Les travailleurs de la santé veulent-ils du vaccin ?

Les travailleurs de la santé ont à peu près les mêmes réticences que la population générale à l’égard des vaccins. Mais il ne faut pas en déduire pour autant qu’ils pourraient être nombreux à bouder celui contre la COVID.

Michael Bell / La Presse Canadienne / Montage L'actualité

Après le défoulement collectif sur les voyageurs partis dans le Sud pendant les Fêtes, les travailleurs de la santé qui refusent les vaccins seront-ils les nouveaux boucs émissaires ? 

Ce serait une erreur cruelle.

Sonia Bélanger, PDG du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, a déclaré récemment qu’au cours des premiers jours de la vaccination dans les 17 CHSLD rattachés à ce CIUSSS, le taux d’acceptation du vaccin contre la COVID-19 variait entre 40 % et 70 % parmi le personnel. D’autres gestionnaires ont rapporté des chiffres similaires, et les rumeurs vont bon train.

Mais il ne faut surtout pas en déduire que les travailleurs de la santé sont nombreux à bouder ce vaccin. « Ces informations sont à prendre avec beaucoup de prudence », nuance Ève Dubé, anthropologue de la santé et spécialiste de l’hésitation vaccinale à l’Institut national de santé publique du Québec.

Il semble clair, par contre, que le système de santé peine à publiciser le vaccin auprès de ce groupe de la population, pourtant considéré comme très prioritaire.

En date du 19 janvier, 119 236 travailleurs de la santé avaient reçu leur première dose, selon les données fournies par le gouvernement, soit un peu plus du tiers de l’effectif. Mais pour l’instant et comme en a finalement convenu Mme Bélanger, personne ne sait vraiment quel pourcentage de ces travailleurs se font vacciner quand vient leur tour ni si les quelques coups de sonde donnés dans les premières semaines sont représentatifs de quoi que ce soit. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal peine d’ailleurs à expliquer comment ces chiffres ont été estimés.

Dans les dernières années, de nombreuses études ont été réalisées un peu partout dans le monde sur l’attitude des travailleurs de la santé à l’égard des vaccins. Même si elles ne permettent pas de prédire combien refuseront celui contre la COVID, elles sont quand même éclairantes.

Au Québec, la dernière enquête sur ce sujet a été menée en 2018 par Ève Dubé et ses collègues de l’INSPQ. Elle portait sur le vaccin contre la grippe, offert gratuitement chaque année aux travailleurs du système de santé, aux malades chroniques et aux aînés, et sur les opinions générales sur la vaccination dans chacun de ces groupes de personnes.

Parmi les travailleurs de la santé âgés de 18 à 65 ans qui ont répondu à cette enquête, 38 % avaient reçu le vaccin contre la grippe cette année-là. Ce pourcentage variait cependant beaucoup selon le métier exercé : ainsi, 74 % des médecins s’étaient fait vacciner, mais seulement 46 % des infirmières, 27,5 % des préposés aux bénéficiaires et 42 % des autres professionnels de la santé. 

Dans la population générale du même âge, seules les personnes atteintes de maladies chroniques n’ont rien à débourser pour être immunisées contre la grippe, ce qui biaise les comparaisons. Lors de cette enquête, le taux de vaccination contre la grippe parmi les adultes qui doivent payer l’injection a été estimé à 14 %, et à 48 % chez les malades chroniques de moins de 65 ans. Parmi les gens âgés de plus de 75 ans, 65 % ont pris ce vaccin. 

« Malgré toutes les incitations qu’ils reçoivent, les travailleurs de la santé ne sont guère plus enclins que le reste de la population à se protéger contre la grippe », résume Ève Dubé.

On aurait tort toutefois de penser que le vaccin contre la COVID sera aussi peu populaire. Le fait que le vaccin contre la grippe soit d’une efficacité limitée et que la grippe reste perçue comme une maladie peu grave incite bien des travailleurs à s’en passer — tout comme le reste de la population. Ils sont aussi nombreux à avoir déjà eu la grippe après avoir été vaccinés contre la mauvaise souche — il reste difficile de prédire lesquelles circuleront chaque hiver —, ce qui n’arrange en rien la popularité de ce vaccin.

