L’étrange affaire Cahill

Le CV scientifique de la professeure Dolores Cahill peut légitimer ses fausses affirmations sur la COVID-19. Sa croisade de désinformation soulève la question des limites de la liberté de l’enseignement.

Brian Lawless / PA Images / Getty Images

L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence.

«Si vous avez moins de 70 ou 65 ans et que vous n’avez pas de maladie sous-jacente, il s’agit d’un canular. » On vous pardonnera de penser que cette affirmation farfelue à propos d’une pandémie qui a tué plus de 4,9 millions de personnes dans le monde et causé des séquelles à un nombre incalculable de survivants provient de quelqu’un qui ne connaît rien à la médecine et à l’immunologie. Or, ces paroles ont été prononcées par la détentrice d’un doctorat en immunologie Dolores Cahill, qui était professeure titulaire à la Faculté de médecine du University College de Dublin lorsque la version originale anglaise de cet article a été publiée, en août 2021. Elle fait partie d’une coterie d’universitaires et de professionnels de la santé qui diffusent des informations erronées sur la COVID-19, des personnes qui devraient faire preuve de plus de jugement, et leur croisade à contre-courant crée des frictions entre deux idées contradictoires : la liberté de l’enseignement et la rigueur intellectuelle exigée des universitaires.

Dolores Cahill, qui jusqu’à récemment donnait un cours intitulé « Science, médecine et société » aux étudiants en première année de médecine, a fait un certain nombre d’affirmations incroyablement fausses sur la COVID-19 et les vaccins contre celle-ci depuis le début de la pandémie, sans jamais corriger ses erreurs, voire en les réitérant. Elle a soutenu, à tort, que la COVID-19 pouvait être prévenue par la prise de vitamine C, de vitamine D et de zinc, et que le traitement le plus efficace était l’hydroxychloroquine, un médicament bon marché contre la malaria et les maladies auto-immunes qui est devenu un objet de culte pour certaines personnes, même si les preuves ont clairement montré qu’il n’agissait pas contre la COVID-19

Elle a effrontément déclaré que les enfants portant un masque — le genre que les médecins, les infirmières et les dentistes utilisent depuis des décennies — seraient privés d’oxygène et verraient leur Q.I. baisser. Quant aux vaccins à base d’ARN, elle a prétendu, à tort, qu’ils faisaient plus de mal que de bien. « Même si vous me payiez 10 millions, a-t-elle prévenu, je ne les prendrais pas. J’irais d’abord en prison. Si quelqu’un me vaccinait [avec un vaccin à ARN], je l’accuserais de tentative de meurtre. »

Auréolées de son bagage universitaire et scientifique, les affirmations erronées et dangereuses de Dolores Cahill ont pris une telle ampleur que des étudiants de son université ont rédigé une réfutation scientifique de 33 pages de ces énoncés, un document qui a été signé par 133 étudiants de la Faculté de médecine et envoyé aux administrateurs de l’établissement. L’une des affirmations démenties était qu’une fois que vous avez contracté la COVID-19, vous êtes immunisé à vie. L’assurance de cette affirmation éhontée est en contradiction avec les connaissances réelles dans le domaine, qui ne permettent pas de déterminer clairement combien de temps dure l’immunité. Mais c’est le monde à l’envers au University College de Dublin, si des étudiants enseignent à leur propre professeure des faits de base sur un sujet qu’elle devrait maîtriser.

Parce que Dolores Cahill n’est pas une naturopathe, ni une vendeuse de suppléments rattachée à un réseau à paliers multiples, ni une autrice à succès qui prétend qu’un esprit lui murmure à l’oreille des informations médicales venues du futur. Elle a une véritable expérience de la recherche biomédicale, ayant travaillé pendant de nombreuses années à l’Institut Max-Planck de génétique moléculaire et en tant que conseillère et experte internationale dans divers conseils et comités, dont le Conseil scientifique consultatif du gouvernement irlandais. Comble de l’ironie, elle a également été active dans le domaine de l’intégrité scientifique. Dire que son bagage professionnel est en contradiction avec sa campagne publique de négation de la COVID-19 est un euphémisme : on dirait deux personnes complètement différentes avant et après la pandémie. Lorsque, argumentant contre la distanciation physique, elle affirme que « seules trois maladies se transmettent de cette manière [par voie aérienne] : la tuberculose, la variole et l’Ebola », les mots me manquent. N’a-t-elle jamais entendu parler de la rougeole ? Ne sait-elle pas que les patients hospitalisés atteints de la grippe sont isolés pour éviter toute contagion ? Comprend-elle les infections respiratoires ?

Si la Faculté de médecine a fini par se distancier de son point de vue sur la COVID-19, l’université, quant à elle, a d’abord invoqué des directives strictes sur la liberté de l’enseignement pour justifier son inaction. Les professeurs d’université peuvent-ils dire tout ce qu’ils veulent, quel que soit le mal qu’ils causent, et s’en tirer ?

La liberté de se détacher de la vérité ?

