Les Canadiens n’ont-ils réellement pas confiance en la science ?

Une recherche récente affirmait que 32 % des Canadiens sont sceptiques à l’égard de la science. Mais mieux vaut jeter un coup d’oeil un peu plus critique au questionnaire et à sa couverture médiatique pour remettre cette statistique en perspective.

Photo : Pixabay

Un sondage mesurant une baisse vertigineuse de la confiance envers la science a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines.

Le 19 septembre dernier, la firme 3M publiait la deuxième édition de son Indice d’état de la science. La conclusion mise de l’avant était la suivante : « Le scepticisme des Canadiens envers la science est en hausse. » « Presqu’un tiers des adultes canadiens (32 %) affirment être sceptiques à l’égard de la science, en hausse par rapport à 2018 (25 %) », pouvait-on lire dans un communiqué de presse envoyé la même journée aux médias canadiens et internationaux.

Mais avant de paniquer, mieux vaut jeter un coup d’œil un peu plus critique au questionnaire et à la couverture médiatique qui a suivi. 

Rapidement, plusieurs médias et agences de presse ont repris ces chiffres. Il faut dire que le contexte s’y prêtait : la jeune militante Greta Thunberg était sur le point d’arriver à Montréal pour mener une marche « historique » pour le climat et appeler la population à écouter les scientifiques. 

Le titre accrocheur était repris sur plusieurs plateformes : « La confiance des Canadiens envers la science s’érode, selon un sondage »

Captures d’écran / L’actualité

Non, la confiance envers la science ne s’érode pas

Au premier regard, si cette baisse impressionnante fait sourciller, c’est parce que les chiffres mis en lumière par ces articles semblent contredire d’autres chiffres du même sondage. Et bien que certains journalistes aient pointé du doigt les nuances du questionnaire, la majorité n’en a pas fait état. 

Oui, 32 % des Canadiens ont bel et bien affirmé être sceptiques à l’égard de la science. Oui, il s’agit d’une hausse par rapport à la dernière édition. Mais ce chiffre, repris dans la majorité des articles, n’est pas aussi alarmant qu’on pourrait le penser.

C’est que 89 % des répondants canadiens du sondage commandé par 3M ont aussi indiqué être en accord avec l’énoncé « Je fais confiance à la science ». Et les résultats, qui étaient à 84 % en 2018, n’apparaissent pas dans plusieurs textes sur le sondage. On est donc loin d’une « confiance qui s’érode ». 

Résultats canadiens de 2018 :

Capture d’écran / 3M State of Science (2018)

Résultats canadiens de 2019 :

Capture d’écran / 3M State of Science (2019)

Ces chiffres vont d’ailleurs dans le même sens que les autres études menées sur le sujet.

Selon, le Pew Research Center, en janvier 2019, 86 % des Américains pensaient que les scientifiques agissent pour le bien de l’intérêt public. Ce chiffre est en hausse constante depuis 2016. Toujours aux États-Unis, le National Science Board concluait en 2016 que 90 % des Américains avaient « assez » ou « beaucoup » confiance envers la communauté scientifique.

Au Canada, un sondage Léger réalisé en 2017 pour le Centre des sciences de l’Ontario révélait que 88 % des répondants faisaient « confiance » ou « très confiance » aux scientifiques.

Confondre méfiance et scepticisme

Est-il possible que 32 % des gens soient sceptiques vis-à-vis de la science, alors que 89 % affirment lui faire confiance ?

Selon Robert Brittain, qui s’occupe des communications chez 3M, ces résultats ne se contredisent pas. « Techniquement, quelqu’un peut à la fois faire confiance et être sceptique. Les termes ne sont pas mutuellement exclusifs. »

Et il a parfaitement raison. Sauf qu’il s’agit du résultat mis en lumière dans les communications de 3M au sujet du sondage. Dans un billet intitulé « La hausse du scepticisme scientifique et comment le remédier », le directeur général de 3M Canada, Richard Chartrand, semble aussi confondre les termes « méfiance » et « scepticisme ». « Si vous avez ressenti un sentiment croissant de méfiance envers la science, vous n’êtes pas seul », écrivait-il en septembre dernier.