Dans les essais cliniques, les vaccins contre la COVID se sont montrés très efficaces. La maladie, elle, fait des ravages dans les hôpitaux et les CHSLD, et ses conséquences frappent directement les travailleurs de la santé, nombreux à côtoyer des malades, à avoir vu des patients mourir et à avoir eux-mêmes contracté la COVID, en plus de devoir vivre quotidiennement avec le bouleversement de leurs méthodes de travail. On ne sait pas vraiment quelle est leur perception de la gravité de la COVID, en comparaison avec celle de la grippe, mais il y a des chances qu’ils la trouvent bien plus sérieuse et que cela les incite à se faire massivement vacciner.

Lors de l’enquête menée par l’INSPQ, seuls 3,7 % des travailleurs de la santé non vaccinés se sont dits opposés aux vaccins en général… contre 12 % parmi les malades chroniques. D’autres études montrent aussi qu’une toute petite minorité des travailleurs de la santé ne veulent pas entendre parler des vaccins.

Plusieurs des raisons qui peuvent faire diminuer le taux de vaccination n’ont rien à voir avec l’idéologie. L’organisation des campagnes de vaccination compte pour beaucoup : si un travailleur de la santé doit prendre du temps sur ses rares moments de repos pour se rendre à l’autre bout de la ville afin d’être immunisé, il risque davantage de passer son tour que si le vaccin lui est offert sur son lieu de travail pendant qu’il y est.

La logistique complexe des vaccins contre la COVID, avec leur chaîne du froid à respecter et leurs approvisionnements changeants, est un écueil en soi, mais la manière dont sont donnés les rendez-vous, par exemple, peut aussi influencer le taux de réponse des soignants. À seulement quelques semaines du début de la vaccination, tout le système est encore en rodage. Et le Québec ne semble pas faire plus pâle figure que les autres autorités qui, selon Ève Dubé, en sont toutes grosso modo au même point.

Des enquêtes dans d’autres pays ont déjà montré qu’être parmi les premiers à recevoir ces nouveaux vaccins inquiète bien des travailleurs de la santé, une réaction compréhensible. Mais chez ceux qui hésitent encore, un certain nombre prendront sans doute le vaccin un peu plus tard, une fois qu’ils auront vu la réaction de leurs collègues déjà immunisés, croit Ève Dubé.

Même s’ils sont très peu à s’opposer strictement aux vaccins, les travailleurs de la santé sont beaucoup moins bien informés à leur sujet que ce qu’on pourrait s’imaginer. 

Dans l’enquête réalisée en 2018, ils ont ainsi été tout aussi nombreux que la population générale, soit près de 4 personnes sur 10, à estimer que les vaccins peuvent affaiblir le système immunitaire — ce qui est faux —, et près de 1 sur 4 a dit penser que les médecines douces peuvent remplacer un vaccin — ce qui est aussi faux.

« Les travailleurs de la santé ont à peu près les mêmes réticences que la population générale à l’égard des vaccins », explique Ève Dubé. 

Or pour l’instant, l’information fournie au personnel de la santé à ce sujet reste très imparfaite. Avant que ces vaccins ne soient approuvés, à la mi-décembre, les gouvernements n’ont pas travaillé sur les outils de communication à déployer pour bien expliquer les bénéfices et les risques. « Pour le vaccin contre la grippe qui revient tous les ans, habituellement, on commence à réfléchir aux stratégies de communication au printemps pour l’automne suivant. C’est clair que la COVID ne nous donne pas cette latitude ! » rappelle Ève Dubé. Bien des médecins travaillant en première ligne n’ont encore reçu à peu près aucune information sur les vaccins et doivent se débrouiller avec les moyens du bord pour essayer d’en apprendre davantage.

Épuisés, débordés, les travailleurs croulent aussi sous les directives de toutes sortes, une situation loin d’être idéale pour s’assurer qu’ils ont le temps d’assimiler l’information dont ils ont besoin pour prendre une décision.

Dans ces conditions, faudrait-il rendre les vaccins obligatoires pour les travailleurs de la santé ? La réponse donnée par le Comité d’éthique de santé publique du Québec rejoint celle de nombreuses autres instances à l’étranger : c’est non.

La littérature scientifique sur ce sujet est également éclairante. On sait que cette mesure peut donner des résultats quand les taux de vaccination sont très bas — certains États américains ont vu une très nette augmentation du nombre de travailleurs de la santé ayant reçu le vaccin contre la grippe quand il leur a été imposé. Mais les exemptions pour raisons médicales, ou dans certains cas religieuses, et la difficulté à appliquer les sanctions au pied de la lettre font en sorte que là où les taux de vaccination sont déjà assez élevés, l’obligation n’y change à peu près rien.

