Les laboratoires gouvernementaux, les parents pauvres de la recherche au pays

Les normes de sécurité automobile, celles qui régissent la fabrication du beurre, qui s’assurent qu’une ampoule de 100 watts génère bien 100 watts… tout cela (et bien plus) est déterminé dans les laboratoires et les centres de recherche gouvernementaux. Faut-il déduire que la baisse de financement qu’ils essuient depuis de nombreuses années met en péril la santé et la sécurité des Canadiens ?

Photo : Drew Hays / Unsplash

Si, au Québec, les produits que nous consommons, l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons sont généralement de qualité, si les ondes électromagnétiques qui nous permettent d’utiliser nos téléphones cellulaires sont sans danger, c’est grâce à une armée de chercheurs et de techniciens qui s’activent, au sein de laboratoires gouvernementaux, à élaborer des normes, des guides de pratique, des réglementations.

Récemment, des chercheurs en santé publique se sont plaints au Globe and Mail de manquer de ressources afin de protéger efficacement la santé des Canadiens et de surveiller l’environnement sanitaire pour prévenir d’autres épidémies, ou du moins s’y préparer. Cette sortie reflète le fait — peu connu du public — que les laboratoires gouvernementaux sont depuis longtemps les parents pauvres du système canadien de la recherche. Or, leur mission est précisément d’assurer la protection de la santé et de la sécurité des Canadiens. Malgré cela, on observe que, depuis 35 ans, la part des dépenses intérieures brutes en recherche et développement gouvernementale en fonction du PIB ne cesse de diminuer.

Alors que les universités sont le lieu privilégié pour explorer l’inconnu et faire de la recherche dite fondamentale dans tous les domaines et que la recherche industrielle vise, pour sa part, à répondre aux besoins concrets des entreprises, à court et à moyen termes, les laboratoires gouvernementaux, eux, mettent l’accent sur des recherches liées aux grandes missions de l’État, à savoir la sécurité nationale, la santé publique ainsi que la qualité de l’environnement. La plupart de ces laboratoires relèvent du fédéral et travaillent à la recherche et au développement concernant les aliments, l’horticulture, le bovin laitier et le porc, les sols et les grandes cultures, l’énergie, les mines et l’environnement, les pêcheries et les cultures aquatiques, sans oublier la défense nationale (au Centre de recherches de Valcartier). L’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA), par exemple, gère aussi un réseau de 13 laboratoires répartis dans le pays, dont un à Longueuil un autre à Saint-Hyacinthe, où l’on se penche respectivement sur les aliments et sur la santé animale. Mentionnons également, en ce contexte de pandémie, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Le type de sciences qu’on pratique dans ces laboratoires est souvent dit de réglementation ou de régulation (regulatory sciences), car les recherches visent à fournir les données probantes sur lesquelles fonder les diverses réglementations. Ce ne sont donc pas des sciences pures ou appliquées à l’économie, mais des sciences au service de la production de normes de qualité, afin d’encadrer les pratiques dans différents secteurs de la société. On y réalise des tests de qualité, pour s’assurer que la vie et la santé des gens ne seront pas mises en danger par des entreprises qui chercheraient à « tourner les coins ronds » dans la fabrication d’un produit ou ne se préoccuperaient pas suffisamment de pollution environnementale.

Ces recherches gouvernementales font rarement les manchettes, sinon à la suite de scandales ou de crises graves. Rappelons simplement la tragédie survenue en 2000 dans le petit village de Walkerton, en Ontario, où l’absence de tests réguliers pour vérifier la qualité de l’eau et le non-respect des normes de chloration de l’eau de la municipalité ont entraîné une contamination à la bactérie E. coli qui a fait plusieurs morts. L’enquête judiciaire sur cet événement malheureux avait montré du doigt le gouvernement conservateur, en raison de ses compressions budgétaires, ainsi que le ministre provincial de l’Environnement, pour n’avoir pas fait appliquer ses propres politiques. À la suite de ce triste épisode, la province a été forcée de revoir sa législation et l’Agence ontarienne des eaux a pris en charge le nettoyage du système d’eau local.

En réponse aux critiques des chercheurs concernant le manque de ressources investies en santé publique, le premier ministre Justin Trudeau a affirmé que cette situation était attribuable à des coupes effectuées par le gouvernement de Stephen Harper. Il est vrai que les budgets globaux de recherche ont décliné considérablement après l’élection des conservateurs en 2006 et qu’à son arrivée au pouvoir en 2015, Justin Trudeau a voulu se démarquer de son prédécesseur à ce chapitre en insistant sur l’importance des sciences. Il n’a cependant pas pris de mesures concrètes, sur le plan financier, pour accroître réellement les budgets de R&D dans les laboratoires gouvernementaux.

En fait, tant sous les gouvernements libéraux de Jean Chrétien et de Paul Martin (de 1993 à 2006) que sous celui des conservateurs de Stephen Harper (de 2006 à 2015), le déclin des investissements dans les laboratoires gouvernementaux a été à peu près continu, l’écart se creusant constamment comparativement à la moyenne des pays de l’OCDE, référence habituelle des pays riches.

Le Québec, qui avait gardé une certaine stabilité durant les années 1990 et 2000, a lui aussi diminué le financement de ses laboratoires après 2006, sous le gouvernement libéral de Jean Charest.

La pandémie montre plus que jamais l’importance de chercher des solutions à des problèmes qui touchent l’ensemble de la population. Et ces solutions sortent aussi des laboratoires gouvernementaux. Négliger leur mission particulière ne peut que mettre en péril notre capacité de réagir à temps face à des imprévus que seule la recherche permet, du moins en partie, de prévenir…

Dépenses intérieures brutes en R&D gouvernementale (DIRDET) en pourcentage du PIB pour le Canada, le Québec et les pays de l’OCDE

Sources : CANSIM 384-0038 (PIB) et CANSIM 358-0001 (R&D) ; OCDE (2017), Principaux indicateurs de la science et de la technologie, Statistiques de l’OCDE de la science et technologie et de la R-D (base de données).

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