Les préposées aux bénéficiaires : Au cœur de la tempête

Elles ont été aux premières loges de l’hécatombe dans les CHSLD. Et elles y sont restées, au péril de leur santé.

Manouchka Etienne, préposée aux bénéficiaires (photo : Rodolphe Beaulieu)

Patricia Hotte aime répéter qu’elle a été « achetée » en même temps que la bâtisse du CHSLD Vigi Pierrefonds, dans l’ouest de l’île de Montréal. « Ça fait 35 ans que je suis là, je venais en prime avec les meubles », badine la préposée aux bénéficiaires. À un an de la retraite, cette grande châtaine à la voix éraillée constate, non sans dépit, qu’il aura fallu une pandémie pour que son métier obtienne de la reconnaissance. « Pour la population, on était surtout des “ramasseux” de m…, on faisait une job qui n’intéressait personne. » À tel point qu’elle a longtemps été gênée de dire ce qu’elle faisait dans la vie. « Mais cette année, on est passés de zéros à héros ! »

L’aide-soignante est sur la ligne de front depuis le mois de mars, à se battre contre un virus qui allait avoir tué 5 545 aînés en centres d’hébergement en date du 22 novembre — soit plus de 80 % des victimes de la COVID-19 au Québec. Une hécatombe à laquelle elle a assisté dans un état de tension innommable, à l’instar des dizaines de milliers de préposées aux bénéficiaires (majoritairement des femmes) qui prennent soin des personnes âgées dans divers milieux : elles sont 25 300 dans les CHSLD relevant de l’État et 21 000 dans les résidences privées pour aînés, en plus de celles en CHSLD privés et en ressources intermédiaires, dont le nombre n’a pu être confirmé par L’actualité.

« Au printemps, il y a des jours où j’avais assez d’une main pour compter les employés. On courait comme des fous pour essayer de garder tout le monde en vie. » Si le coronavirus n’a pas voulu d’elle, comme elle le dit en blaguant, il a envoyé au tapis presque tous ses collègues. Et a emporté 18 des 64 résidants de Vigi Pierrefonds. « Certains sont morts dans nos bras, sans leur famille. Quand je rentrais à la maison, je braillais d’épuisement. Je ne m’en suis pas encore remise. »

Comme elle, le député libéral Enrico Ciccone a été marqué par son expérience, lors des deux semaines qu’il a passées en avril au CHSLD Nazaire-Piché, à Montréal. Il était venu porter secours au personnel, qui se battait contre la COVID avec l’énergie du désespoir. En évoquant le courage des « PAB », leur surnom dans le métier, sa voix se brise. Secoué, il interrompt la conversation. « Ces filles-là sont surhumaines, reprend-il. Il faut tellement de sensibilité, de tendresse pour faire ce travail. »

Certaines y ont laissé leur peau. Sur les 13 professionnels de la santé décédés depuis mars, au moins 8 étaient des PAB. Pendant la première vague, c’est le personnel de la santé qui était le plus à risque d’être contaminé, selon une enquête de l’Institut national de santé publique du Québec menée auprès de 5 000 soignants ayant contracté le virus. Plus du tiers d’entre eux était des PAB. 

Un sombre bilan qui n’étonne personne. « C’est nous qui sommes le plus près des patients, on passe beaucoup de temps avec eux », explique Jolive Antoine, préposée aux soins au CHSLD Laurendeau, dans le nord de Montréal. « Comme la plupart sont en lourde perte d’autonomie, nous sommes leurs yeux, leurs bras, leurs jambes. » En avril, elle a été terrassée par la COVID-19, au point de ne plus pouvoir marcher. Mais deux semaines plus tard, elle était à nouveau au poste. « Quand on est soldat, on va à la guerre. »

Josephine Manuel aussi a attrapé le virus à la fin mars, lors de l’éclosion catastrophique au CHSLD Herron, à Dorval, où elle est aide-soignante depuis huit ans. L’établissement privé, qui a fait l’objet d’une enquête du coroner à la suite de la mort de 49 résidants, fermera ses portes en 2021. La PAB est encore heurtée par des accusations parues dans les médias, disant que les membres du personnel avaient abandonné les aînés à leur sort. « Rien n’est plus faux. Nous sommes tombés malades, notamment parce que nous n’avions pas assez d’équipements de protection. »

Au début de la crise, masques, visières et jaquettes de protection étaient distribués avec parcimonie afin de ménager les maigres réserves, témoigne Carolyne Hardy, PAB dans un CHSLD de Pointe-aux-Trembles, où 9 des 75 résidants ont été contaminés. Ses collègues et elle arrivaient au boulot la peur au ventre. « Comme je souffre d’asthme, j’ai parfois pleuré devant ma fille parce que je craignais de mourir. Je voulais qu’elle sache à quel point je l’aime si ça m’arrivait. » 

Le manque de personnel, criant bien avant la pandémie, a exacerbé la détresse de celles qui se rendaient au travail. Au pire de la crise, des PAB se sont retrouvées seules au chevet de plusieurs dizaines de patients, contraintes de ne leur donner que quelques bouchées de nourriture et de les nettoyer en vitesse. Dans certains centres, on ne sortait les résidants de leur lit qu’un jour sur deux. 

