Les défis covidiens de l’automne qui vient

Le printemps n’a pas été facile avec la COVID. On peut se souhaiter un automne plus aisé, mais les défis seront grands. Alain Vadeboncœur met la table et fait le tour des enjeux actuels. 

Photo : Imgorthand / Getty Images

Les adeptes de la pensée magique pouvaient espérer que le virus de la COVID soit rayé de la carte du monde cet été. Mais dans la réalité, ça n’a pas été le cas, le nombre de personnes atteintes ayant plutôt tendance à augmenter, partout dans le monde. Au Québec, c’est relativement tranquille, bien qu’on observe une hausse depuis deux semaines.

Source : Patrick Déry / Twitter

Il faut donc continuer, ici et ailleurs, à jaser de la pandémie et à se préparer. Pas tellement pour convaincre les irréductibles, dont certains n’y croient pas, mais pour échanger, informer, discuter. Bref, communiquer. La communication, c’est le nerf de la guerre en temps troubles.

D’autant plus que l’idée hasardeuse que la pandémie soit derrière nous, exprimée par maints commentateurs, parfois plus ou moins recommandables, fait curieusement l’impasse sur la situation réelle. Le tableau mondial est loin d’être rose.

Un monde toujours en pleine pandémie

Commençons par un aperçu global : de ce point de vue, la pandémie n’a jamais fléchi depuis son tout début, qu’on parle du nombre de cas diagnostiqués ou des morts. Ça vous étonne ? Il suffit pourtant d’examiner les deux graphiques suivants, qui parlent d’eux-mêmes.

https://www.worldometers.info/coronavirus/

Le premier montre le nombre de cas diagnostiqués. Nous en sommes toujours à plus de 200 000 cas par jour depuis le début de juillet, soit 1 400 000 chaque semaine, plus du double de la moyenne de cas au printemps. Comme vous le voyez, la courbe ne s’est jamais vraiment aplatie.

https://www.worldometers.info/coronavirus/

Même chose pour les morts. La situation est à peu près « stable », puisqu’on compte toujours sensiblement le même nombre de morts journellement : 5 000, chiffre qui ne semble pas près de s’améliorer. J’attire d’abord votre attention : 5 000 morts par jour depuis le début avril, cela représente plus de 1 800 000 décès annuellement. Est-ce beaucoup ?

Il suffit de comparer. C’est environ 3 % des morts (toutes causes confondues) dans le monde en une année. En comparaison, la malaria (paludisme) fait environ 400 000 morts annuellement. Bien sûr, les patients qui décèdent de la malaria sont beaucoup plus jeunes. Mais ça fait quatre à cinq fois plus de morts pour la COVID cette année.

Une petite grippe, la COVID ? Alors, comparons avec la grippe, qui, durant une année où elle est particulièrement mauvaise, tue jusqu’à 650 000 personnes dans le monde, soit autour de 1 750 par jour. La COVID roule donc à des niveaux de décès trois fois plus élevés que ceux des grosses années de grippe. Et ce, malgré toutes les mesures prises. Imaginez sans aucune mesure.

Mourir « avec » ou « de » la COVID ?

Il y a aussi le « débat » (qui n’en est pas vraiment un, mais bon) de savoir si on meurt « de » la COVID (le virus cause la mort) ou « avec » la COVID (le virus est découvert chez une personne qui meurt d’autre chose). J’ai vu circuler des tableaux auxquels on essaie de faire dire ce qui ne s’y trouve pas vraiment.

On affirme que les gens ne meurent pas vraiment de la COVID parce que 94 % des patients souffrent d’autres maladies chroniques. « Ah, mais ces gens ne meurent pas de la COVID, ils meurent d’autres causes, mais avec la COVID ! » Sauf que ce n’est pas ce que ces données signifient.

En fait, les personnes qui meurent de la COVID sont souvent atteintes d’autres maladies, ce qu’on appelle des comorbidités, qui augmentent toutefois de beaucoup les risques d’être emporté par le virus de la COVID. Comme par n’importe quelle autre infection, d’ailleurs.

Cela dit, mis à part quelques anecdotes (parfois douteuses) rapportées ici et là, je n’ai lu aucune preuve qu’un grand nombre de patients affectés par la COVID sont décédés d’une autre maladie. Cela n’exclut pas une erreur occasionnelle sur un certificat de décès, ce qui est très loin d’une machination.

