Les failles révélées par la pandémie

S’il était difficile de prédire où et comment frapperait cette pandémie longtemps redoutée, les gouvernements successifs qui nous ont représentés en ont certainement aggravé les effets, ayant longtemps fermé les yeux sur certains problèmes de fond de notre système de santé.

Photo : Daphné Caron

La pandémie a causé chez nous la mort de milliers de personnes âgées et de centaines d’autres plus jeunes, sans compter toutes celles qui ont survécu à un séjour plus ou moins houleux aux soins intensifs et souffriront longtemps de séquelles. Mais le virus n’est pas le seul responsable de ce funeste bilan.

Beaucoup de sociétés ont connu les mêmes drames, plus intenses encore quand les ressources étaient dépassées (comme à New York, en Lombardie, en Alsace ou à Madrid), ce qui heureusement n’a pas été le cas chez nous : nos plus malades ont été bien soignés à l’hôpital ; nos soins intensifs, sous haute tension durant plusieurs semaines, n’ont jamais débordé ; nos urgences sont demeurées tranquilles — pour une rare fois dans le présent siècle. L’engagement sans limites des soignants nous a permis de tenir le coup.

On se dira qu’on ne pouvait prévoir l’ampleur de cette vague ni où elle frapperait. Sauf que… plusieurs des conséquences graves de la pandémie ne sont pas tombées du ciel, déjà inscrites dans les failles qui minent depuis longtemps notre système de santé. Le recours dans les centres pour personnes âgées à une main-d’œuvre plus ou moins formée, trop mobile (par manque d’effectifs) et insuffisamment rémunérée est un exemple bien connu de tout le monde.

De manière plus générale, notre potentiel relativement limité d’offrir des soins en temps opportun est tout aussi coupable : moins de médecins qu’en Europe ; une capacité d’hospitalisation réduite ; un manque d’investissement dans les soins à domicile. Les compressions en santé publique avaient aussi miné la capacité d’analyse et d’action avant même la pandémie. Et nos microbiologistes ont souvent dénoncé la réduction des budgets dans les services de salubrité.

Début mars, la COVID s’est donc engouffrée dans les murs de nos établissements, une mise sous tension extrême du réseau de soins qui a conduit à des brisures touchant les maillons les plus faibles — ce qui n’a rien de surprenant.

La pénurie de personnel s’est invitée au cœur de la tempête, plongeant d’abord les centres pour personnes âgées dans la tourmente. On avait cru à tort que d’y empêcher les visites les épargnerait du virus, et peut-être par manque de leadership local et anticipation insuffisante, on semble avoir négligé leur préparation. Chose certaine, la question cruciale de la mobilité de notre main-d’œuvre est demeurée longtemps dans l’angle mort — à moins qu’elle ne fût tout simplement impossible à résoudre à temps.

Les éclosions majeures ont plongé ces milieux de vie dans une crise sans précédent. Dans l’urgence d’une tentative de sauvetage désespérée, qui a tout juste permis d’éviter le naufrage, le personnel et les médecins des établissements de santé y ont été déployés, ce qui a fragilisé les effectifs des hôpitaux, au point d’y menacer certains services. Nos décideurs ont aussi bloqué les vacances et forcé le travail à temps plein malgré la pression et la fatigue, et une vague de démissions inédite en a directement découlé. C’était peut-être nécessaire, je ne sais pas, mais sûrement pas sans conséquence.

Le manque de matériel de protection, poussant à étirer au-delà du raisonnable son utilisation (au point que les autorités ont dû émettre de multiples directives afin d’éviter les ruptures de stock), n’était qu’un autre effet miroir de notre tendance à n’engranger que le minimum requis — certains appellent cela de la rigueur budgétaire —, tout comme l’absence d’une capacité manufacturière locale, nous rendant trop dépendants de fournisseurs lointains.

Les patients qui attendaient depuis longtemps une intervention ont vu les délais exploser — le mot est cette fois approprié — quand il a fallu reporter avec raison les soins les moins urgents afin de prévenir la surchauffe, ce qui a exacerbé les problèmes d’accès.

Nous avons depuis continué à ramer péniblement contre le courant grâce au dévouement du personnel encore ébranlé, en nombre insuffisant pour répondre à l’adaptation pandémique : rattraper près de 100 000 interventions retardées tout en soignant les nouveaux malades atteints durant la seconde vague de COVID, c’est un peu la quadrature du cercle.