« La pandémie a frappé un secteur déjà extrêmement fragile », soutient Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal et auteur de plusieurs études sur les PAB. « Une soupe très amère mijotait depuis des décennies, et c’est ce qui a mené au désastre de la première vague. » Dans les années 1990, des coupes dans la main-d’œuvre et le minutage maniaque des tâches — selon la fameuse « gestion lean » — ont engendré une cadence de travail si accablante que, depuis, 65 % des nouvelles PAB capitulent au bout de cinq ans. « La population n’a pas idée des efforts qu’elles déploient pour s’occuper des aînés, tout en se battant contre une machine qui les coule », affirme le professeur.

Dans le réseau de la santé, c’est le métier pour lequel on dénombre le plus de lésions professionnelles. D’abord, parce que les aides-soignantes reçoivent souvent des coups des résidants. Gerda Jerome, qui travaille au CHSLD Ernest-Routhier, à Montréal, a reçu son quota de claques. C’est sans compter les crachats, le harcèlement sexuel, les insultes… et le racisme, véritable fléau dans les CHSLD de Montréal où les PAB noires sont majoritaires. « Des patients ne veulent pas qu’on s’occupe d’eux, on se fait traiter de n… », confie la préposée aux bénéficiaires d’origine haïtienne. 

Les PAB sont aussi usées par le marathon des soins, exécutés à la hâte en raison du nombre élevé de patients par aide-soignante, constate François Aubry, spécialiste de l’organisation du travail en CHSLD et professeur à l’Université du Québec en Outaouais. « Avant la pandémie, le taux d’absentéisme était de 15 %, ce qui est très élevé. »

Mais la situation sur le terrain s’améliore, observent les PAB interviewées, grâce aux 6 700 recrues qui viennent d’être embauchées dans les CHSLD publics à la suite d’une formation accélérée mise en place en juin par le gouvernement. En comptant les 1 200 aides-soignantes encore aux études qui s’ajouteront bientôt à leur nombre, il manque encore 2 000 paires de bras pour atteindre l’objectif de 10 000 PAB que s’était fixé Québec.

« Mieux vaut tard que jamais, mais c’est plate qu’il ait fallu que des gens meurent pour qu’on nous écoute enfin », dit avec regret Caroline Poulin, préposée aux soins au CHSLD de Loretteville, à Québec. « Ça fait longtemps qu’on dit qu’on manque de relève et qu’on veut un meilleur salaire. »

La question de la rémunération piétine encore. En juin, le gouvernement Legault a proposé une hausse permanente du taux horaire des PAB, qui passerait de 22,35 $ à 26,89 $ au sommet de l’échelle salariale, mais les négociations avec les syndicats tardent à aboutir. Certaines ont droit à des primes, lorsqu’elles travaillent en zone chaude par exemple, sauf qu’il ne s’agit que d’une mesure temporaire liée à la pandémie. Et pour les PAB du secteur privé, outre une « prime COVID » de 4 dollars l’heure subventionnée par l’État, rien n’a été fait pour augmenter à long terme les salaires, d’à peine 14 à 16 dollars l’heure.

Être si peu payée pour un job pareil est scandaleux, selon Alain Croteau, président du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal — CSN. « On les appelle nos anges gardiens, mais maudit, elles sont exploitées ! dénonce-t-il avec émotion. Parce qu’elles sont des femmes, mais aussi parce qu’elles sont des Noires. » Les conditions de travail se sont tellement dégradées que les Blancs boudent maintenant ces postes, du moins à Montréal. « Ce sont des personnes racisées, aux prises avec des taux de chômage élevés, qui héritent de ce métier dont personne ne veut », fait-il remarquer.

La paye des PAB ne rend pas justice à la difficulté de leurs tâches, estime aussi Isabelle Feillou, une professeure d’ergonomie à l’Université Laval qui étudie le travail du care (des soins) en CHSLD. « Elles sont sous-valorisées en partie parce que prendre soin des autres fait appel à des qualités réputées “naturelles” chez les femmes, comme l’écoute et la patience, plutôt qu’à des savoirs formels acquis à l’école ou au travail », explique-t-elle. De plus, ces aides-soignantes sont associées à une sorte de dégoût — la déchéance du corps, la démence, la mort — qui contribue à les garder dans l’ombre. « On ne veut pas voir ce qui se passe dans ces milieux, pourvu que ça roule ! C’est ce déni que la pandémie a fait exploser. »

Patrick Couture Marquis a eu le coup de foudre pour ce métier alors qu’il étudiait en soins infirmiers, il y a 17 ans. Il a bien essayé de faire autre chose, histoire de vivre plus grassement, mais après une pause de trois ans, il a renfilé son uniforme. « Je m’ennuyais trop des personnes âgées. Je me sens utile auprès d’elles. »

Le préposé aux bénéficiaires de 34 ans, qui travaille aujourd’hui au CHSLD de Loretteville, espère que la crise permettra à la population de comprendre l’importance du rôle des PAB. « Être encadrés par un ordre professionnel, comme les infirmières, nous aiderait à obtenir la reconnaissance et le poids politique dont elles jouissent, mais dans le système, c’est comme si on jugeait qu’on n’en vaut pas la peine. »

Pourtant, les PAB doivent maîtriser de plus en plus de compétences, les aînés étant moins autonomes et en santé qu’il y a 20 ans. Entre autres, leur jugement clinique et leur sens de l’observation sont plus sollicités qu’autrefois, afin de déceler la moindre variation dans l’état de santé des patients.

