’on en croit le battage médiatique autour des adaptogènes, il pourrait s’agir de sorcellerie.

Un ginseng tonic

Imaginez ce que le stress vous fait subir. Au début, il y a l’alarme : une réponse immédiate pour préparer le corps contre l’élément stressant. Ensuite, il y a la résistance au stress, mais le corps finit par s’épuiser. Nous ne pouvons pas vivre éternellement dans un état de stress élevé. À moins que…

Les adaptogènes, tels qu’ils ont été décrits par les scientifiques soviétiques au milieu du XXe siècle, sont des substances qui doivent respecter un certain nombre de règles, un peu comme les trois lois de la robotique d’Isaac Asimov. Règle n° 1 : un adaptogène doit avoir une activité non spécifique, ce qui signifie qu’il doit vous aider à vous adapter à une grande variété de facteurs de stress, y compris les agents physiques, chimiques et biologiques. Règle n° 2 : un adaptogène doit avoir une influence normalisatrice, c’est-à-dire qu’il augmente ce qui doit augmenter chez une personne et diminue ce qui doit diminuer chez une autre. Et règle n° 3 : un adaptogène ne doit pas faire de mal.

Vous pourriez penser que les adaptogènes sont des stimulants, un peu comme la caféine. Les défenseurs des adaptogènes ne sont pas d’accord. La caféine vous donne un coup de fouet, mais si vous ne vous resservez pas, vous vous effondrez. Les adaptogènes, en soutenant la réponse de l’organisme au stress, ne sont pas censés vous laisser tomber brutalement. Ils sont réputés n’avoir aucun effet secondaire, aucune incidence négative sur le sommeil, et ne présenter aucun risque de dépendance, de tolérance ou d’abus. Certains ont même affirmé qu’ils agissaient comme des « vaccins légers contre le stress ».

Votre sonnette d’alarme sceptique retentira peut-être plus fort quand je vous dirai que les adaptogènes ont été recouverts d’une épaisse couche de marketing. Les étiquettes des produits et les influenceurs sur les réseaux sociaux font des déclarations sans bornes : les adaptogènes sont censés aiguiser votre mémoire, stimuler votre libido, vous sortir de l’épuisement, contribuer à stabiliser votre glycémie et combattre le cancer. Ils pourraient aussi monter vos meubles IKEA à votre place et vous aider avec vos placements financiers s’ils avaient des pouces opposables et un accès direct à votre compte bancaire.

Ces mystérieuses molécules adaptogènes ne sont cependant pas tombées du ciel sibérien dans les années 1940. Il s’agissait en fait de remèdes à base de plantes reconditionnés, issus d’anciennes traditions médicinales, lesquels, selon les scientifiques soviétiques, aidaient les corps à s’adapter au stress. En particulier les corps des soldats.

Comme les sports de compétition, les guerres peuvent bénéficier grandement d’un avantage. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique s’est particulièrement intéressée aux recherches sur les médecines traditionnelles asiatiques, notamment l’utilisation d’une vigne ligneuse par les chasseurs nanaïs qui vivaient dans certaines régions de la Russie et de la Chine actuelles. Cette vigne s’appelle schisandra (Schisandra chinensis). Les Nanaïs s’en servaient comme tonique, c’est-à-dire une substance qui revigore le corps et l’esprit. Les pilotes et les sous-mariniers soviétiques recevaient donc du schisandra pour stimuler leur énergie et calmer leurs nerfs.

Les Soviétiques ont consacré des décennies à la recherche sur le schisandra et d’autres adaptogènes, consignant les résultats de plus de 1 500 études, mais la plupart d’entre elles ne figurent pas dans les grandes bases de données qui permettent aujourd’hui de consulter des articles scientifiques. Des chercheurs dans ce domaine ont signalé que la qualité de ces travaux soviétiques, selon les normes modernes, laissait à désirer, et que les diagnostics utilisés par ces scientifiques étaient quelque peu douteux. Le mot « schizophrénie », par exemple, était souvent surutilisé et mal employé.

Si vous êtes stressé et que vous êtes à la recherche d’adaptogènes, vous risquez de tomber sur diverses plantes appelées ginseng. En fait, le mot « ginseng » semble être devenu synonyme de « tonique végétal ». Il y a le ginseng chinois (Panax ginseng) et son cousin de nom seulement, le ginseng sibérien (Eleutherococcus senticosus), qui a été découvert lorsqu’on a cherché une solution de rechange moins coûteuse à la racine de ginseng, très chère. Il y a ensuite le ginseng américain, le ginseng malais, le ginseng péruvien, et même le ginseng indien, mieux connu sous le nom d’ashwagandha (Withania somnifera), un arbuste à feuilles persistantes qui a été recommandé par le gouvernement indien pour traiter la COVID.

