Les cellules souches tiendront-elles leurs promesses ?

Grâce à la thérapie génique, on peut désormais modifier des cellules immunitaires pour mieux traiter certains cancers. La révolution en marche ! Les cellules souches ne sont toutefois pas la fontaine de Jouvence que plusieurs espèrent.

Dra Schwartz / Getty Images

En janvier 2022, Jeff Bezos et d’autres milliardaires ont lancé un nouveau programme de recherche privé, doté d’un budget de 3 milliards de dollars américains et baptisé Altos Labs, visant à empêcher le vieillissement du corps humain par des techniques de régénération qui utilisent le potentiel des cellules souches.

Ces cellules très particulières passionnent les chercheurs depuis des décennies. Celles qui se forment dans les tout premiers stades du développement d’un embryon sont spontanément capables de se multiplier pour donner naissance à n’importe quel type de cellules composant le corps humain. De petites quantités de cellules souches plus spécialisées demeurent, par ailleurs, dans le corps humain tout au long de la vie, permettant notamment le renouvellement permanent des cellules de la peau ou du sang. 

Les thérapies cellulaires consistent à isoler ces cellules souches, à les sélectionner, les multiplier, voire les reprogrammer en laboratoire, puis à les injecter pour réparer des organes ou remplacer des cellules déficientes. Jusqu’à maintenant, on a surtout utilisé des cellules souches de la moelle osseuse pour le traitement de cancers du sang. Mais de nombreux chercheurs tentent de les mettre à profit pour soigner diverses maladies comme le diabète de type 1, d’autres cancers ou des maladies neurodégénératives comme le parkinson ou l’alzheimer. Ceux d’Altos Labs y voient un outil pour prolonger la vie, telle une fontaine de Jouvence.

Mais dans ce domaine, les promesses sont bien plus nombreuses que les thérapies dont l’effet est réellement prouvé. Plusieurs entreprises proposent déjà, par exemple, d’injecter des cellules souches pour guérir des blessures articulaires, annonçant des résultats presque miraculeux, sans études à l’appui et généralement à fort prix.  

À quoi peut-on vraiment s’attendre des thérapies à base de cellules souches au cours des prochaines années ? L’actualité en a discuté avec le Dr Denis-Claude Roy, directeur de l’Institut universitaire en hémato-oncologie et en thérapie cellulaire et génique à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, et Julie Fradette, professeure au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval et directrice du réseau québécois ThéCell.

Les greffes de moelle osseuse permettent de traiter des cancers avec des cellules souches sanguines depuis une cinquantaine d’années, mais la technique a beaucoup progressé récemment. À quelles avancées vous attendez-vous ? 

Denis-Claude Roy : Les cellules souches prélevées dans le cadre d’une greffe ne sont pas un bloc uniforme, c’est un continuum dans lequel on retrouve toutes sortes de cellules à différents niveaux de maturité. Au cours des dernières années, on a grandement raffiné notre méthode pour sélectionner, puis faire se multiplier, les cellules d’intérêt. Plus on emploie des cellules qui ont précisément le rôle requis pour traiter le patient devant nous, plus on augmente l’efficacité de la thérapie et diminue les risques d’effets secondaires liés à la greffe. 

Par exemple, en se servant d’une molécule nommée UM171, on est capable de faire pousser en laboratoire des cellules souches provenant du sang de cordon ombilical. Ces cellules sont précieuses, car elles peuvent être utilisées lorsqu’aucune moelle osseuse compatible avec un patient n’est disponible pour traiter son cancer. Elles sont toutefois peu nombreuses, et il faut en récolter beaucoup pour soigner un patient adulte. En utilisant ces nouvelles molécules pour augmenter le nombre de cellules en laboratoire, on peut garantir qu’on en aura assez pour réussir à traiter des malades.

Mais là où les choses se sont vraiment mises à changer, c’est avec la combinaison de cellules souches, de thérapie cellulaire et de thérapie génique. On ajoute à la greffe de cellules souches des cellules immunitaires provenant du patient, qu’on modifie génétiquement pour les aider à reconnaître le cancer et à l’éliminer. Cette capacité d’utiliser la thérapie génique pour modifier des cellules immunitaires permet déjà de mieux traiter certaines leucémies, et on commence même à s’en servir pour d’autres types de cancers. C’est une révolution en marche ! 

Quels autres organes ou parties du corps pourront bénéficier de traitements aux cellules souches ?

Julie Fradette : Deux domaines sont à l’avant-garde : l’œil et la peau. C’est plus simple de faire des études sur ces parties du corps parce qu’elles sont facilement accessibles, contrairement à des organes comme le cœur, où les suivis nécessitent beaucoup d’imagerie médicale ou de manipulations invasives. Depuis plusieurs années, des équipes de l’Université Laval effectuent des essais cliniques pour des greffes de peau fabriquée en laboratoire à partir d’une simple biopsie, qui ont déjà permis de traiter des dizaines de grands brûlés.