Enfin, il est aussi vrai que beaucoup de patients atteints de la COVID souffrent de problèmes touchant une foule de systèmes, par exemple des caillots dans les poumons, des AVC ou des atteintes cardiaques, qui, cette fois, ne sont pas des comorbidités, mais bien des complications, liées aux actions multiples de ce virus aux effets complexes.

Une deuxième vague ou pas ?

Combien de fois ai-je lu qu’il n’y aurait pas de deuxième vague ou même qu’on n’en voit pas lors des pandémies (ce qui est faux) ? Bien trop souvent.

Dans certains pays, la deuxième vague est déjà là et vigoureuse. Par exemple, en France, le nombre de cas a remonté à environ 5 000 par jour, niveau atteint durant le pire de la pandémie au printemps. Entre les deux, il y a eu très peu de cas. Si ce n’est pas là une deuxième vague, il faudra que je repasse mon permis de conduite d’embarcation à moteur.

https://www.worldometers.info/coronavirus/

S’agissant du même virus partout dans le monde, avec un même taux de contagiosité, il serait étonnant de voir diminuer les cas sans jamais assister à leur remontée, le virus continuant à circuler et les activités ayant plutôt tendance à reprendre, ici comme ailleurs.

Il est probable que chez nous les cas vont augmenter de nouveau dans les prochaines semaines. Le contraire me surprendrait vraiment avec le retour des activités, dans les écoles et ailleurs. En plein ce qu’il faut pour propager un virus plus contagieux que celui de la grippe.

Ceux qui disaient qu’il n’y aurait pas de deuxième vague ont commencé à changer leur discours : d’accord, les cas remontent… mais pas les hospitalisations, c’est donc une fausse pandémie, rien de grave. Aux États-Unis, pourtant, assez rapidement, les hospitalisations sont reparties à la hausse, assez pour congestionner les systèmes de santé de plusieurs États, comme celui du Texas en début d’été.

Les mêmes sceptiques ont alors avancé que les gens ne mouraient pas beaucoup cette fois, et qu’une pandémie où les gens ne meurent pas n’en est plus une. Soit, il y a un peu plus de vrai ici : on dénombre clairement moins de morts maintenant que lors de la première vague au printemps, et ce, dans plusieurs pays, comme chez nous ou en France, et c’est tant mieux.

https://www.worldometers.info/coronavirus/

En effet, du point de vue des hospitalisations et de la mortalité, ça va plutôt bien chez nous : environ six nouveaux patients hospitalisés par jour et un seul nouveau patient aux soins intensifs, soit une situation bien moins grave que celle du printemps. Mais notez que ce n’est pas zéro : des gens souffrent et sont assez malades pour se retrouver à l’hôpital chaque jour.

Certains en ont profité pour avancer l’idée que le virus serait moins dangereux qu’avant. Pourtant, peu de faits appuient cette idée. Bien que certaines études (réalisées en laboratoire) mentionnent une possible mutation importante du virus, rien ne dit que cette mutation (comme en voit souvent chez les virus) a diminué sa dangerosité ou sa contagiosité dans le monde réel.

L’explication probable de la baisse des décès, c’est plutôt que les virus contaminent actuellement des personnes plus jeunes qu’avant (ce qui est bien documenté). Qui, on le sait, sont moins affectées et se retrouvent bien plus rarement à l’hôpital (ça ne veut toutefois pas dire qu’elles n’y vont pas…).

Mais attention, les infections que se transmettent présentement les jeunes pourraient finir par toucher des personnes plus âgées et conduire à des complications bien plus fréquentes et, malheureusement, à plus de décès.

Il ne faut pas crier victoire trop vite pour une autre raison : à la fin du mois de juin, divers commentateurs sur les réseaux sociaux mentionnaient que s’il y avait de plus en plus d’infections aux États-Unis, la mortalité ne suivait pas, l’exemple donné étant souvent la Floride.

Or, comme on l’a bien vu plus tard en juillet, soit environ trois ou quatre semaines après la hausse des infections, la mortalité a elle-même beaucoup augmenté, pour atteindre environ 200 patients par jour. Dans plusieurs États américains, les hôpitaux ont été surchargés, fonctionnant à la limite de leur capacité.

