Les médias exagèrent… les scientifiques aussi !

Les faits scientifiques sont-ils bien rapportés dans les médias ? On peut en douter, explique Alain Vadeboncœur, car même les chercheurs ont tendance à exagérer quand ils rapportent leurs résultats. 

Photo : Pixabay

Est-ce que les médias présentent l’information scientifique de manière déformée ? C’est l’une des intéressantes questions posées par des chercheurs américains dans une étude récemment publiée sur le site PLOS ONE.

Comme on le sait, Internet véhicule toute sorte d’informations provenant des médias, des nouvelles les plus sérieuses aux « fake news » les plus extravagantes. Bien souvent, il est difficile de distinguer dans ce spectre ce qui relève des faits et ce qui relève de l’exagération ou même de la fabulation.

La science n’est pas à l’abri de telles distorsions. Bien souvent, les médias poussent des études scientifiques préliminaires plutôt que des recherches exhaustives (appelées méta-analyses) faisant le bilan des connaissances sur un sujet donné. On a même déjà montré que la diffusion des premières était bien plus fréquente que celle des secondes, même si les recherches exhaustives contredisaient les études préliminaires.

De sorte que la vision que le grand public se fait de la science se trouve déformée par le caractère spectaculaire de ces découvertes préliminaires, qui n’auront pas tant d’importance pour la suite des choses.

Étudier les nouvelles les plus diffusées

Pour étudier la question, les auteurs ont d’abord utilisé la base de données NewsWhip afin de déterminer les 50 nouvelles les plus souvent diffusées en 2015 sur les médias sociaux. Ils ont déterminé 11 349 liens Web dans la base de données NewsWhip, ce qui représentait 1 375 152 partages sur Facebook et 423 996 partages sur Twitter.

Ils ont ensuite construit un outil permettant d’évaluer et de résumer les études du point de vue de la causalité, de leur caractère généralisable, des facteurs confondants et des méthodes (1). Quand on parle de causalité, le principal enjeu étudié, on parle d’un lien de cause à effet entre un phénomène et sa conséquence. Par exemple, le lien de causalité entre le fait de fumer et de contracter un cancer du poumon ou une maladie cardiaque.

S’il est toujours impressionnant de lire des études qui établissent un vrai lien de cause à effet (exemple : le tabac cause le cancer), en réalité, le plus souvent, elles permettent simplement de montrer une association (exemple : les fumeurs ont plus souvent des cancers) plutôt qu’une véritable causalité.

Distorsion des résultats

L’objectif principal des chercheurs était de comparer le langage utilisé quant au lien causal entre les publications scientifiques et leurs transcriptions dans les médias. Pour ce qui est des articles des médias, près de la moitié, soit 48 %, utilisaient un langage qui dépassait la relation causale démontrée dans le texte. Bref, on exagérait beaucoup.

Un autre problème constaté touche les distorsions entre les contenus des médias et celui des articles scientifiques eux-mêmes. En effet, 58 % des articles dans les médias faisaient erreur sur la question de recherche, les résultats, l’intervention ou la population étudiée.

Les chercheurs en concluent qu’il y a de grandes disparités dans le langage utilisé pour parler de la causalité, l’élément central et souvent le plus spectaculaire dans les études, entre les publications scientifiques et les médias, et que plusieurs informations sont rapportées de manière erronée.

Les résultats montrent aussi que parmi les études les plus souvent diffusées, la plupart étaient observationnelles, alors qu’on comptait un très petit nombre de recherches dites randomisées contrôlées, les plus fiables pour certaines questions où elles sont applicables, mais aussi les plus complexes à réaliser et les plus coûteuses.

Les médias ne sont pas les seuls en cause. On a aussi montré que les auteurs d’études scientifiques exagéraient eux-mêmes la portée de leurs propres résultats ! Pour la causalité, 34 % des publications scientifiques utilisaient un langage trop fort pour la relation causale soutenue par les données. On a donc ici affaire à un double phénomène de biais, qui s’additionnent !

Des effets bien concrets

L’idée qu’on se fait de la réalité scientifique subit donc une série de distorsions, à partir de la recherche elle-même, de son passage dans les médias ensuite et finalement de sa tournée dans les médias sociaux. Il n’y a donc pas à être surpris que la population ait une certaine difficulté à établir les faits relatifs à une question donnée.

Il ne faut pas être surpris non plus que nos décideurs, lorsqu’ils se fient à ces spins médiatiques plutôt qu’aux recherches, agissent à partir d’une vision distordue de la réalité et adoptent ainsi des décisions qui ne sont pas nécessairement appuyées par les connaissances réelles.

