Les Jeux recyclables

Les athlètes logeront dans des condos déjà acquis par des acheteurs, l’anneau de patinage de vitesse sera transformé puis intégré dans un centre sportif après les Jeux. Pas d’« éléphant blanc » en vue à Vancouver !

Photo : Nick Westover
Photo : Nick Westover

Avec ses Jeux, en 2008, Pékin avait convié le monde à un banquet gargantuesque. Vancouver, elle, organise un pique-nique au pied des montagnes. Et cette fois-ci, on a prévu des ustensiles et des assiettes réutilisables. Car les organisateurs canadiens ont tout fait pour éviter de se retrouver, après la fête, avec un fardeau comme celui du « Nid d’oiseau », ce stade olympique à l’architecture audacieuse symbolisant la gloire de la Chine. Deux ans après les Jeux, il n’a été utilisé qu’à deux reprises : pour y présenter une partie de soccer et un opéra de Puccini. C’est bien peu pour un ouvrage dont l’entretien coûte chaque année neuf millions de dollars.

Vancouver veut devenir la ville des « Jeux recyclables ». En février, le monde découvrira deux sites enchanteurs de la côte ouest canadienne : la région de Vancouver, où auront lieu les compé­titions intérieures, et le village de Whistler, qui accueillera les épreuves de ski et de glisse. Ces derniers sont reliés par une auto­route de 120 km à flanc de montagne, appelée Sea-to-Sky (de la mer au ciel), qu’on a élargie afin de la rendre plus sécuritaire. Les Montréalais et les Torontois, eux, envieront la Canada Line, ce nouveau métro automatisé, mi-surélevé, mi-souterrain, qui relie l’aéroport au centre-ville en un trajet de 25 minutes.

Mais ce sont des éléments plus discrets qui feront de ces Jeux un modèle pour l’avenir, dit le conseiller municipal Geoff Meggs, qui a travaillé à la candidature de Vancouver, en 2002, en tant qu’assistant du maire de l’époque, Larry Campbell. « Le concept de développement durable est au cœur de l’aventure. » Plutôt que de construire de nouvelles installations pour deux semaines de compétitions, la Ville a utilisé des constructions qui existaient déjà et qui reprendront leurs activités courantes sitôt les Jeux terminés. Et pour les quelques bâtiments neufs, on a prévu une vie postolympique avant même de faire fonctionner les pelles mécaniques.

Les cérémonies d’ouverture et de clôture se tiendront ainsi dans le stade BC Place, l’antre des Lions de la Colombie-Britannique, rivaux des Alouettes de Montréal. L’aréna des Giants, équipe de hockey de ligue mineure, accueillera les épreuves de patinage artistique, après des travaux de rénovation de 20 millions de dollars. Et les hockeyeurs olympiques s’affronteront dans l’aréna des Canucks. La patinoire restera aux dimensions de la LNH, une première (la surface olympique traditionnelle est plus grande). Le président de la Fédération internationale de hockey sur glace, le Suisse René Fasel, a donné son aval, indiquant que plus de la moitié des joueurs qui seront présents à Vancouver patinent déjà sur des surfaces nord-américaines.

L’anneau olympique de Richmond, un grand bâtiment coiffé d’un toit de bois courbé qui fait la fierté des organisateurs, est un anti-« Nid d’oiseau ». Construit en banlieue de Vancouver (près des hangars de l’aéroport) pour un coût de 178 millions de dol­lars, il abrite la longue piste ovale de patinage de vitesse. La vie postolympique du lieu a commencé avant même le début des Jeux, une autre première. Depuis son ouverture, il y a un an, l’anneau sert de centre sportif communautaire. Lors de ma visite, l’aire au milieu de la piste de glace – à elle seule aussi grande que deux gymnases – grouillait d’athlètes aux cheveux gris venus s’affronter au badminton et au volleyball pendant les Jeux des aînés, une manifestation sportive provinciale. Sur la mezzanine, au deuxième étage, des membres du gymnase regardaient les tournois en s’entraînant sur des vélos stationnaires. L’anneau de glace sera désactivé après les Jeux. Il disparaîtra sous un nouveau plancher, assez vaste pour aligner côte à côte deux grandes patinoires et quatre terrains de jeux pouvant être utilisés pour le soccer, le basketball ou le volleyball.