On voit l’augmentation importante des cas à partir de la mi-juin en Floride. https://www.worldometers.info/coronavirus/
Les décès en Floride, pour leur part, ont plutôt commencé à grimper à partir de la mi-juillet, un décalage d’environ un mois. https://www.worldometers.info/coronavirus/

Il faut donc se méfier d’un décalage possible entre la courbe des cas et la courbe de mortalité. Même chez nous. Tant mieux si les hospitalisations et la mortalité n’augmentent pas, mais il serait fort surprenant que cette situation perdure si les cas augmentent de façon substantielle.

Une meilleure préparation

En cas de remontée (probable) des cas au Québec, nous devons donc nous demander si nous sommes mieux équipés qu’au printemps pour faire face à la situation. Je n’ai pas grand doute là-dessus : nous avons beaucoup appris des débuts difficiles de la pandémie chez nous, et sur plusieurs plans, et des mesures structurantes ont été prises.

Outre la planification de la réponse à une éventuelle deuxième vague, la stabilisation des CHSLD est certainement une priorité pour le nouveau ministre de la Santé, Christian Dubé. La mobilité du personnel dans les CHSLD, qui semble avoir été un facteur important de contamination et d’éclosion, étant dorénavant interdite, j’espère qu’on pourra appliquer cette mesure, qui dépend de la disponibilité des employés. Former un grand nombre de personnes pour pallier ce problème majeur était donc essentiel.

Le dépistage, de son côté, atteint un niveau beaucoup plus élevé. Pour aider au suivi rapide des cas positifs, on a annoncé l’embauche d’un millier de personnes par la santé publique. Des éléments cruciaux afin de prévenir la propagation, surtout dans le contexte du retour des classes.

On a aussi annoncé que le matériel de protection est disponible en quantité, plusieurs mesures ayant apparemment été prises pour éviter de futures pénuries, y compris une hausse de la production locale. Nous devrons éviter de revoir des travailleurs de la santé insuffisamment protégés.

Un automne sous tension

Tant mieux si nous sommes maintenant mieux préparés à affronter une possible deuxième vague, sans parler des connaissances accrues de la population envers le virus et de la normalisation bienvenue du port du masque, qui pourrait contribuer à limiter la propagation.

Mais l’automne pourrait tout de même être ardu pour d’autres raisons. Notamment parce que la COVID ne sera pas seule en lice : si la plupart des virus ont vu leurs activités réduites durant le pire de la pandémie, les mesures contre la COVID arrivant à les contenir, la suite des choses est difficile à prédire.

Il est donc à souhaiter que les virus de la gastro, du rhume et de la grippe, amis familiers de l’hiver, ne reprendront pas massivement du service dans les prochains mois si on veut éviter de contribuer à la surcharge du système de santé. Quand on sait que la grippe amène bon an, mal an un volume assez important de patients aux urgences, surtout des personnes âgées, pour congestionner les hôpitaux, on peut être inquiet. On espère un vaccin efficace.

Et comme l’infection à la COVID entraîne des symptômes viraux peu spécifiques, on pourrait se retrouver, dans les urgences et ailleurs, à évaluer une foule de patients affectés par des infections mineures, mais qu’on devrait considérer comme affectés par la COVID jusqu’à preuve du contraire, ce qui compliquerait l’organisation des soins. Les tests devront être rapidement offerts dans toutes les urgences pour faire le tri.

Le problème de la congestion des urgences ne sera pas non plus à prendre à la légère. Après l’étonnante accalmie du printemps, les urgences sont congestionnées depuis quelques semaines. Vous me direz que ça fait 50 ans qu’elles le sont autant, qu’il n’y a rien de neuf ici et pas de quoi en faire un plat.

C’est vrai, les chiffres sont les mêmes que d’habitude : 100 %, 125 %, 130 % de congestion dans les urgences. Mais non, cette fois, ce n’est pas du tout la même chose, je vous l’assure. La capacité d’absorption du réseau est bien moindre qu’avant. Parce que des centaines de lits ont été perdus en capacité d’hospitalisation, de même que des dizaines et des dizains de civières dans les urgences, en raison de la transformation des hôpitaux pour s’adapter à la pandémie. Par exemple, en transformant les chambres doubles en simples.

Et le défi habituel des urgences sera d’autant plus grand que les activités « normales » qui reprennent dans les hôpitaux (à bon droit parce qu’il y a des retards énormes accumulés) obligent à consacrer plus de lits d’hospitalisation aux patients « normaux » qu’au printemps.