Sans parler de l’effet direct sur le public. Ainsi, comme le rapportent les auteurs de l’étude, il est arrivé en Angleterre que 200 000 patients cessent subitement de prendre des médicaments à la suite de publications médiatiques où les résultats scientifiques concernant certains effets secondaires avaient été mal rapportés.

Bien communiquer la science

Ces résultats permettent de souligner la grande importance de bénéficier du travail de journalistes experts qui peuvent transcrire adéquatement les résultats scientifiques et de leur donner les moyens d’y arriver. C’est d’ailleurs un enjeu pour l’Association des communicateurs scientifiques du Québec, dont je viens de me faire membre.

C’est d’autant plus important qu’on estime, selon des données américaines, que 62 % des personnes reçoivent leurs nouvelles par l’intermédiaire des médias sociaux, qui font ainsi écho aux résultats les plus percutants.

Même les journaux scientifiques diffusent directement leurs recherches par les médias sociaux. Ils ont d’ailleurs intérêt à engendrer un engouement public, un enjeu important pour l’obtention de subventions. Mais cela peut inciter à formuler les conclusions de manière exagérée, tel que retrouvé dans environ le tiers des recherches recensées.

C’est qu’il est plus facile de faire les grands titres avec des affirmations percutantes qu’avec des résultats mitigés. Pourtant, en science, les résultats mitigés ou négatifs sont au moins aussi importants que les résultats percutants. Dans bien des cas, ces résultats permettent de construire les connaissances par accumulation de faits. Et le résultat négatif est une pierre ajoutée à la compréhension des choses.

À qui est-ce la faute ? Ce n’est pas clair, même pour les auteurs de cette étude, qui mentionnent à quel point il est difficile d’isoler l’effet des institutions économiques, des médias traditionnels, des plateformes de médias sociaux.

La grande leçon à tirer de cette publication, c’est qu’il ne faut pas toujours croire ce qu’on entend, ni ce qu’on lit sur les médias sociaux, ni ce qu’on lit dans les médias, ni même ce que nous disent parfois les scientifiques. Et le seul moyen d’y voir clair, c’est par l’esprit critique et la remise en question des sources et des faits par des acteurs crédibles et bien informés.

*

(1) J’ai déjà défini la causalité dans le texte. Pour ce qui est du caractère généralisable, on parle de la capacité d’une étude d’être interprétée en dehors du groupe dans laquelle elle a été effectuée. Par exemple, si une étude est effectuée sur un groupe de patients donnés ou sur une autre population, son résultat est plus ou moins généralisable si on peut l’appliquer à l’ensemble de la population dont proviennent les patients étudiés.

Quant aux facteurs confondants, il s’agit des éléments qui pourraient mener à de fausses conclusions, parce qu’ils sont liés à la fois à un phénomène étudié et à sa conséquence potentielle. On l’appelle aussi « facteur de confusion ».  Un exemple classique du facteur de confusion est l’étude du médecin John Snow réalisée au XIXe siècle, à Londres. Dans cette étude, le chercheur avait d’abord établi une relation entre l’altitude et le choléra. Ainsi, les personnes qui vivaient en altitude dans la ville souffraient moins de choléra que celles qui vivaient dans la basse-ville.  On sait que le choléra est en réalité transmis par l’eau contaminée. C’est donc la qualité de l’eau qui est en relation avec le choléra et non l’altitude. Sauf que l’eau distribuée dans les quartiers plus élevés était tout simplement de meilleure qualité. La qualité de l’eau était donc un facteur confondant dans le lien erroné entre l’altitude et le choléra.

John Snow, portrait de Thomas Jones Barker. Source : Wikipédia

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11 commentaires
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Ça me rappelle cette étude qui pointait le nombre impressionnant de communiqués de presse qui exagéraient la relation de cause à effet ou pointaient des conclusions hâtives. Dans ces cas-là, triple phénomène de biais qui s’additionnent ! http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2014/12/15/pour-contrer-mauvaise-info-embauchez-journaliste-scientifique

Merci, bien intéressant, d’autant plus que les chiffres ressemblent passablement à ceux de l’étude de Plos one. Bonne journée!