Il y a aussi le risque bien réel de voir de fervents opposants aux vaccins démissionner si on les force à aller contre leurs convictions, avec le risque de perdre des bras dans un système qui en a terriblement besoin. Mieux vaut un travailleur non vacciné — mais bien équipé et consciencieux pour limiter les risques de transmission de la maladie — que pas de travailleur du tout.

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On est en droit de se demander pourquoi les travailleurs de la santé sont autorisés à prendre des décisions qui touchent la santé de leurs patients s’ils sont trop débordés pour décider s’ils veulent ou non recevoir un vaccin. Ce serait aussi intéressant de savoir pourquoi on ne peut pas se fier aux chiffres sur le taux de vaccination des travailleurs de la santé au Québec.

»Mieux vaut un travailleur non vacciné — mais bien équipé et consciencieux pour limiter les risques de transmission de la maladie — que pas de travailleur du tout. » Vraiment ?
N’y-a-t-il pas une contradiction entre »consciencieux » et »travailleur non-vacciné »?

« Mais les exemptions pour raisons médicales, ou dans certains cas religieuses, […] font en sorte que là où les taux de vaccination sont déjà assez élevés, l’obligation n’y change à peu près rien. »
Pour des raisons religieuses ? Vraiment ? Le fait de croire en des superstitions serait donc un passe-droit pour être vecteur de transmission de la Covid en milieu hospitalier ?
Permettrait-on à quiconque de travailler dans un hôpital sans régulièrement se laver les mains, ou porter un masque et des gants, sous prétexte que leur religion le leur interdit.

100 % d’accord! Ou à un chauffeur d’autobus de conduire sans permis… Cela devrait faire partie des conditions de travail, d’une sorte de permis d’exercer.

La vaccination obligatoire est certes difficile à appliquer. Peut-être pourrait-on au moins obliger les abstentionnistes à signer une déclaration dans laquelle ils/elles disent formellement refuser le vaccin et reconnaître formellement qu’ils/elles mettent en danger la vie de leurs patients, de leurs parents, de leurs voisins… Ça en ferait sûrement réfléchir quelques-uns…

Je trouverais intéressant de mettre en valeur, pour le public la distinction à faire dans les chiffres des études entre les différents corps de profession des professionnels de la santé. Les médecins sont ceux qui analysent les différentes études sur les vaccins et eux ne boudent pas la vaccination du vaccin contre la Covid. De dire souvent dans votre titre et votre article que le personnel soignant boude la vaccination est trompeur pour un certain le public craintif de la vaccination. Les préposés seraient ceux qui boudent le plus la vaccination, comme vous le mentionnez dans un passage de votre article.

Chère Madame Borde, je deviens un « fan fini» de vos chroniques fouillées et bien documentées.

Sachant que vous êtes ouverte au débat d’idées, je me questionne sur l’opportunité de laisser le choix aux travailleurs de la santé de se faire vacciner. En général, je préconise le dialogue et l’éducation mais en situation de crise sanitaire, à mon avis le bien commun doit prévaloir.

La vaccination obligatoire des travailleurs de la santé m’apparaît une question de science mais surtout de PRINCIPE. Principe qui va bien au-delà de l’examen de la littérature scientifique sur les bénéfices et les inconvénients qui semble avoir servi d’argument refuge au MANQUE DE COURAGE et de COMPÉTENCE du « Comité d’éthique de santé publique » (CESP) dont j’ai lu le rapport (https://bit.ly/3pnXR1t). Merci pour la référence!

Une bonne partie de l’éthique relève du souci que nous avons pour autrui. La règle d’or est «Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse.». Tous les codes de déontologie devraient souscrire à cette règle d’or de l’éthique. C’est justement aux limites du droit individuel et à la primauté du bien commun en situation de crise, que devrait s’intéresser un comité d’éthique. J’ai l’impression que les comités d’éthique comme le CESP soient davantage là pour protéger les individus que la société… Mais alors qui est sensé protéger le bien commun?

Aussi, on ne parle pas de vacciner obligatoirement la population en général mais bien de la vaccination des travailleurs de la santé qui reçoivent un salaire pour leur travail (réciprocité) et qui devraient souscrire à un code déontologique minimal en plus d’avoir reçu une formation scientifique adéquate. L’obligation de se faire vacciner en situation de pandémie devrait faire partie des exigences minimales pour travailler dans le domaine de la santé (sauf conditions médicales avérées). Il y a des droits, mais il y a aussi des devoirs… ce que l’on semble négliger dans une société de plus en plus individualiste. Il en va de même pour certains comités d’éthique mis en place pour défendre davantage les droits individuels que le bien commun. Voilà pour le manque de courage.