Pour l’œil, certains chercheurs travaillent sur des cellules de la rétine, qu’on pourrait fabriquer en laboratoire et ensuite greffer pour aider les personnes atteintes de dégénérescence maculaire et même pour restaurer en partie leur vision. Ce domaine reste expérimental, mais plusieurs études cliniques et précliniques sont en cours au Québec, au Canada et ailleurs, et on devrait assister à des progrès d’ici quelques années. 

D’autres travaillent sur la cornée et cultivent des cellules souches pour fabriquer cette membrane de l’œil en laboratoire. On a vu le succès des premières études cliniques au Québec, et la méthode continue de se rapprocher d’un usage plus courant. 

D.-C.R. :  Ce qui est possible depuis que l’on combine thérapie cellulaire et thérapie génique, c’est le traitement de maladies héréditaires, comme les dystrophies musculaires. Des études cliniques présentement en cours au Québec montrent qu’en corrigeant le gène défectueux dans des cellules souches de muscle, puis en les injectant dans le corps, on peut reproduire une activité musculaire ! Jusqu’ici, on l’a fait dans un doigt, dans une main, mais y arriver à l’échelle du corps entier reste plus difficile. La prochaine étape, c’est de réussir à utiliser la thérapie génique pour modifier le gène responsable de la maladie dans les muscles du corps et faire en sorte que les patients recommencent à mieux se mouvoir. 

Quand ces progrès seront-ils accessibles ?

D.-C.R. : D’ici cinq ans, on pourra utiliser les cellules souches pour traiter de façon routinière la cornée et la rétine dans l’œil, ou des tissus comme la peau. Elles pourraient aussi servir au traitement du diabète de type 1 dans quelques années. Des chercheurs, notamment au Canada, y recourent pour améliorer l’efficacité des greffes d’îlots pancréatiques, qui redonnent une production d’insuline normale aux patients. Aux États-Unis, on a même vu une première étude clinique faisant appel aux cellules souches modifiées génétiquement pour le traitement du diabète de type 1. 

Il est toutefois plus ardu de prévoir les progrès pour d’autres maladies plus complexes. La difficulté à faire passer ces thérapies du laboratoire à la clinique est une des causes de cette incertitude. Pour y parvenir, il est crucial de mettre au point des techniques qui conviennent à de nombreux patients, pas seulement un ou deux à la fois.

Mais de plus en plus, le Québec se dote des moyens nécessaires pour surmonter ces défis. Avec des centaines de chercheurs et une dizaine de centres de recherche ou instituts universitaires travaillant dans le domaine, on est un acteur important en thérapie cellulaire et en thérapie génique. Par exemple, à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, nous avons reçu des subventions pour créer le premier centre de thérapie génique de niveau commercial au Canada, c’est-à-dire une installation dont les conditions de production répondent à des normes internationales (nommées « bonnes pratiques de production », ou GMP en anglais) et qui nous permettra de produire et commercialiser nos propres vecteurs viraux (des éléments essentiels pour réaliser des thérapies géniques) utilisables en clinique. 

À partir du printemps 2023, cette installation va accélérer et simplifier l’accès à cette technologie pour tout groupe de chercheurs désirant employer la thérapie génique lors d’études cliniques de phase 3 ou pour le traitement de patients.

Peut-on vraiment penser que les cellules souches prolongeront la vie ?

J.F. : La grande question, c’est : peut-on améliorer la longévité en même temps que la qualité de vie ? Il y a une différence entre le vieillissement cellulaire, qui cause des problèmes dans différents organes, et celui de l’organisme dans son ensemble.

Probablement qu’on pourra un jour rajeunir certains organes grâce à des cellules souches ou à la thérapie génique, mais c’est loin. Je pense toutefois que la poursuite de cet idéal va permettre de découvrir d’autres mécanismes du vieillissement cellulaire. Ces nouvelles connaissances vont aider à améliorer l’efficacité et la sécurité des cellules souches telles qu’on les utilise en ce moment, ce qui va contribuer à les rendre encore plus accessibles à de nombreux patients.

D.-C.R. : Je ne crois pas les personnes qui parlent d’immortalité. Les différentes thérapies cellulaires et géniques vont contribuer à réparer des organes, mais ralentir le vieillissement du corps en entier, ce n’est pas quelque chose qu’on verra prochainement. Pour moi, le rêve n’est pas de se rendre à 200 ans ; si les techniques qu’on met au point permettent d’atteindre 100 ans en bonne forme, en soignant mieux des maladies chroniques et celles qui causent des morts prématurées, ça en vaudra la peine.

Les commentaires sont fermés.

C’est une merveilleuse nouvelle que ces recherches. Mon époux recevra une auto-greffe de cellules souches en août. Moi je porte un lymphome non-hodgkini . J’ai aussi un début de dégénérescence maculsire héréditaire. En ce moment ma mère , moi et 3 frères, soeurs en sommes atteints à différents degré . Ma mère va avoir 100 ans et en souffre depuis environ 8 ans. C’est dire que là recherche de cellules souches nous est très importantes. Merci pour cet article encourageant.