La décision de faire de cette installation un centre sportif accessible au public a toutefois un prix : à moins d’une intervention des dieux de l’Olympe, aucun record ne sera battu en patinage de vitesse à Vancouver. Pour obtenir des conditions optimales, on doit bâtir les anneaux olympiques en altitude, où l’air offre peu de résistance. Celui de Richmond se situe au niveau de la mer. L’air y est dense, chargé d’humidité. Assez, du moins, pour retrancher quelques millièmes de seconde aux temps des patineurs…

Les deux villages olympiques qui accueilleront les athlètes à Vancouver et Whistler ont également été conçus dans un esprit de « recyclage ». Le public a été invité à acquérir les propriétés de ces deux ensembles résidentiels… sans tou­tefois pouvoir les occuper avant la fin des Jeux – certains pourront se vanter que leur condo a accueilli un champion olympique ! À Whistler, on a bâti des maisons en rangée, une auberge de 100 chambres et installé des maisons mobiles dans une jolie vallée, à une vingtaine de minutes de route des pentes. Les unités mises en vente ont trouvé preneur en quelques jours, achetées surtout par des employeurs locaux. Il faut dire que Whistler souffre d’une pénurie de logements chronique pour les jeunes mordus de ski qui viennent y travailler – en échange d’un maigre salaire et d’un abonnement de saison. « Nombreux sont ceux qui dorment sur le canapé d’un ami », dit Katherine Beare, une Austra­lienne de 23 ans qui travaille à la zone d’embarquement de la toute nouvelle cabine téléphérique qui survole les 4,4 km séparant les sommets des monts Whistler et Blackcomb.

La situation est plus difficile pour le village olympique de Vancouver. La vingtaine de tours de verre, dans lesquelles logeront 2 800 athlètes, ont été cons­truites dans l’un des coins les plus prisés de Vancouver, en plein centre-ville, sur la rive de la baie de False Creek. Pourtant, seulement le tiers des 736 condos de luxe ont été vendus. La récession, qui frappe durement la Colombie-Britannique, n’avait pas été prévue dans les calculs. Et le promoteur privé responsable du chantier s’est retrouvé les poches vides lorsque, en pleine crise financière, son créancier, un fonds spéculatif de Wall Street, s’est retiré du dossier. La Ville a donc dû combler le vide : 458 millions de dollars s’ajoutent à sa dette.

Vancouver promet de compenser une partie de cette perte par la vente du reste des condos (certains coûtent des mil­lions) lorsque l’économie aura repris du tonus. Car la réputation du « village » surpassera le fait que des médaillés d’or y auront séjourné. « Ce sera le quartier le plus vert d’Amérique du Nord », dit fièrement Robin Petri, ingénieure de 37 ans chargée de s’assurer que tous les bâtiments respectent des normes environnementales élevées. « Nous visons la certification LEED or pour tous les immeubles », dit-elle, la voix couverte par le bruit des marteaux et des perceuses du chantier. La chaleur émanant des égouts sera récupérée pour chauffer les condos en hiver. L’eau de pluie, stockée dans des citernes souterraines, servira à faire fonctionner les toilettes et à irriguer les jardins, dont seront dotés plus de la moitié des toits de l’aménagement.

Alors que dans les médias de la province on critique les élus municipaux pour « le fiasco financier du village olympique », la faune locale, elle, a déjà adopté le nouveau quartier vert. Sur une petite île artificielle que l’on a construite sur le bord de la baie avec des roches provenant du chantier de l’élargissement de l’autoroute Sea-to-Sky, des résidants du coin ont vu un pygargue à tête blanche – un grand aigle – se poser sur un arbre. « Des harengs sont même venus pondre ici », dit Robin Petri.

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