Un autre argument du CESP, celui là scientifiquement douteux, est qu’il n’y ait pas encore d’évidence soutenue par une étude clinique que la vaccination empêche la transmission. En effet, ce n’est pas encore prouvé, c’est pourquoi par principe de précaution on ne devrait pas relâcher les mesures d’hygiène pour les travailleurs vaccinés. Mais cet argument ne devrait pas servir de prétexte pour réduire les bienfaits de la vaccination. Et bien, on apprend en lisant le rapport du CESP: « Une des principales raisons qui justifie cette position est que la bienfaisance attendue de la vaccination obligatoire contre la COVID-19 définie en termes de protection des usagers n’est pas pleinement avérée pour le moment.» Or en l’absence d’une preuve spécifique, le comité ne devrait-il pas s’en remettre sur la science existante?

Pourtant celle-ci est claire. Premièrement il y a des résultats préliminaires (http://bit.ly/36id9gK, https://bit.ly/36dCxEq) qui vont dans le sens d’une réduction de la transmission. Deuxièmement, les vaccins Pfizer-BioNTech et Moderna induisent tous deux de très hauts niveaux d’anticorps (http://bit.ly/3iNryH3, https://bit.ly/3cl2mGJ). La science biologique de base nous dit que les vaccins qui induisent de forte réponses immunitaires réduisent la charge virale à moyen terme, et éliminent à plus long terme la transmission virale. Existe-t-il dans la littérature des exemples de vaccins ayant induit de fortes réponses immunitaires mais qui ne freinaient pas la transmission? Sans être un expert en virologie cela me semblerait un comportement exceptionnel. J’aimerais bien le savoir et obtenir l’avis scientifique éclairé du CESP.

Le principe de précaution devrait s’appliquer en faveur de la vaccination et non pas contre la vaccination. En passant, est-ce qu’un membre du CESP prendrait la chance de s’élancer devant un gros camion sous le prétexte qu’il ignore sa vitesse exacte? J’invite le CESP à s’inspirer du “Comité d’immunisation du Québec” (CIQ) (http://bit.ly/2Yk8s1y) qui a montré sa capacité à prendre de bonnes décisions malgré l’incertitude. Il faut dire que ce comité comporte davantage de scientifiques. Voilà pour le manque de compétence.

Chacun a le droit à son opinion et à sa religion, mais il me semble que l’exercice d’une profession qui a une incidence sur la santé des autres doit être réglementé, surtout quand il est question de santé publique en contexte de pandémie majeure. Enfin, il y a des vérités scientifiquement démontrées qui se passent des opinions et des croyances de tout un chacun. La gravité, 1+1=2 et les vaccins ne sont pas négociables, ce sont des faits.

J’aime bien l’idée de M. Guy Lacoursière (ci-haut) d’obliger les abstentionnistes à signer une déclaration de responsabilité ou plutôt «d’irresponsabilité». Cette pièce devrait être versée à leur dossier d’employé. En admettant que les employés actuels aient un droit acquis, ne devrait-on pas exiger que les nouveaux employés se fassent vacciner? Voilà une clause à ajouter au contrat d’embauche.

Scientifiquement et éthiquement vôtre

Claude COULOMBE

En tant que travailleuse du domaine de la santé, j’ai hésité avant de me faire vacciner. Je n’ai reçu aucune information supplémentaire jusqu’à ce que je sois sur place. Moment auquel j’ai failli retourné sur mes pas, si ça n’avait été de la file de plusieurs personnes à vacciner dans laquelle je me trouvais. La pression est grande dans le milieu de travail pour ce fichu vaccin. Pourtant, je n’y tenais pas tant. Malgré tout, je suis extrêmement consciencieuse auprès des patients. Nous avons un taux de lavage des mains de 100% en tout temps (sans compter la désinfection à outrance entre chaque patient). Renseignez-vous pour voir quel est le taux sur votre étage d’hospitalisation. Alors je ne peux que dire bravo à ceux qui y vont selon leur principe, en voulant le vaccin ou pas! P.S: Je ne me fais jamais vacciner pour la grippe. P.P.S: Votre formulaire d’irresponsabilité m’aurait envoyé en dépression nerveuse et une obligation de vaccination, à la démission.