Il ne mentionne d’ailleurs nulle part qu’une écrasante majorité des répondants au sondage font confiance à la science, selon le sondage commandé par sa firme.

« On ne sait pas ce que les gens ont en tête comme définition du mot “sceptique”. Le scepticisme, ce n’est pas une mauvaise chose, c’est même à la base de la méthode scientifique, critique Yves Gingras, directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies (OST). Les répondants peuvent confondre la confiance et le scepticisme. La question est mal formulée. »

Du sondage à la réalité

« Les sondages sont des bonnes méthodes scientifiques, à condition de bien savoir poser les questions », ajoute Yves Gingras.

Mais ils ont leurs limites. M. Gingras cite l’exemple d’un questionnaire sur la vaccination réalisé en France et qui a fait toutes les manchettes. Selon un sondage de Gallup, réalisé cette année pour l’ONG médicale Wellcome, la France arrive au premier rang des pays « antivaccins ».

Toutefois, selon les données de 2017 de l’OCDE, 90 % des enfants français sont vaccinés contre la rougeole et 96 % contre la diphtérie, la coqueluche et le tétanos.

Scénario similaire aux États-Unis. Malgré l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche (et de ses nombreuses demandes de couper dans les fonds réservés à la science), « le budget fédéral alloué aux sciences augmente à chaque année », fait remarquer le directeur de l’OST.

On serait pourtant poussé à croire le contraire, parce qu’on entend plus que jamais parler de méfiance envers la science. Les adeptes de la théorie conspirationniste de la Terre plate n’auront jamais eu autant de temps d’antenne que dans les dernières années. Attention, toutefois, de ne pas confondre grande couverture médiatique et augmentation d’un phénomène.

« Qui vous dit ça, qu’il y a de plus en plus de conspirationnistes, quelle est votre source ? s’exclame Yves Gingras. On est huit milliards sur la Terre, alors des [gens] qui croient à la Terre plate, ou qui pensent qu’on n’est jamais allés sur la lune, c’est sûr qu’il y en a. Ce sont les mêmes qu’avant, c’est juste qu’ils ont maintenant un site web, ils sont sur Facebook. »

« En théorie, à force de semer le doute, ça pourrait convaincre des personnes, continue le sociologue scientifique. Mais ça ne va pas changer le poids général de la confiance envers la science. »

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4 commentaires
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Je ne peux que vous remercier pour cet article qui défait très bien les fausses nouvelles. Rétablir les faits et démontrer que scepticismes n’égale en rien au mot « méfiance ». Bravo!

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La science et les scientifiques peuvent-ils inspirer confiance? Oui, si l’objet de la science est fait correctement et fait avancer les connaissances et le bien-être des gens; non, si c’est la recherche de la gloire à tout prix et des subventions du chercheur qui dominent.

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Merci pour cette mise au point !

Si les journalistes s’étaient donné la peine de lire le sondage au-delà de la conclusion simpliste « 32 % des Canadiens affirment d’être sceptiques envers la science », ils auraient pu apprendre les raisons de ce « scepticisme ».
Les raisons les plus souvent invoquées : trop de divergence d’opinions entre les scientifiques ; « c’est ma nature de poser des questions sur la plupart des choses » ; « je suis sceptique à propos des choses que je ne comprends pas ».
Il ne s’agit donc pas de méfiance envers la science, mais d’une saine appréciation de la science qui évolue dans le temps en accumulant et en confrontant des données, ainsi que de la nature de la personne sondée.
J’imagine que l’impact d’une telle « nouvelle » aurait été moins percutant…

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Je fais confiance à la science. Mais je conserve une méfiance prudente à l’endroit de ceux qui utilisent les conclusions scientifiques. À cause du facteur humain. La science a beau faire progresser l’agriculture, il reste encore trop de monde qui meurent de faim. La science ne suffira pas à elle seule à régler le problème. Qui croit que la science va tout régler sans que nous ayant à modifier nos habitude? Ni à partager davantage? Et puis la science est une oeuvre en progression. Je me méfie de toute conclusion scientifique qu’on propose comme définitive. Je fais donc à la fois partie des 82% qui font confiance et des 32% de sceptiques.

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