Les Jeux olympiques de Rio provoqueront-ils une épidémie mondiale de Zika?

Selon un groupe d’experts, «on fait courir un risque inutile».

Photo: Andre Penner/AP
Photo: Andre Penner/AP

Des scientifiques de partout dans le monde n’exigent rien de moins que le report ou le déplacement des Jeux olympiques d’été 2016, prévus à Rio de Janeiro, en raison des risques d’expansion de l’épidémie Zika.

«On fait courir un risque inutile, quand 500 000 touristes étrangers de tous les pays viennent assister aux jeux et peuvent être infectés par le virus et revenir chez eux où l’infection peut alors devenir endémique» écrivent les experts, qui ne sont pas les derniers venus, souvent des sommités dans le domaine de la santé publique, de l’épidémiologie ou l’éthique.

Dans leur missive adressée à la directrice médicale de l’OMS, les 150 signataires de renom affirment que les connaissances acquises à propos du virus Zika demandent une décision courageuse afin d’éviter de mettre également à risque la santé des athlètes, des journalistes, des employés et des spectateurs.

Ils rappellent aussi que des évènements sportifs de grande envergure ont déjà été déplacés ou reportés pour des raisons similaires: la Coupe des Nations africaines pour Ebola ou encore la Coupe mondiale des femmes (FIFA) pour l’épidémie SRAS en 2003, par exemple, sur la base de mises en garde similaires.

De solides arguments

Les auteurs proposent une série d’arguments, plutôt convaincants, pour appuyer leur demande:

1. Le virus Zika (au moins la forme présente au Brésil) peut effectivement causer une microcéphalie, en plus d’être soupçonnée d’engendrer parfois un syndrome de Guillain-Barré, les preuves biologiques s’accumulant;

2. Même si le risque individuel reste bas, le risque populationnel est élevé, quand on tient compte des 120 000 cas probables de Zika au Brésil et des 1 300 cas confirmés de microcéphalie (en plus de 3 300 cas qui font l’objet d’une enquête);

3. La population de Rio de Janeiro est déjà très touchée par le virus Zika, démontrant un des plus hauts taux d’infection au pays;

4. Les programmes actuels de contrôle des moustiques sont inefficaces, l’incidence de la Dengue (transmise par le même moustique) à Rio de Janeiro étant par exemple en forte augmentation en 2016 par rapport aux dernières années;

5. Le système de santé de Rio de Janeiro est déjà affaibli par les contraintes économiques, empêchant tout sursaut d’activité pour contrer l’épidémie, d’autant plus que les programmes de lutte aux moustiques ont été visés par des compressions récentes de l’ordre de 20 %;

6. Il est possible d’éradiquer le moustique transportant le virus Zika, comme cela a déjà été réalisé dans les années 1950, le retour ayant apparemment été causé par un relâchement des mesures de contrôle.

7. Bien que le risque de transmission puisse diminuer durant l’hiver brésilien, durant lequel se tiennent les JO, le retour des athlètes et visiteurs dans leur pays de l’hémisphère nord (durant «notre» été) contribuerait à répandre les virus dans des régions auparavant peu touchées.

Comme l’ampleur future de l’épidémie Zika demeure inconnue, les experts suggèrent que l’idée de tenir les JO cet été à Rio de Janeiro soit reconsidérée. Ils proposent de déplacer les JO dans le futur, au moment où un meilleur contrôle du virus aura été atteint ou encore de déplacer les JO dans une autre ville du monde, détenant déjà les infrastructures requises.

Retarder les jeux permettrait par ailleurs d’affronter le virus à un moment où les problèmes économiques, politiques et sociaux du Brésil pourraient être réglés – ce dont on peut toutefois douter à court et moyen terme vu l’ampleur des défis actuels.

Les signataires de la lettre mentionnent aussi que beaucoup de participants, athlètes ou non, pourraient remettre en question leur décision de participer, sans toutefois avancer de chiffres à l’appui.

Cette recommandation serait concordante avec celle du Center for Disease Control (CDC) américain, une autorité aux É.-U. reconnue partout dans le monde, qui demande de retarder un voyage jugé non essentiel dans les zones touchées par le virus du Zika. Pour un athlète qui s’entraine depuis des années afin de participer aux jeux, cette décision serait toutefois très difficile.

L’OMS en conflit d’intérêts?

Les auteurs accusent même l’OMS d’être en conflit d’intérêts, en raison de sa collaboration avec le Comité international olympique (CIO). Citant la rapidité avec laquelle l’OMS balaie du revers de la main les risques potentiels, les signataires prétendent que l’OMS ne peut maintenir sa neutralité lorsqu’elle doit faire des recommandations de voyage pour le CIO tout en étant responsable de lancer des alertes de santé publique.

Ils mentionnent aussi l’existence d’un protocole de collaboration entre l’OMS et le Comité international olympique, dont les tenants et aboutissants n’auraient jamais été rendus publics. Ils réclament que, dans un souci de transparence, son contenu soit rendu public, ce qui pourrait aider à contrer les allégations de conflit d’intérêts.

Accusant donc l’OMS de sous-estimer les problèmes potentiels et contestant la crédibilité de l’organisation sur le sujet, ils exigent l’implication d’experts internationaux indépendants afin de mieux évaluer les risques sanitaires encourus.

L’OMS ne change pas sa position

L’OMS a répondu dès le 28 mai que d’annuler les Jeux olympiques de 2016 «ne changerait pas de manière considérable l’expansion internationale du virus Zika», déjà présent dans près de 60 pays.

Elle appuie notamment son raisonnement sur le fait que les gens continuent de voyager entre ces pays pour une variété de raisons, qui vont au-delà des Jeux olympiques.

L’organisation internationale souligne plutôt que la meilleure façon de réduire les risques demeure de suivre les recommandations des autorités de santé publique, qui déconseillent aux femmes enceintes de se rendre dans les régions touchées, et à leurs conjoints d’utiliser le condom pour éviter tout risque de transmission sexuelle, pour une période d’un mois après l’exposition potentielle.

Elle rappelle également les mesures suivantes pour assurer la protection individuelle :

  • Se protéger des piqures de moustiques par le port de vêtements à manches et jambes longues de couleur pâle et par l’usage approprié d’antimoustique.
  • De choisir des lieux de séjour avec air conditionné et fenêtres fermées
  • D’éviter de visiter des endroits sans eau courante et où les eaux usées ne sont pas traitées

Enfin, l’OMS assure enfin qu’elle conseille et collabore avec les autorités sanitaires du Brésil afin de réduire le risque de transmission.

Qui vivra verra

Déjà que ça va mal au Brésil du point de vue économique, que les installations seront peut-être livrées en retard et que la crise politique perdure, le pays, qui n’avait pas besoin de nouvelle menace virale, fera donc avec.

J’imagine qu’à quelques semaines des JO, il devient de plus en plus difficile de déplacer ou de reporter cet énorme évènement. Bref, il est à peu près certain qu’elle ne bougera pas et que les jeux auront lieu.

Mais qui diable a raison? L’OMS ? Les 150 experts ? Honnêtement, je n’en sais rien.

On le saura bien assez tôt, soit à l’automne 2016. En attendant, on croise les doigts, mais surtout, on se protège contre les moustiques si on se rend dans le Sud.