Parmi les adaptogènes naturels, il y a également une plante verte que vous avez probablement déjà goûtée dans un restaurant thaïlandais : le basilic sacré. Si les adaptogènes étaient vraiment les médicaments miracles que l’on décrit, j’imagine que les Thaïlandais seraient les champions de la survie au stress.

Un grand succès dans l’univers des adaptogènes est la racine dorée (Rhodiola rosea), une plante originaire des hautes altitudes d’Europe et d’Asie qui jouit d’une telle popularité qu’elle est menacée par les récoltes massives nécessaires pour répondre à la demande, ce qui a conduit à des substitutions.

Les champignons reishi et cordyceps auraient également des vertus adaptogènes, de même que le thé vert, le gingembre et l’ail, ainsi qu’un certain nombre de substances synthétiques comme le bromantan, qui figure sur la liste des substances interdites de l’Agence mondiale antidopage en tant que stimulant.

Accepter les prétentions d’efficacité qui entourent les adaptogènes comme des auréoles de santé revient à ignorer ou à rejeter volontairement les très nombreux problèmes qu’ils présentent, que les sceptiques du bien-être associeront aux problèmes de l’herboristerie en général.

Pas de feu vert pour les adaptogènes

Les adaptogènes sont censés constituer une catégorie à part et se distinguer des substances qui régulent le système immunitaire (immunomodulateurs) ou qui améliorent la mémoire et la réflexion (nootropes). Mais il a été démontré que de nombreux adaptogènes ont une activité immunomodulatrice ou nootropique, de sorte que les limites de la classification des adaptogènes deviennent facilement floues.

Les limites de ce que nous définissons comme le stress sont également assez élastiques dans le contexte de la vente d’adaptogènes. Et même si nous croyons que la modification de notre réponse au stress est bénéfique, nous aurions avantage à nous rappeler que les gourous du bien-être ont déjà simplifié à l’extrême la biologie : voir les antioxydants.

De plus, les adaptogènes sont en conflit avec la médecine moderne. Ce sont des mélanges. La racine dorée contient à elle seule des polyphénols, des glycosides, des acides organiques, des huiles essentielles, des alcools, des protéines, des sucres et des graisses. Certains prétendent que le pouvoir adaptogène de ces plantes réside dans des familles spécifiques de molécules, comme les triterpénoïdes tétracycliques ou les composés phénoliques, parce qu’elles seraient semblables aux substances chimiques que notre corps produit naturellement et qui nous aident à répondre au stress, comme les corticostéroïdes et les neurotransmetteurs appelés catécholamines.

D’autres soutiennent que les centaines de substances chimiques que contiennent les adaptogènes comme le ginseng et l’ashwagandha doivent être ingérées ensemble, car elles agissent en synergie. Il ne s’agit pas d’une seule molécule dans la plante, mais de l’ensemble des molécules. Cependant, comme la composition moléculaire des plantes varie en fonction du climat, de la composition du sol, de la présence ou de l’absence d’infections, de l’engrais utilisé et de bien d’autres facteurs, vous ignorez si la dose adaptogène du ginseng de cette année sera identique à celle que vous avez obtenue de la récolte de ginseng de l’année dernière. Et comme l’industrie des produits de santé naturels est peu réglementée, il se peut que la consommation d’un de ces adaptogènes vous donne un coup de fouet non pas grâce à la plante elle-même, mais à cause de la contamination par des substances comme le stéroïde prednisone. Avec les comprimés d’acétaminophène, vous savez que la dose est constante. Avec des produits naturels comme les adaptogènes, vous ne connaissez tout simplement pas ce que vous achetez.

Et si vous continuez à croire qu’il existe de bonnes preuves appuyant les prétentions démesurées des adeptes des produits naturels au sujet des adaptogènes, j’espère que vous êtes un gros rat. Les données prometteuses sur les adaptogènes proviennent de tests sur les animaux, une première étape nécessaire mais loin d’être pertinente pour les êtres humains, certaines études ayant recours à des injections intrapéritonéales. Je ne connais personne qui s’injecte du ginseng sibérien directement dans l’abdomen, et je ne le recommanderais pas.

