Les jeunes qui plantaient des arbres

Petite histoire d’une reforestation réussie au Nicaragua grâce à une ONG montréalaise et à la Bourse du carbone.

Les jeunes qui plantaient des arbres
Photo : EnRacine

Samuel Gervais peut dire qu’il contribue à sauver la planète. Depuis quatre ans, l’ONG que codirige ce jeune trentenaire a planté 466 000 arbres au Nicaragua. Grâce à elle, une région désertique sera ainsi retapissée de vastes forêts. Pas mal pour une petite organisation fondée par quatre étudiants idéalistes que le hasard a réunis à l’Université Concordia en 2007.

Et tout ça grâce aux crédits de carbone !

EnRacine, l’ONG créée par Samuel Gervais, Kahlil Baker, Laura Howard et Brooke Van Mossel-Forrester, est une véritable histoire de réussite du marché du carbone. Un marché peu connu, dont la valeur a pourtant atteint 142 milliards de dollars en 2010 ! Sur ce marché, une tonne de CO2 captée égale un crédit de carbone. Et il s’avère que les arbres en captent des milliers de tonnes, puisqu’ils sont composés à 50 % de carbone. Le jour où Samuel Gervais et ses collègues ont compris que les arbres qu’ils plantaient au Nicaragua pouvaient devenir une source de financement, tout a changé pour eux. « Jusque-là, nous dépendions des dons des étudiants des collèges et des universités et des subventions de la Caisse d’économie solidaire et de la Corporation de développement économique communautaire Rosemont-Petite-Patrie, mais nous cherchions active­ment une source de financement stable ! Nous l’avons enfin trouvée avec le marché du carbone », me raconte Samuel Gervais, le regard pétillant quand il se remémore ce moment charnière de la vie d’EnRacine. C’était en 2009. Depuis, l’ONG a vendu 109 000 crédits de carbone.

Voir le photoreportage «EnRacine : une ONG montréalaise reboise le Nicaragua» >>

D’abord en Europe, car c’est là qu’est le plus grand marché du carbone au monde. Il y a deux marchés, en fait : le réglementé et le volontaire. Le marché réglementé, le plus important, issu du protocole de Kyoto (et celui que ciblait EnRacine au départ), s’est avéré prohibitif : il aurait fallu dépenser 300 000 dollars pour obtenir les certifications et autorisations requises pour y entrer. L’ONG s’est donc tournée vers le marché volontaire, beaucoup plus abordable – moins de 10 000 dollars pour obtenir une certifi­cation. Sur ce marché, les entre­prises ou les particuliers achètent des crédits de carbone par conviction écologique, sans y être contraints par leur État. Un marché plus petit, où on compte en millions plutôt qu’en milliards.

La certification des crédits est obligatoire pour pouvoir les vendre sur le marché du carbone. Elle est accordée par des agences, qui garantissent aux acheteurs la qualité des crédits vendus, exacte­ment comme le fait Moody’s pour les titres de créance ou Écocert pour les produits biologiques. EnRacine a réussi à décrocher la certification écossaise Plan Vivo, l’équivalent d’une cote AAA sur le marché du carbone. « Ça démarrait bien pour nous, car Plan Vivo nous a ouvert non seulement le marché des investisseurs écologistes, mais aussi celui des investisseurs responsables », se souvient Samuel Gervais. En effet, Plan Vivo exige que les populations locales soient les premiers bénéficiaires de la vente des crédits de carbone. C’est ce qu’elle appelle la « reforestation sociale ».

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BOURSE DU CARBONE AU CANADA

40 %

des transactions ont été faites en Alberta, dans le cadre de l’Emission Trading Regulation.

 

30 %

l’ont été sur le marché volontaire, surtout en Colombie-Britannique.

 

30 %

en Ontario et au Québec, aussi sur le marché volontaire.

 

Même avec la certification Plan Vivo, EnRacine n’était pas au bout de ses peines. Il lui fallait trouver des détaillants de carbone pour écouler ses crédits. Après des centaines d’appels, elle en convainc trois, dont Prima­Klima-Weltweit, de Düsseldorf, en Allemagne. EnRacine venait de gagner le gros lot !

« PrimaKlima est une association très respectée en Europe. Dès qu’elle a dit oui, les autres partenaires ont suivi », se rappelle Samuel Gervais. L’argent entrait enfin dans les caisses d’EnRacine, et la reforestation à San Juan de Limay pouvait passer à la vitesse grand V.

San Juan de Limay, au Nicaragua, la région où EnRacine fait du reboisement, s’étend sur 7 400 hectares (74 km2, soit 40 % de l’île d’Orléans). Dans les années 1950, des sociétés américaines s’y sont établies et ont rasé tous les arbres pour pratiquer la culture intensive du coton. Lorsqu’elles sont parties, 30 ans plus tard, les terres étaient complètement asséchées. On ne pouvait ni les cultiver ni y faire paître les troupeaux.

