Les bienfaits de la nostalgie

Se remémorer le passé peut aider à mieux vivre le présent. La nostalgie, cette émotion douce-amère, est en voie d’être réhabilitée par les psychologues et les neuroscientifiques.

Jose Luis Pelaez Inc / Getty Images

Une chanson, une odeur, une photo : il suffit de presque rien pour être ramené des décennies en arrière. La nostalgie qui surgit alors, complexe mélange de douceur et de tristesse, serait beaucoup plus utile qu’on ne l’a d’abord cru. Des psychologues et des neuroscientifiques y voient même une ressource psychologique dont on peut tirer profit pour faire face à la vie, y donner un sens et se sentir moins seul. 

Un article tout juste paru dans le numéro de décembre de la revue Social Cognitive and Affective Neuroscience fait le point sur les connaissances actuelles entourant cette émotion. Ses signataires, des chercheurs de l’École de psychologie de l’Université de Southampton, au Royaume-Uni, et du Laboratoire des sciences comportementales de l’Institut de psychologie de Pékin, en Chine, ont déjà mené ensemble plusieurs études sur le sujet. Cette fois, ils ont procédé à une recension de celles faites sur ce thème par d’autres scientifiques depuis le début des années 2000. C’est aussi la première synthèse des études en neuro-imagerie repérant les zones du cerveau activées par cette émotion complexe, ce qui permet de mieux la comprendre. 

Ils concluent que la nostalgie, bien que parfois douce-amère, est maintenant considérée comme essentiellement positive par nombre de chercheurs en psychologie. Tout un revirement pour cette émotion étiquetée négativement du XVIIIe au XXe siècle. Les psychologues s’efforçaient alors de chasser ce qui était à leurs yeux une dysfonction émotionnelle.

« Elle a été perçue comme un état proche de la dépression pendant très longtemps », confirme Simon Grondin, chercheur à l’École de psychologie de l’Université Laval, à qui L’actualité a demandé de commenter l’article. 

On distingue aujourd’hui la nostalgie de la mélancolie, bien plus sombre. « La mélancolie est une tristesse profonde, pas juste une émotion passagère », précise le professeur. Elle s’accompagne de pensées négatives, de pessimisme et du sentiment que tout allait mieux avant. La personne mélancolique reste bloquée dans le passé. 

La nostalgie active le centre du plaisir

La nostalgie est pour sa part passagère et plus joyeuse. Elle est associée à des souvenirs agréables, mettant en scène des membres de la famille ou des amis chers, et fait naître des impressions contradictoires : sentiment de perte, lié à ce temps qui ne reviendra jamais plus, mais auréolé de joie. Les images obtenues par résonance magnétique montrent d’ailleurs clairement que les structures du cerveau associées au système de récompense s’activent (notamment l’aire tegmentale ventrale, qui produit de la dopamine, et le striatum ventral, un centre du plaisir).

Les expériences menées en neuro-imagerie ces dernières années révèlent à quel point il s’agit d’une émotion complexe. Au fil des ans, plusieurs équipes un peu partout dans le monde ont demandé à des volontaires de s’étendre dans des appareils de résonance magnétique, afin de repérer toutes les zones du cerveau alors stimulées. Il y en a au moins huit, conclut l’article de Social Cognitive and Affective Neuroscience. Bref, il suffit que les participants entendent une chanson de leur jeunesse pour que, sur les images, différentes zones du cerveau s’illuminent comme un arbre de Noël. Les auteurs de l’article ont pu associer ces différentes zones cérébrales à au moins quatre composantes psychologiques majeures : l’autoréflexion, la mémoire autobiographique, la régulation émotionnelle et le système de récompense.  

Les études psychologiques les plus récentes démontrent que la nostalgie est fréquente et universelle — elle peut être ressentie furtivement plusieurs fois par semaine, autant par des ados que des adultes (et même certains enfants), et ce, sur les cinq continents. Cela laisse entendre qu’elle pourrait avoir une utilité, affirment les auteurs de la synthèse. Elle peut renforcer l’estime de soi, augmenter le sentiment d’avoir un sens à sa vie, favoriser les liens sociaux et atténuer les sentiments négatifs tels que l’ennui, la solitude et l’angoisse, soulignent-ils, études à l’appui. 

Source de sens

La nostalgie serait une émotion particulièrement puissante pour renforcer le sentiment d’autocontinuité, favorable au bien-être psychologique, ont observé des chercheurs du King’s College de Londres, en 2019. Après avoir éprouvé de la nostalgie (déclenchée par une image ou des souvenirs), des volontaires affirmaient ressentir plus fortement la continuité dans le temps des valeurs auxquelles ils tiennent.

Cela s’inscrit dans l’idée du chemin de vie, souligne le professeur Simon Grondin. « On est le fruit de quelque chose. Retourner en arrière aide à le voir et à se comprendre soi-même », dit-il. Tout cela contribue au sentiment que notre vie a un sens. 

D’autres expériences ont démontré que, bien souvent, après avoir regardé une série télé de leur enfance, les participants avaient tendance à constater comment ils avaient évolué depuis ce temps, et en ressentaient du bien-être. 

Ainsi, se remémorer de précieuses expériences du passé peut aider à bien se sentir dans le présent, comme le chante Aznavour dans « Non, je n’ai rien oublié »… « Cette très belle chanson porte sur une rencontre amoureuse déçue, mais dit tout de même que “c’est doux de revenir aux sources du passé” », rappelle Simon Grondin. 

Les personnes résilientes seraient très habiles à se servir de la nostalgie pour se sentir mieux. Elles en font même une ressource psychologique dans les moments de solitude ou de difficultés, montrent plusieurs études. Leur système de récompense est particulièrement activé lorsqu’elles repensent aux relations et aux événements significatifs qu’elles ont vécus ; cela engendre un sentiment de connexion sociale et la sensation d’avoir un réseau de soutien. La nostalgie pourrait donc avoir une fonction protectrice. 

Les signataires de l’article de Social Cognitive and Affective Neuroscience se demandent d’ailleurs si cette émotion ne pourrait pas être davantage utilisée en thérapie, un domaine à explorer. Elle l’est déjà lors d’interventions auprès de personnes âgées atteintes de démence, notent-ils. 

Au CHSLD St-Georges, à Montréal, cette approche a fait ses preuves, en effet. Chaque aîné a une liste d’écoute de ses chansons préférées, fournie par la famille. « Il faut voir leur sourire quand ils ont les écouteurs sur les oreilles », dit Muriel Frénois, chef des services de réadaptation. 

Au quotidien, pour chacun d’entre nous, il s’agit de savoir utiliser la nostalgie avec parcimonie, sans glisser dans la mélancolie, prévient Simon Grondin. « Avoir une personnalité équilibrée, c’est être capable de naviguer entre le passé, le présent et le futur », dit-il. Bref, apprendre à se servir de ses belles histoires pour entrevoir l’avenir avec optimisme. 

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Un article si intéressant qui explique bien la différence entre la mélancolie (plus lourde) et la nostalgie qui apparait à nous remémorer de bons moments…les différentes zones du cerveau s’illuminent comme un arbre de Noël lorsque des souvenirs heureux sont remémorés. Cet article et ces recherches redonnent des ailes de noblesse à la nostalgie.

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En lisant ce texte cela confirme ce que je ressentais dans des moments ou situations de nostalgie qui me faisaient sourire en me disant que j’étais encore en pleine vie à 82ans.

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