S’il était difficile de prédire où et comment frapperait cette pandémie longtemps redoutée, les gouvernements successifs qui nous ont représentés en ont certainement aggravé les effets, ayant longtemps fermé les yeux sur certains problèmes de fond de notre système de santé. Voilà de bien terribles leçons pour comprendre comment nous aurions pu faire mieux — ou plutôt comment nous « pourrons » faire mieux la prochaine fois.

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« La pénurie de personnel s’est invitée au cœur de la tempête, … »

Elle était déjà là, et de façon très tangible, depuis une décennie.

« la question cruciale de la mobilité de notre main-d’œuvre est demeurée longtemps dans l’angle mort —« 

C’mon, Doc. Tous, dans le milieu, le savaient.

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Je n’ai pas écrit que ces problèmes sont apparus avec la pandémie, mais plutôt le contraire. Je parle justement des problèmes qui existaient avant la pandémie, et qui passaient plus ou moins sous le radar (ou que nos gouvernements ne voulaient pas résoudre) mais ont été au coeur des conséquences les plus graves de la pandémie. Bonne journée.

Hey bien,
Ça fait trois mois que je suis dans le système de la santé (dans la branche DI -TSA-DP) comme intervenante pivot. Il y a eu 4 départs en burn-out, une dizaine de départ pour changer d’emploi.
Lors de mon entrevue, ils ne m’ont jamais parlé de ce type d’emploi.
Ils m’ont dit que j’allais faire de l’intervention (pour moi l’intervention se fait avec la clientèle), mais pour ma chef l’intervention pour elle c’est de l’intervention administrative.
En discutant avec des collègues, je me suis fait dire que les tâches ont beaucoup changé et que l’intervenant pivot en a plus qu’avant, bref nous en avons plus que tous les autres.

Amélie,

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Merci pour cet article clair et concis. J’aimerais croire à votre conclusion, mais j’en doute. Nous sommes embourbés dans un système politique lourd avec de trop nombreux paliers.

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Je pense que la conclusion est juste: on pourra assez facilement faire le bilan et comprendre ce qui s’est passé. Reste à voir surtout si nous voudrons corriger les failles ainsi exposées. Bonne journée.

Voilà qui est bien beau ! J’apprends que nous pourrions faire mieux. Certes, je comprends que pour faire mieux, il faut plus d’argent. Mais comment peut-on faire mieux en un rien de temps ?

— Et pourrait-on faire les choses autrement ? Pas seulement en santé soit dit en passant.

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On aurait surtout pu faire moins mal. Mais bon, ces failles ont été tolérées. Il faut espérer qu’elles ne le seront plus. Bonne journée à vous.

Le problème dans notre système de santé est facile, en fait trop facile à régler. Il s’agirait tout simplement de définir les priorités.
1-Quel pourcentage de nos revenus voulons-nous ou devons-nous consacrer à notre système de santé.
2- Puis, comment distribuer entre les intervenants et les besoins matériels cet argent d’une façon juste et équilibrée.
3- Au départ, comment devons-nous rémunérer nos professionnels? À partir de quel pourcentage des revenus devons-nous consacrer la part réservée aux médecins, aux infirmières etc….
4- Puis, à la fin……que reste-t-il pour les opérations : gérance, nourriture, médicaments, infrastructures, chauffage, climatisation, entretien…etc
Et là, vous verrez que les pourcentages vont obligatoirement changé tout au long de l’exercice parce que plusieurs instances, soit les ordres professionnels, les syndicats auront foutu le bordel dans la boîte. Ce sera un cercle vicieux tant et aussi longtemps qu’un gouvernement n’osera mettre un pied à terre et imposer la répartition du revenu disponible pour que les BÉNÉFICIAIRES soient pris en considération.

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On ne peut vous donner tort. Mais avoir une approche purement théorique de la question reste de portée limitée. Il y a l’aspect historique. L’environnement géographique. Le contexte politique. Bref, le système de santé n’est pas pensé de manière uniquement théorique, c’est surtout une vaste organisation humaine qui s’inscrit dans le sillage de sa propre histoire. D’où la difficulté d’opérer de grands changements. Mais sur le fond, je vous suis. Bonne journée.

Article décevant car plaintif et sans résumé des constats et des façons de faire. Surprenant de la part de cet urgentologue qu’habituellement j’apprécie beaucoup.😔

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J’aimerais bien répondre à votre commentaire, mais je ne suis pas certain de le comprendre. Je regarde la définition de « plaintif » (Larousse) et je ne vois pas trop, désolé : « Qui traduit une douleur, une peine : Ton plaintif. Littéraire. Qui produit des sons semblables à des gémissements : Le bruit plaintif du vent dans les branches. ». Bonne journée.