Les milliards de dollars de la biodiversité

Faut-il donner une valeur monétaire à la biodiversité ? Oui, et c’est même urgent, si l’on en croit The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB), un rapport rendu public à la 10ème Conférence des parties de la Convention internationale sur la biodiversité, qui se tient en ce moment à Nagoya.

Une centaine de chercheurs ont participé à l’élaboration de ce rapport très attendu, dirigé par l’économiste indien Pavan Sukhdev.

Selon eux, non seulement il est possible de donner un prix à la nature, mais c’est peut-être l’un des seuls moyens d’enrayer sa dégradation.

L’idée n’est pas nouvelle, mais elle est mûre pour être mise en application. Les méthodes de calcul sont à peu près au point.

Pour évaluer la valeur des écosystèmes, explique Pavan Sukhdev, on peut faire le total des très nombreux services qu’ils rendent à l’humanité: fourniture d’aliments, de médicaments, de bois de construction et de bois de chauffage, épuration de l’eau et de l’air, protection contre les catastrophes naturelles et les dérives du climat, écotourisme…

Partant de là, on peut évaluer ce que coûte la dégradation de la nature. Et c’est ahurissant.

À côté, la crise financière qui a secoué la planète aurait presque l’air d’un évènement sans importance!

Quelques exemples.

Si on divisait par deux le taux de déforestation dans le monde d’ici 2030, on économiserait pas moins de 3 700 milliards de dollars!

La différence entre une pêche durable respectueuse des écosystèmes et le système actuel ? La bagatelle de 50 milliards de dollars par an. Ça en ferait des pêcheurs heureux…

Même les coraux, qu’on a du mal à imaginer rentables, rendraient pour plus de 170 milliards de dollars de services à l’humanité chaque année.

Comment? Essentiellement parce qu’ils abritent nombre d’espèces de poissons qui font vivre les pêcheurs, parce qu’ils protègent de l’érosion les infrastructures cotières et qu’ils attirent les touristes.

Dans les dernières années, explique-t-on dans ce rapport, la démontration a été faite à de nombreuses reprises que chiffrer les services rendus par les écosystèmes permet de prendre des décisions plus éclairées, de sauver de l’argent et de protéger la nature.

Un exemple: en protégeant mieux les montagnes Catskill, la ville de New York a pu rendre la santé à des écosystèmes humides, ce qui lui a évité de construire une nouvelle station de filtration de l’eau.

Coût de la mesure: 1,5 milliard de dollars… contre 6 à 8 milliards pour une usine de filtration! Des détails dans cet article du New York Times

Pourtant, l’idée de mettre un prix sur la nature fait peur à bien des gens qui croient que cette marchandisation signera son arrêt de mort.

Certes, il faut faire attention à ce que cela n’engendre pas des permis de polluer que pourraient se payer les plus riches. Mais on en est encore loin, estime le rapport.

De fait, aujourd’hui, détruire des espaces naturels ne coûte à peu près rien. Si les écosystèmes les plus remarquables sont souvent protégés, on n’hésite pas à sacrifier la nature «ordinaire», surtout aux abords des villes.

Chiffrer les pertes ferait certainement réaliser que nombre de décisions sont insensées. Cela permettrait aussi de faire payer le juste prix à ceux qui détruisent des espaces naturels lors d’accidents, comme avec la marée noire provoquée par l’accident de la plateforme de BP.

En 2002, à Johannesburg, les signataires de la convention internationale sur la biodiversité avaient pris l’engagement d’arrêter l’érosion de la biodiversité avant 2010.

Cette année, plutôt que célébrer l’année internationale de la biodiversité, on aurait dû commémorer l’«année internationale de l’échec de Johannesburg».

Le rapport Sukhdev est considéré comme le pendant du rapport Stern qui, en 2006, avait pour la première fois chiffré le prix de l’inaction en matière de changements climatiques.

Après la taxe carbone, verra-t-on une taxe nature?

Dans un cas comme dans l’autre, on sait qu’on peut agir et que cela serait largement rentable à tous points de vue. Tout le défi, c’est d’en faire prendre conscience aux décideurs.

Les économistes comme Pavan Sudhkev vont-ils réussir à les réveiller ?

Dans la même catégorie
1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Et quel serait le prix de la terre arable, celle que l’on sacrifie aisément pour les nouveaux développements (comme le Dix-30), ou plus récemment pour le gaz qu’on pourrait extraire du schiste?