Les villes sauveront-elles la planète ?

Gestion de l’eau, transport, construction d’immeubles écoénergétiques : les villes agissent davantage que les gouvernements nationaux en matière de lutte contre les changements climatiques, note la spécialiste Cynthia Rosenzweig. Et il faut leur donner plus de moyens !

Les villes sauveront-elles la planète ?
Photo : iStock

Pendant que les chefs d’État débattent des objectifs de réduction des gaz à effet de serre, les villes passent à l’action. Vancouver a déjà réduit ses émissions de CO2 au niveau de 1990, Toronto oblige les promoteurs à aménager un toit vert sur les nouveaux immeubles de plus de 2 000 m2 et Montréal a pris le virage vélo avec son vaste réseau de pistes cyclables et son Bixi.

L’avenir de la planète se joue-t-il dans les conseils municipaux ? Oui, affirme Cynthia Rosenzweig, directrice du Climate Impacts Group de l’Institut Goddard d’études spatiales, de la NASA. Spécialiste de l’impact des changements climatiques en zones urbaines, elle est convaincue que les élus municipaux sont beaucoup plus audacieux au chapitre de l’environnement que les gouvernements nationaux.

L’implication des villes est logique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les régions urbaines sont à l’origine de 71 % des émissions de carbone liées à l’énergie. Et les villes sont particulièrement vulnérables aux changements climatiques, en raison de la densité de la population.

C’est pourquoi la chercheuse a les yeux tournés vers les métropoles du monde depuis plusieurs années et organise de grandes rencontres internationales entre scientifiques et élus municipaux.

L’actualité l’a jointe à son bureau de New York.

Voir le photoreportage « Tour du monde des villes vertes » >>

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Vous considérez que les villes mènent le bal en matière de lutte contre les changements climatiques. Comment est-ce possible ?

– Les leaders municipaux sont plus près de la population que les gouvernements. Ils voient donc arriver les problèmes plus rapidement et sont plus pragmatiques. La plupart des discussions internationales à propos des changements climatiques sont assez abstraites. Les villes, elles, font des gestes concrets. Elles limitent le trafic automobile, encouragent les transports collectifs ou favorisent la construction d’immeubles écoénergétiques, par exemple. Et elles agissent à la fois pour atténuer les changements climatiques et pour s’y adapter.

Pourquoi les États traînent-ils la patte dans ce dossier ?

– Dans les sommets internationaux, les États ne parviennent pas à s’entendre au sujet des objectifs de réduction des gaz à effet de serre et des échéanciers à respecter. Sur le plan national, ce n’est pas plus évident. Lorsqu’un gouvernement prépare une stratégie, différents lobbys s’activent et font des pressions. Ces divergences d’intérêts freinent l’action.

Pour s’attaquer aux changements climatiques, ne faut-il pas que les États montent au front ?

– Les ententes internationales sont très importantes, il n’y a pas de doute. Le problème touche toute la planète ! Mais pour la conférence internationale de Copenhague, en 2009, les organisateurs ont travaillé pendant un an rien que pour s’assurer que les chefs d’État seraient présents. Quelle perte d’énergie ! Il est temps de repenser nos façons de faire. Il faut d’abord créer dans les villes une forte mobilisation, qui jettera ensuite les bases d’un plan pour les États.

Quels pouvoirs ont les villes ?

– Elles peuvent incorporer la lutte contre les chan­gements climatiques dans leur administration quotidienne. De plus en plus, les élus municipaux en tiennent compte dans la gestion des secteurs critiques, comme l’eau, le transport, l’énergie et la santé. Ils travaillent ensuite avec leurs conseils municipaux, les organismes qui gèrent les infrastructures, etc. Ensemble, ils avancent.

En 2005, des villes – dont Montréal, Vancouver, Calgary et Toronto- se sont unies sous le World Mayors Council on Climate Change et le C40 Cities Climate Leadership Group of Large Cities. Leurs sommets ont-ils été plus efficaces que ceux des chefs d’État ?

– Lors du dernier sommet du World Mayors Council, à Mexico, en novembre, 138 maires de grandes villes ont signé un pacte les engageant à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, à étudier le phénomène dans leur ville et à rendre ces études accessibles à tous. Cette transparence permettra d’évaluer les résultats des efforts d’atténuation des changements climatiques, ce qui est très utile.

