Les enfants des pensionnats, de parfaits cobayes pour les chercheurs en nutrition

Entre 1942 et 1952, des scientifiques ont fait des recherches contraires à l’éthique sur 1300 Autochtones, dont 1000 enfants, dans les communautés cries du nord du Manitoba et dans six pensionnats du Canada.

Deux jeunes filles couchées dans le dortoir du pensionnat All Saints à Lac La Ronge, en Saskatchewan, en 1945. (Boorne & May. Bibliothèque et Archives Canada)

L’auteure est doctorante en nutrition à l’Université de Toronto.

La découverte des restes de centaines d’enfants à Kamloops, Brandon, Cowessess et Cranbrook révèle au grand jour les sévices infligés aux enfants, aux familles et aux communautés autochtones par l’intermédiaire du système des pensionnats.

En tant que chercheuse en nutrition et colon canadien, je demande à mes pairs de reconnaître et de comprendre les préjudices causés par la malnutrition et les expériences nutritionnelles réalisées sur des peuples autochtones et les traces que ces expériences ont laissées.

Plus facile à assimiler

Ian Mosby, historien de l’alimentation, de la santé des Autochtones et de la politique du colonialisme canadien, a découvert qu’entre 1942 et 1952, les plus éminents scientifiques canadiens spécialisés en nutrition ont fait des recherches contraires à l’éthique sur 1300 Autochtones, dont 1000 enfants, dans les communautés cries du nord du Manitoba et dans six pensionnats du Canada.

Nombre d’entre eux souffraient déjà de malnutrition en raison des politiques gouvernementales destructrices et des terribles conditions de vie dans les pensionnats. Aux yeux des chercheurs, cela en faisait de parfaits sujets d’expérimentation.

Photo noir et blanc : une infirmière prélève un échantillon de sang sur un petit garçon
Une infirmière prélève un échantillon de sang sur un garçon au pensionnat de Port Alberni, en Colombie-Britannique, dans le cadre d’une enquête du ministère de la Santé nationale et du Bien-être social, en 1948. (Crédit : F. Royal. Canada. Office national du film du Canada. Photothèque. Bibliothèque et Archives Canada)

Frederick Tisdall, célèbre pour avoir créé les céréales Pablum pour nourrissons à l’Hôpital pour enfants malades de Toronto, Percy Moore et Lionel Bradley Pett, le principal auteur de ce qui est devenu plus tard le Guide alimentaire canadien, ont été les principaux architectes des expériences nutritionnelles menées dans les pensionnats.

Ils proposaient de rendre les Autochtones plus « rentables » pour le Canada grâce à l’éducation et aux interventions diététiques. Ils estimaient que si les Autochtones étaient en meilleure santé, ils risquaient moins de transmettre des maladies, comme la tuberculose, aux Blancs et que leur assimilation serait plus facile. C’est ainsi qu’ils ont réussi à faire accepter leur projet d’expérimentation nutritionnelle par le gouvernement fédéral.

Tisdall, Moore et leur équipe se sont basés sur les résultats d’une recherche faite auprès de 400 adultes et enfants cris du nord du Manitoba. Les candidats avaient été soumis à une série d’évaluations intrusives, notamment des examens physiques, des radiographies et des prises de sang.

S’appuyant sur cette base de référence, les chercheurs ont proposé de donner aux enfants du pensionnat d’Alberni une quantité minimale de lait pendant deux ans, suffisamment pour priver ces enfants en pleine croissance des calories et des nutriments dont ils avaient besoin.

D’autres expériences ont consisté à priver les enfants des groupes témoins de vitamines et de minéraux essentiels, tout en empêchant les services de santé autochtones de leur fournir des soins dentaires, sous prétexte de ne pas influencer les résultats de l’étude.

Même avant ces expériences, des rapports avaient déjà fait état de cas de malnutrition sévère et de graves carences en vitamines et minéraux chez les enfants des pensionnats.

