Les trois deuils

La plupart des gens vivent un deuil puissant, mais court. Loin d’être au plus mal, ils vont en fait… très bien.

Photo © x1klima / CC BY-ND 2.0
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Freud a dit que le deuil était un travail ? Freud avait tort !

Elisabeth Kubler-Ross a affirmé que le deuil était constitué de cinq phases ? Elle avait tort également !

S’appuyant sur les récentes découvertes de chercheurs, Derek Thompson, journaliste à The Atlantic, explique dans un essai intitulé The Secret Life of Grief que l’homme est bâti de telle manière qu’il arrive à cloisonner ses plus grandes tragédies. La plupart des gens vivent ainsi un deuil puissant, mais court. Loin d’être au plus mal, ils vont en fait… très bien.

Pour mieux comprendre, laissez-moi vous raconter l’histoire de Thompson.

Sa mère est décédée le 18 juillet 2013, après un long combat contre le cancer du pancréas. «Ayant vécu encore 16 mois après son diagnostic, elle était « chanceuse », du moins selon les standards de l’univers parallèle du cancer. Nous étions tous chanceux et malchanceux à cet égard. Disposer de temps pour voir un être cher mourir est un cadeau qui vous coûte plus qu’il ne vous apporte», écrit joliment Thompson à propos de ce que les psychologues appellent le «deuil par anticipation».

Un phénomène normal et sain, mais qui vous amène à imaginer constamment la mort de l’être aimé, lors de chaque moment d’égarement. «Je l’ai perdue, encore et encore. Endurer la longue agonie d’un être cher n’est pas une expérience brutale et traumatique, c’est plutôt subir un millier de petites morts, de petites piqûres d’épingle telles des doses de deuil qui, vous l’espérez, vous vaccineront contre la vraie chose.»

Craignant de voir sa vie s’arrêter une fois sa mère partie, Thompson a été surpris par la réalité de ses émotions, à peine quelques semaines après le terrible jour. «Je n’ai pas sombré. La vie ne s’est pas arrêtée. Au lieu de cela, j’ai ressenti quelque chose d’indiciblement étrange, tellement blasphématoire que je me suis demandé si je pouvais en parler ou écrire à ce propos. Je me sentais bien.»

Étrange ? Pas du tout. Des chercheurs ont récemment découvert que notre vision du deuil est fausse, et ce, depuis plusieurs siècles. «Pour certains, le deuil est une douleur sourde et soutenue qui se fane – ou pas. Mais pour beaucoup d’entre nous, le deuil est quelque chose d’autre. Le deuil, c’est la résilience», écrit Thompson.

Selon George Bonanno, «peut-être le chercheur le plus renommé en matière de deuil aux États-Unis», ceux qui «travaillent» le plus fort sur leur deuil sont aussi ceux qui ont le plus de mal à s’en remettre, dans les semaines et même dans les années qui suivent.

Il explique qu’il y a trois sortes de personnes qui vivent un deuil :

deuil

• 10% des gens vivent un deuil chronique et continuel, qui nécessite une aide psychologique;
• 33% sombrent dans une profonde tristesse avant d’entamer une « guérison » progressive;
• De 50% à 60% des endeuillés semblent aller rapidement bien, malgré des hauts et des bas.

Layout 1Et non, selon Bonanno, ces derniers ne refoulent pas leurs sentiments au plus profond de leur cœur. Ils ne devront pas non plus se laisser aller à des accès de violence, des décennies plus tard, à cause de ces problèmes soi-disant non réglés. «Si vous pensez que vous allez bien, c’est que vous allez bien», résume le chercheur.

Dans son livre The Other Side of Sadness, Bonanno écrit ainsi :

«Qu’il y ait de l’angoisse et de la tristesse lors de la perte d’un être cher est indéniable. Mais il y a bien plus que cela. Par-dessus tout, il s’agit d’une expérience humaine. Nous sommes faits pour l’affronter, et elle n’est certainement pas destinée à nous submerger. Au contraire, nos réactions au deuil paraissent avoir été conçues pour nous aider à accepter et à vivre avec ces pertes, et nous permettre de continuer à mener des vies productives.»

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