Les aides-soignantes veillent aussi au bien-être affectif des aînés, dont bon nombre ne reçoivent pas beaucoup, voire jamais, de visites. « On les fait rire, on les console, on apaise leurs angoisses », énumère Caroline Poulin, qui travaille aussi au CHSLD de Loretteville. « En somme, on s’organise pour qu’ils se sentent importants. Quitte à rester plus tard pour finir nos tâches. »

Les PAB se fendent en quatre pour adoucir les jours des résidants, assure Chantal Morin, du CHSLD Pierre-Joseph-Triest, dans l’est de Montréal. Elle évoque un déjeuner organisé il y a trois ans par son équipe pour faire plaisir à des aînés qui rêvaient d’œufs au plat avec le jaune coulant. « Tout le département était arrivé à 6 h avec des plaques de cuisson, du pain de ménage, du bacon… Un monsieur en pleurait de joie. » Et puis, il y a cette collègue qui teint les cheveux d’une dame sans famille, à ses frais ; cette autre qui achète des produits pour faire des bains de pieds… Un dévouement discret, dit-elle, qui ne fera jamais les manchettes. 

« C’est comme mes poussins, je sais que je les ai avec moi jusqu’à leur mort », soutient Marie-Josée Frappier, une ex-pâtissière reconvertie en préposée aux soins au CHSLD Cloutier-du Rivage, à Trois-Rivières. Tous les dimanches, avant la COVID, elle distribuait ses fameuses « boules à Marie », des pop cakes maison. Bon nombre de ses protégés ne sont plus là maintenant, emportés par le virus. « Une journée, j’en ai perdu sept. » Une résidante l’a attendue toute une fin de semaine avant de mourir ; elle voulait « sa » Marie-Jo. « Mes collègues m’avaient prévenue, je suis allée la voir. Je lui ai pris la main, et elle m’a donné son dernier souffle. Je porte le même prénom que sa fille. »

« On a été témoins de scènes qui resteront en nous pour toujours », raconte Guylène Gabriel, qui travaille au CHSLD Paul-Gouin, à Montréal. « Quelle souffrance de voir s’éteindre tant de personnes loin de leur famille, sans que le dernier mot ait été dit. » Malgré le danger d’être contaminées, ses collègues et elle ont pris le soin de faire la toilette des mourants avant de poser un linceul sur leur corps. « Notre attachement était plus fort que la peur. »

Son équipe s’est démenée pour éviter que la pandémie ne crée une « épidémie de tristesse » auprès des aînés. Les aides-soignantes leur présentaient leurs films préférés, faisaient jouer de la musique, dansaient et chantaient dans les couloirs. « Ça a permis d’atténuer le chagrin, dit-elle. Et ça nous a vraiment soudées. »

Quand le virus aura levé le camp, Marie-Josée Frappier promet de se faire tatouer au poignet une envolée d’oiseaux, œuvre d’une collègue infirmière. En hommage à ses « poussins » qui sont morts, mais aussi pour se rappeler à quel point la crise l’a fait grandir. « J’ai découvert en moi une force que je sous-estimais. Je n’ai pas eu un parcours facile, j’ai reçu de l’aide sociale… Ça me rend un peu émotive de le dire : mes filles m’ont vue braver l’ennemi pour apporter du réconfort à des gens, et elles sont fières de leur mère. »

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Merci Marie-Hélène Proulx pour ce reportage. Merci pour les acteurs qui y figurent. C’est rafraichissant et réconfortant de lire ce genre de témoignage. Ces préposées, j’insiste sur le féminin, travaillent dans l’ombre. Trop souvent leur travail est non revalorisé. Le 26 février 2020, j’étais hospitalisé au CHRDL (oui, oui Joliette) et ma voisine de chambre 94 ans, fracture du bassin, 3:00 A.M. cherche sa cloche pour appeler une préposée. Elle sent le besoin de faire ses besoins. Je me lève et va à la recherche d’une préposée. Elles sont deux sur l’étage. Je lui mentionne que ma voisine, pratiquement aucune mobilité, cherche de l’aide. Aussitôt alertée aussitôt arrivée vers la patiente baignant dans ses matières fécales et incapables de bouger. 20 minutes plus tard, la patiente était totalement lavée et son lit refait de fond en comble. Quel métier! Et tout ça dans le respect de la patiente. Ces préposées méritent tout notre respect et notre gratitude.

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