Les études sur des humains, relativement peu nombreuses, sont plutôt décevantes. Elles reposent rarement sur la répartition aléatoire, ne sont menées que sur des personnes en bonne santé, et ne précisent pas la dose de l’herbe testée. Les examens des preuves concluent souvent que, au mieux, les adaptogènes peuvent aider à combattre le stress et la fatigue, et que d’autres études sont nécessaires. Dans le pire des cas, rien ne montre qu’ils offrent les bienfaits revendiqués. Le nombre de participants aux essais sur l’homme est presque toujours faible et les périodes de traitement et de suivi sont courtes. De plus, on ne dispose pas de données de sécurité à long terme et correctement documentées sur la consommation de ces plantes. Vous pourriez vous demander pourquoi la sécurité est importante, puisque la troisième loi des adaptogènes stipule qu’ils ne doivent pas faire de mal. La réalité, c’est que les plantes contiennent des produits chimiques, et que ces derniers peuvent nous nuire. L’ashwagandha, le ginseng indien qui a été vendu par certains en tant que traitement contre la COVID, peut en fait provoquer des avortements. Les adaptogènes ne sont pas inoffensifs.

Ce qui nous ramène à l’essai randomisé avec des adaptogènes mené sur des personnes souffrant de la COVID de longue durée, qui ont reçu soit un placébo, soit un liquide contenant de la racine dorée, de la schisandra et du ginseng sibérien. Ce liquide, appelé ADAPT-232/Chisan®, est fabriqué par le Swedish Herbal Institute, qui a financé l’essai, et l’auteur-ressource de l’article est le responsable de la recherche et développement de l’institut

Malgré la partialité évidente et l’exagération des résultats (« cette étude-pilote démontre que l’ADAPT-232/Chisan® peut augmenter les performances physiques des personnes atteintes de la COVID de longue durée »), les conclusions sont globalement décevantes, les éléments essentiels étant enfouis dans l’annexe. Les symptômes de la COVID de longue durée ont baissé notablement au cours du suivi de trois semaines. La fatigue, les maux de tête, la difficulté à respirer, la transpiration, la perte de l’odorat et du goût, la perte des cheveux, la douleur, le déficit d’attention, les problèmes de mémoire et les troubles de l’humeur ont tous diminué. Mais il en fut de même pour les participants à qui on avait donné le placébo.

Ce n’est que lorsque les auteurs commencent à découper les données en tranches qu’ils en extraient une sauce diluée qui sera sans aucun doute mise en valeur par les spécialistes du marketing : le mélange adaptogène était meilleur que le placébo en ce qui concerne la toux et le temps de marche quotidien, ainsi que les taux sanguins de créatinine et d’interleukine 6. De plus, il réussissait mieux que le placébo à réduire la fatigue et la douleur… chez la moitié des participants seulement… et uniquement pour les jours 9 et 11 de l’essai. Il est difficile de trancher plus finement que cela. Rien de tout cela n’est nourrissant scientifiquement.

Le meilleur résumé du marché des adaptogènes que j’ai lu — et qui peut facilement s’appliquer à l’industrie des produits naturels dans son ensemble — vient du Dre Rashmi Mullur, professeure adjointe de médecine à l’Université de Californie à Los Angeles, qui a été interviewé par Vox au sujet des adaptogènes et des personnes qui les commercialisent : « Ces gens peuvent simplement dire que ça marche. Ils peuvent en vendre ou dépenser beaucoup d’argent pour les étudier et potentiellement découvrir qu’ils ne présentent aucun avantage. Il y a trop de risques. »

On peut transformer des résultats négatifs en or lorsque son gagne-pain est en jeu. Mais au fond, pourquoi analyser un produit en profondeur quand on peut tout bonnement faire appel à la pensée magique et réaliser des profits au passage ?

Message à retenir :

  • Les adaptogènes sont censés être des substances, souvent des plantes (comme le ginseng et la racine dorée), qui aident le corps à s’adapter au stress sans effets secondaires.
  • Leur innocuité à long terme n’a pas été démontrée, et les consommateurs doivent garder à l’esprit que la réglementation de ce marché est faible et que certaines plantes adaptogènes provoquent des effets secondaires potentiellement graves.
  • Les preuves de leur efficacité proviennent généralement de tests sur les animaux et de quelques études sur l’homme, lesquelles sont plutôt de petite taille et manquent de rigueur.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

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