Excellent article monsieur Vadboncoeur!
Ces mauvaises interprétations des études d’association – même par certains médecins – nourissent la peur de l’hormonothérapie bio-identique à doses adéquate qui font que tellement de femmes souffrent et sont surmédicamentées pour leur apporter une vie « décente » lors de leur ménopause 🙁
Dr Sylvie Demers – 2 doctorats dont un en medecine expérimentale – se bat depuis des années pour aider ces femmes. Voir sa dernière publication.

Mme Poitras, je suis tellement d’accord avec vous! Je suis un homme, mais ma conjointe a eu le bonheur et la sagesse de bien s’informer en lisant les ouvrages de la Dre Demers et profite, ainsi que moi par ricochet! 🙂 des immenses bienfaits de l’hormonothérapie.

C’est un sujet que je n’ai jamais révisé. J’y jetterai un coup d’oeil quand j’aurai le temps. Bonne journée.

Merci pour ces précieuses mises en garde. Toujours se méfier : de nos jours, sans doute plus que jamais auparavant, le phénomène de la concurrence est tellement exacerbé, à tous les niveaux et sur toutes les tribunes, qu’il faut toujours redoubler de prudence. Le besoin de « se rendre intéressant », pour simplement demeurer « digne d’attention » — donc être lu, être écouté, être acheté, être fiancé, etc., est omniprésent, et semble maintenant faire partie des « habiletés de base », pour rester « dans le coup »… La notion de snobisme, elle-même, est dépassée, s’est tellement « démocratisée » qu’elle est devenue une pure trivialité, une sorte de « conformisme social », un art de vivre, quoi…
Votre texte m’a remis en mémoire une certaine émission de « vulgarisation scientifique » destinée principalement aux jeunes, dans laquelle les réponses aux questions soulevées étaient trop souvent fournies de manière sommaire, incomplète, avec un a priori parfois gênant… tout cela, sous des tonnerres d’applaudissements de ces jeunes fans, qu’on invitait ostensiblement à bien marquer leur présence, ainsi que leur adhésion sans réserve et un peu naïve… J’ai vite cessé d’écouter cette émission… et je me demande si elle est toujours en ondes… La SCIENCE-SPECTACLE à son meilleur. Méfions-nous.

Merci pour votre commentaire. L’époque s’y prête, effectivement. Pour ce qui est de la télévision, ça peut bien se faire, mais au prix d’un grand effort (et du coût qui vient avec). J’ai animé 325 émissions des Docteurs, à raison de 10-12 sujets par émission. Le grand défi était de donner l’heure juste, sans rien exagérer. Pour cela, il faut aller aux meilleures sources. Nous avions une équipe de recherchistes aguerries, dirigées par nulle autre que Sylvie Séguin, fille de Fernand Séguin. Nous procédions à des validations (ou de a production de contenu) à trois étapes. Avec tout cela, je pense que nous avons pu à peu près éviter les erreurs. Mais ça ne se fait pas tout seul. Merci du commentaire.

Dr Vadeboncoeur, votre article est fort intéressant et instructif. Le problème que vous discutez n’est en effet pas anodin. Je dirais que de tous les domaines de la recherche, celui qui souffre le plus de cette « maladie » que vous décrivez si bien, c’est la nutrition. Le niveau de bruit « hyperbolique » est si élevé dans ce domaine que le commun des mortels y perd son latin…et sa confiance dans la science nutritionnelle. Pas très loin au deuxième rang, je nommerais la médecine, les causes des maladies et la « médecine alternative ».
Petite critique en passant:
Dans votre texte, vous dites « …on estime, selon des données américaines, que 62 % des personnes reçoivent leurs nouvelles par l’intermédiaire des médias sociaux ». Bien sûr, il eut été pertinent de citer la source de cette statistique si précise. Péché véniel dans le contexte d’un article bien écrit et bien étayé.

J’aurais tendance à mettre la « médecine alternative » au tout premier rang, bien loin en avant de la nutrition. Les guides alimentaires récents que je connais (dont j’ai parlé dans Désordonnances) sont fondés sur des faits démontrés. Il est vrai que les recommandations nutritionnelles ont beaucoup varié dans le temps, comme la science médicale. Mais parce que cela touche des habitudes de vie quotidienne, il est difficile pour le public de suivre ces méandres et retournements. Pour ce qui est de la donnée du 62%, elle est référencée dans l’étude source. La référence est: Pew Research Center. State of the News Media 2016. 2016. Je pense que c’est dans ce PDF: https://assets.pewresearch.org/wp-content/uploads/sites/13/2016/06/30143308/state-of-the-news-media-report-2016-final.pdf Bonne journée.