Pour restaurer cet écosystème, EnRacine a entrepris d’y planter six variétés d’arbres. Des bois d’œuvre – l’acajou, le pochete, le mandagual et le genizero, qui abondaient dans cette région auparavant – et des bois de chauffage – le leucaena et le madero negro, le combustible utilisé par les familles de Limay. Ces arbres seront coupés au fur et à mesure qu’ils atteindront leur maturité pour être vendus sur les marchés et remplacés aussitôt par de nouvelles plantations.

Ce cycle continu de coupe et de reboisement permettra aux paysans de vivre de leur forêt indéfiniment. Il faut toutefois compter cinq ans avant une première récolte, et en attendant, ce sont les crédits de carbone qui fournissent un gagne-pain aux paysans. Mais déjà, les résultats sont spectaculaires. « Nos plantations de l’an dernier ont deux mètres de haut ! » s’émerveille Samuel Gervais. Le paysage de San Juan commence à reverdir : 180 000 arbres ont été plantés l’an dernier, 360 000 – le double – le seront en 2012.

EnRacine vend maintenant ses crédits de carbone en Suède, en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis, mais aussi au Canada. Santropol, Les Distributions BMB, à Laval (un distributeur de matériaux de construction), l’Université Concordia, Jack Wolfskin (un fabricant allemand de vêtements de plein air) et Cascades font partie de ses clients.

Cascades achète des crédits de carbone d’EnRacine pour neutraliser les émissions de CO2 de ses actionnaires qui viennent assister à son assemblée annuelle. Hubert Bolduc, vice-président aux communications et aux affaires publiques de Cascades, reconnaît que c’est le sérieux d’EnRacine qui l’a séduit. « On s’était aperçu que plusieurs groupes écologiques étaient en fait des charlatans qui ne reboisaient pas les hectares qu’ils promettaient. EnRacine remplit ses promesses. En plus, l’organisme a un volet social qui nous plaît bien ! »

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Le marché du carbone en Amérique du Nord

2003. Première Bourse du carbone, la Chicago Climate Exchange (CCX).

2010. La CCX, tombée en désuétude à la suite du refus des Américains de signer le protocole de Kyoto, est rachetée par l’Intercontinental Exchange, d’Atlanta.

2011. Toujours pas de marché réglementé du carbone en Amérique du Nord, sauf des marchés régionaux. La Western Climate Initiative (WCI) est le plus important. La Californie, le Québec, l’Ontario l’ont signée, et par la suite le Manitoba et cinq autres États américains le feront aussi. Ce sera le plus grand marché du carbone réglementé après celui de l’Europe.

2013. Première année d’imposition de quotas d’émission de CO2 en vertu de la WCI. 

La situation canadienne

2006. Création du Marché climatique de Montréal (MCeX), pour les produits dérivés du carbone. Plutôt calme jusqu’à maintenant, le MCeX pourrait s’activer quand les quotas imposés par la WCI entreront en vigueur, en 2013.

2010. Pas de quotas d’émission de CO2, mais l’obligation de déclarer toute émission supérieure à 50 000 tonnes aux autorités fédérales et à 25 000 tonnes aux autorités québécoises.

2010. 11 millions de crédits de carbone ont été négociés au Canada, à un prix oscillant autour de cinq dollars la tonne.

 

EnRacine pourrait voir le nombre de ses clients augmenter, car le marché volontaire a crû de 34 % l’an dernier. S’il poursuit sur cette lancée, les prix aussi pourraient grimper, surtout en Amérique du Nord. C’est du moins l’avis d’Yves Legault, vice-président de L2i Solutions financières : « En 2013, les quotas d’émission de la Western Climate Initiative vont entrer en vigueur, et cela fera augmenter la demande de crédits de carbone. »

Mais les crédits de carbone n’ont pas que des partisans ; ils ont aussi leurs détracteurs, qui les accusent de donner un chèque en blanc aux pollueurs. Samuel Gervais reconnaît que s’ils ne sont pas une panacée aux changements climatiques, ils ont au moins le mérite de récompenser ceux qui ont un comportement écoresponsable, alors qu’avant ces derniers n’en tiraient aucun bénéfice. Plus encore, les crédits peuvent devenir un outil de déve­loppement, comme le démontre l’initiative d’EnRacine au Nicaragua. Cent sept familles d’agriculteurs vivent maintenant de la plantation d’arbres à San Juan de Limay. Deux agronomes, une ingénieure et un technicien nicaraguayens ont été embauchés pour superviser leur travail. La vie reprend à San Juan, comme à Vergons dans la nouvelle de Jean Giono. Décidément, l’homme qui plantait des arbres a eu une nombreuse descendance.

 

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