Des expériences aux fondements racistes

L’intérêt pour la recherche sur la nutrition s’est accru de façon spectaculaire dans les années 1940, après que le Conseil canadien de la nutrition ait déclaré publiquement que plus de 60 % de la population canadienne présentait des carences nutritionnelles.

Jusque-là, la plupart des expériences étaient réalisées sur des animaux, mais des chercheurs comme Pett ont profité de l’occasion pour utiliser des Autochtones comme rats de laboratoire.

S’ils agissaient souvent sous le prétexte de vouloir comprendre et aider les populations autochtones, les fondements racistes de ces expériences nutritionnelles étaient clairs.

Les chercheurs disaient vouloir décortiquer le « problème indien ». Moore, Tisdall et leurs collaborateurs ont attribué à la malnutrition des préjugés discriminatoires concernant les Autochtones comme « l’insouciance, l’indolence, l’imprévoyance et l’inertie ».

A.E. Caldwell, directeur du pensionnat d’Alberni, a affirmé que la malnutrition était causée par les régimes alimentaires et les modes de vie traditionnels, qu’il a également qualifiés d’« habitudes indolentes ». Les expériences nutritionnelles, ainsi que la nourriture inadéquate et de mauvaise qualité donnée aux enfants dans les pensionnats, cadraient parfaitement avec le mandat d’assimilation de Caldwell.

Empêcher pratiquement tous les enfants d’avoir accès à une alimentation traditionnelle adéquate était un autre moyen de coloniser et de procéder à un génocide culturel.

Une infirmière regarde des garçons cracher dans des éprouvettes
Une infirmière du ministère de la Santé nationale et du Bien-être social supervise la collecte d’échantillons de salive de garçons au pensionnat de Port Alberni, en Colombie-Britannique, en 1948. (Crédit : F. Royal. Canada. Office national du film du Canada. Photothèque. Bibliothèque et Archives Canada)

Selon les conclusions de Mosby, Pett cherchait à mieux comprendre l’abandon « inévitable » des aliments traditionnels, alors que les pensionnats avaient été délibérément conçus pour provoquer cet abandon.

Les recherches de ces experts en nutrition sont tout à fait contraires à l’éthique selon les normes contemporaines. Il est difficile aujourd’hui de croire qu’il ait déjà été acceptable de faire ce genre d’expérimentation sur quiconque, encore plus sur des enfants, sans leur consentement.

Les conséquences de l’Holocauste et des expériences biomédicales dans les camps de concentration ont conduit à l’élaboration du code de Nuremberg, en 1947, qui stipule que le consentement volontaire pour la recherche est absolument essentiel et que les expériences doivent éviter toute souffrance mentale et physique inutile.

Le code a été publié l’année même où Pett a commencé ses expériences de nutrition dans six pensionnats.

Conséquences de la malnutrition et de l’expérimentation

La malnutrition infantile peut être mortelle, surtout lorsqu’elle est associée à un risque de maladie, ce qui était souvent le cas dans les pensionnats.

Le rapport final de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada indique que les principales causes de décès des enfants dans les pensionnats étaient les blessures physiques, la malnutrition, la maladie et la négligence.

Pour les survivants des pensionnats, la malnutrition a encore des effets tangibles. La privation de nourriture pendant l’enfance augmente le risque de maladies chroniques comme le diabète de type 2, et les recherches indiquent que la malnutrition sévère peut même provoquer des changements épigénétiques qui peuvent être transmis de génération en génération.

Il est immoral de soumettre des enfants qui ont déjà souffert à ce type d’expériences.

L’insécurité alimentaire et les problèmes de nutrition dans les communautés autochtones sont des problèmes majeurs au Canada, qui découlent des pensionnats et des politiques coloniales qui perdurent.