Et surtout, la congestion dans un contexte de pandémie, c’est bien plus risqué pour tout le monde, les patients des urgences comme le personnel des hôpitaux, notamment en raison des risques d’éclosion. La question des urgences, une priorité de tous les ministres de la Santé depuis les années 1980, le ministre Christian Dubé devra la placer au cœur de son mandat, un défi encore plus complexe qu’avant.

On le voit, l’automne ne sera pas de tout repos. Si une deuxième vague se lève dans les prochaines semaines, le système de santé pourrait de nouveau être poussé dans ses limites. Cela nous force à demeurer attentifs et prudents collectivement. Et surtout, à continuer de faire tout ce qu’on peut pour éviter la propagation de ce virus, du moins tant que des vaccins et des traitements efficaces ne seront pas offerts.

Que certains continuent d’en nier la gravité (ou même l’existence !) n’empêche pas ce maudit virus de faire plier les genoux des sociétés et des systèmes de santé les mieux pourvus, et d’attaquer les plus vulnérables d’entre nous. C’est à tout le monde d’y voir.

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Pourquoi, lorsque la 1e vague à frappée, alors qu’aucune mesure sanitaire, n’avait encore été mise en place, ce sont les patients de chlsd qui en ont été les plus affectés, alors qu’ils sont , d’après moi, une des tranches de la société les moins mobile. Maintenant, qu’une grande majorité de la population respecte les règles sanitaires (selon mon point vue), qu’est-ce qui fait en sorte, qu’une seconde vague, serait plus virulente, sinon diriez-vous que ces règles sont inefficaces?

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Lorsque la vague a frappé et que les cas de CHLSD ont augmenté, les visites étaient je pense déjà interdites et les mesures en place. Mais il y a eu des éclosions tout de même, probablement en raison de la mobilité du personnel.

Pour ce qui est d’une seconde vague, personne ne sait encore si elle sera plus marquée. C’est le même virus. Ça peut dépendre de qui sera touché majoritairement (des plus jeunes), de l’ampleur de la vague et des activités (transport en commun, écoles, travail, etc.).

Pour ce qui est des mesures, elles ne sont sans doute pas efficaces à 100%. Ni respectées par 100% des gens. Ni respectées 100% du temps par les gens. Je ne connais pas les chiffres de ces trois aspects, s’ils existent. Si l’activité humaine est marquée, difficile de dire si elles seront suffisantes. On croise les doigts… et on continue à travailler fort.

Merci pour vos questions.

Anecdote. Une personne m’a dit que depuis 3 jours il n’y a pas eu de décès au Québec. D’un côté vs pandémie, c’est vrai.
D’un autre, non. Je lui ai répondu : dans les 3 jours au Québec il y a eu environ 500 personnes qui sont décédées! Au Canada, en ces 3 jours, environ 2300.

Ma question/LA question, honorable Dr Vadeboncoeur : comment placer et garder la personne atteinte par la COVID-19 au cœur et au centre des processus d’information et de décision la concernant au plus haut point? La personne ou son représentant légal, bien sûr.

Ma 2e question : croyez-vous que le PM Trudeau, dans son Discours du 23 septembre, va nous affirmer que les travaux vont et iront bon train, sur le projet de Loi C-7 sur l’aide médicale à mourir? Que la loi C-7 sera voté bien avant le 18 décembre2020? Compassion oblige. Sérénité aussi pour les finissants de la vie, leurs proches et leurs soignants.

Admiration et gratitude, ALAIN!

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Oui! Merci! Merci! Dr. Vadeboncoeur.

Une idée. Ce n’est pas de votre domaine, je sais, mais il faudrait trouver un moyen de « célébrer » un peu le fait que nous avons traversé six mois de Covid sans encourir le désastre qui était possible, et de souligner qu’il faut maintenir le moral pour pouvoir continuer la lutte pendant plusieurs mois encore, et surtout pendant les mois durs d’hiver qui arrivent.

Je compatis avec les très jeunes, et aussi, peut-être surtout, avec les adolescents pour qui le collé-collé est si important (nous, les plus âgés, avons aussi été adolescents à un moment donné, et savons ce que ça représente, même si on a trop tendance à l’oublier des fois).

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