Quelles sont les meilleures actions que vous ayez vues sur le plan municipal ?

– Je pourrais vous en nommer cent ! À New York, une quarantaine d’organismes municipaux dressent un inventaire des risques liés aux changements cli­matiques et déterminent ce qui doit être fait à court terme. Par exemple, ils élèvent en ce moment les pompes de traitement des eaux de quatre mètres en prévision de la montée du niveau de la mer. Toronto a quant à elle instauré une alerte de chaleur extrême et des mesures d’urgence à respecter lorsque cette alerte est déclenchée.

Et qu’en est-il des villes des pays en voie de développement ?

– L’intérêt y est aussi grand. Quito, en Équateur, s’appro­visionne en eau potable à même un glacier. Or, de 1993 à 2005, ce glacier a fondu de près du quart. En plus d’étudier des façons de ne plus dépendre de ce glacier, le maire a lancé un plan d’action comprenant une campagne de sensibilisation au gaspillage de l’eau et la valorisation, auprès de la population, des plantes résistant à la sécheresse. Mexico a quant à elle élaboré un plan d’action en 10 points pour lutter contre les changements climatiques. Évidemment, les villes des pays en voie de développement ne peuvent pas s’engager de la même façon que celles des pays développés, faute de ressources. La vulnérabilité y est pourtant plus grande. Les plus démunis vivent dans des habitations précaires souvent construites sur la côte, où les changements climatiques frapperont le plus fort. L’intérêt des élus à l’égard des changements climatiques est aussi grand dans ces villes, même si elles sont à l’origine d’une part réduite des émissions de gaz à effet de serre.

Plus de la moitié de la population mondiale habite en région urbaine. Comment les changements climatiques pourraient-ils influer sur le quotidien des citadins ?

– Les changements climatiques ont déjà leurs effets. La température grimpe dans beaucoup de villes. Les événements climatiques extrêmes se multiplient. Norfolk, en Virginie, expérimente déjà la montée du niveau des eaux et a dû surélever les quais de son port. Voilà d’ailleurs l’un des grands défis que posent les changements climatiques : la plupart de nos villes sont situées près des fleuves ou de la mer, dont le niveau va assurément augmenter.

Vous affirmez que les scientifiques doivent fournir leur part pour aider les villes. Concrètement, que peuvent-ils faire ?

– Puisque les changements climatiques sont déjà enclenchés, on ne va pas les résoudre pour de bon. On peut cependant les étudier. Les scientifiques peuvent aider en surveillant en particulier l’évolution du climat dans les villes. Ils peuvent ensuite communiquer avec les décideurs pour leur expliquer, par exemple, les conséquences d’une hausse du niveau de la mer dans telle ville ou quels effets les changements climatiques auront sur telle autre, de façon à rendre ça concret aux yeux des leaders.

Des escouades de scientifiques ont été formées dans bien des villes ces dernières années pour aider les élus municipaux à s’y retrouver – comme le NYC Panel on Climate Change, dont vous faites partie. Qu’ont-elles apporté ?

– Ces escouades sont composées de spécialistes de tous les domaines. À New York, nous avons repêché des physiciens, des océanographes, des climatologues, des chercheurs en sciences sociales, des experts du risque, des consultants en gestion, des assureurs et des avocats. Ensemble, nous avons produit des rapports destinés aux décideurs pour qu’ils voient les gestes à faire en premier lieu. Grâce à ces groupes, les leaders municipaux connaissent mieux les risques. Et quand ils comprennent le défi, ils agissent.

Devrions-nous privilégier la lutte contre les changements climatiques ou l’adaptation à ces changements ?

– Les deux sont d’égale importance. Nous devons lutter contre les gaz à effet de serre afin de réduire l’impact des changements climatiques. Mais en même temps, comme ces gaz sont déjà dans l’atmosphère et que le climat changera de toute façon, nous devons nous y adapter ! Les toits verts sont un bel exemple qui fusionne les deux stratégies. Ces toits couverts de végétaux rafraîchissant naturellement les immeubles, les occupants ont moins recours à l’air conditionné. Ça, c’est de l’adaptation. Cette mesure permet de réduire la consommation d’énergie et, du coup, de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Ça, c’est la lutte contre les changements climatiques. On doit chercher des solutions de ce type.