Les expériences traumatisantes menées dans les pensionnats et dans les communautés ont fait en sorte que pour de nombreux peuples autochtones, les établissements de soins de santé sont des endroits risqués. Cela peut expliquer pourquoi certains Autochtones hésitent à se faire vacciner contre la COVID-19. D’autant plus que la stigmatisation, la violence et le racisme envers les peuples autochtones sont encore présents.

Les histoires de malnutrition et d’expériences nutritionnelles sur des enfants et des adultes autochtones ne sont pas nouvelles. Elles ont été rapportées dans les médias en 2013 après les recherches et le plaidoyer de Mosby.

Elles ne sont pas une surprise non plus pour les peuples autochtones, qui nous ont déjà raconté ces vérités. Il est plus que temps d’apprendre à les écouter.


Si vous êtes un survivant des pensionnats ou si vous avez été affecté par le système des pensionnats et que vous avez besoin d’aide, vous pouvez obtenir la Ligne d’écoute des pensionnats autochtones, accessible 24 heures sur 24, en composant le 1-866-925-4419.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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Il est mentionné das le texte que 60% des enfants canadiens souffraient de malnutrition au cours de la dernière guerre mondiale jusqu’à une décennie plus tard. Enfant, je me souviens que dans les années 50′, ma mère nous obligeait à prendre une cuillère de NEOCHIMICAL comme supplément alimentaire quotidien. Alors, il serait pertinent de déposer un reportage concernant ce volet de malnutrition des familles canadiennes. La sortie de la guerre et l’absence des hommes au pays ont causes de pauvreté et de malnutrition. Il y a beaucoup à écrire à ce sujet; il serait de plus pertinent de pousser l’exercice auprès des familles et personnes les moins bien nantis de notre société. Arrêtez de faire des reportages de «sensation» et offrez-nous un reportage sinon une chronique réaliste et pertinente dans le temps, soit du passé au futur.

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Difficile de comprendre ce commentaire. D’un côté «Il y a beaucoup à écrire à ce sujet; il serait de plus pertinent de pousser l’exercice auprès des familles et personnes les moins bien nantis de notre société» et d’un autre «Arrêtez de faire des reportages de «sensation» et offrez-nous un reportage sinon une chronique réaliste et pertinente dans le temps, soit du passé au futur»… Les enfants autochtones étaient très certainement parmi «les moins bien nantis de notre société», sinon les pires donc les plus pertinents et du même souffle vous invitez L’Actualité à arrêter de faire des reportages de «sensation»… Que voulez-vous au juste? Est-ce parce qu’on parle d’enfants autochtones? Est-ce que ça aurait à voir avec la gêne qu’ont les Canadiens face au génocide de nos prédécesseurs envers les peuples autochtones? On aimerait mieux ne plus en parler, c’est çà?

Un? Voulez-vous dire un «colon» dans la phrase «En tant que chercheuse en nutrition et colon canadien» ? Je pense que c’est çà parce que moi aussi je me suis posé la question et la seule réponse à laquelle j’ai pu penser c’est que le texte est traduit de l’anglais et que madame l’autrice a écrit «settler» en anglais, un terme bien connu dans le ROC pour désigner les immigrants européens depuis le débarquement de Cartier en 1534 jusqu’à nos jours. En français, techniquement le mot settler se traduit par colon mais l’expression est peu utilisée ici et est devenue un peu péjorative au Québec quand on dit de quelqu’un qu’il est un colon. Le féminin est colone mais ça aussi ça se dit mal car on pourrait confondre facilement avec une colonne et madame l’autrice se décrirait-elle comme colone canadienne? Ah la traduction! L’Actualité pourrait faire mieux et tenter de publier des textes écrits en français, pas des traductions où les pièges abondent.

Très intéressant, j’ètais sous impression que le haut taux de diabète et d’obésité était due a une prédisposition génétique: que les gènes des autochthones n’étaient « habitué » la nourriture transformé et ne la métabolisaient pas correctement.

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