L’idée de la liberté de l’enseignement est très ancienne : elle remonte à la Grèce antique et a fait son chemin dans le système universitaire allemand, d’où elle a été adoptée aux États-Unis en 1876, avec la fondation de la première université de recherche américaine, l’Université Johns Hopkins. La liberté de l’enseignement vise à protéger la recherche de la vérité. C’est le droit pour les membres du monde universitaire de poursuivre des recherches, de publier et d’enseigner sans contrainte ni contrôle de la part de leur employeur. Ainsi, si une université n’est pas à l’aise avec le fait que le ciel est bleu — peut-être parce que nombre de ses donateurs appartiennent à un groupe qui croit que le ciel est jaune —, ses professeurs sont autorisés à mener et à publier des recherches montrant que le ciel est bleu sans craindre de perdre leur emploi.

Ce principe de liberté de l’enseignement, dont on dit qu’il est utile pour attirer des professeurs de grande qualité et les protéger d’une chasse aux sorcières idéologique, se heurte à un défi croissant. Les professeurs ont de plus en plus recours aux médias sociaux, aux plateformes de partage de vidéos et aux balados pour s’adresser à la société dans son ensemble, et ce qu’ils y disent est, dans certains cas, très inexact et potentiellement dangereux. Dolores Cahill ne représente absolument pas la majorité des universitaires, qui ont tendance à être responsables lorsqu’ils s’adressent au grand public, mais elle n’est malheureusement pas un cas unique. Je connais un professeur d’université canadien qui a fait à plusieurs reprises des déclarations erronées sur la pandémie. Lorsqu’un citoyen inquiet a communiqué avec le président de l’université, la réponse a été une molle reconnaissance du problème sans aucune solution en vue : l’établissement était profondément attaché à la fois à la liberté de l’enseignement et aux plus hauts standards d’intégrité attendus des professeurs d’université.

Les frictions entre les deux ne sont pas faciles à résoudre. Par exemple, il existe des tensions entre l’Université Stanford et la Hoover Institution qu’elle a contribué à créer. Le Dr Scott Atlas, chercheur principal à la Hoover Institution, est devenu le conseiller de la Maison-Blanche pour le coronavirus et a contredit les recommandations des autorités de santé publique pendant la pandémie. Lorsqu’il a diffusé des informations sanitaires erronées essentiellement sous le sceau de l’Université Stanford, de nombreux professeurs de l’établissement ont été troublés. La liberté de l’enseignement a des limites : en fait, les professeurs titulaires (c’est-à-dire ceux qui obtiennent un poste à durée indéterminée et qui bénéficient le plus de la liberté de l’enseignement) peuvent être déclarés inaptes à exercer leurs fonctions. Le problème est de savoir ce qui constitue une inaptitude. Elle est rarement explicitée.

Pour en revenir à Cahill, qui est l’exemple type de l’universitaire qui s’est détachée de la science tout en profitant de son parcours professionnel, sa désinformation constante s’inscrit dans une idéologie plus large. Elle a été présidente du Parti irlandais de la liberté, formation de droite eurosceptique, jusqu’en mars de cette année, où elle a démissionné après avoir été condamnée pour avoir diffusé des informations erronées sur la COVID-19. Elle est actuellement présidente de l’Alliance mondiale pour la liberté, dont le site Internet la présente comme la « professeure Dolores Cahill » et renvoie à une page désactivée du site du University College de Dublin qui détaillait encore récemment son profil public. 

Comme tant de groupes anticonfinement qui ont vu le jour pendant la pandémie, l’Alliance fétichise la liberté au détriment de la santé publique. Dans son esprit, la santé est simplement une question de responsabilité personnelle, et la maladie peut être évitée en mangeant bien, en s’exposant au soleil et en achetant les bons suppléments alimentaires. L’Alliance de Cahill s’est déjà associée à la Children’s Health Defense de Robert F. Kennedy Jr., point de ralliement du mouvement moderne antivaccination. La World Freedom Alliance compte également une aile jeunesse ; sa plateforme Custodean propose un avis de responsabilité que les gens peuvent donner à leur médecin s’il refuse de les traiter à l’hydroxychloroquine ; et elle a adopté la notion de « loi naturelle », selon laquelle les institutions et leurs lois ne sont pas reconnues, seulement « les lois du Créateur ».

Si la liberté de l’enseignement peut protéger Dolores Cahill, certains universitaires ont réfuté l’idée que le titre de professeur titulaire devrait fournir une sorte d’immunité générale. Leurs arguments peuvent être résumés en quelques phrases : la liberté de l’enseignement n’est pas la même chose que la liberté d’expression. La liberté de l’enseignement peut être mal utilisée et faire l’objet d’abus. Ce qui est controversé, et qui doit donc être protégé, n’est pas équivalent à ce qui est inexact. Les déclarations factuelles ne sont pas des opinions. Il existe des critères minimaux de rigueur que les membres du monde universitaire doivent respecter. Le préjudice causé par la diffusion répétée de fausses informations ne doit pas être escamoté. 

Les professeurs occupent une position particulière dans la communauté et devraient donc avoir des obligations particulières : les universitaires en médecine, par exemple, ont une responsabilité en matière de santé publique. Comme Spider-Man l’a appris de son oncle Ben, de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. Une personne intéressée par les « lois du Créateur » pourrait plutôt se tourner vers la Bible : « On exigera davantage de celui à qui l’on a beaucoup confié. »

La question qui demeure est de savoir comment quelqu’un possédant la formation et l’expertise de Cahill peut se tromper aussi incroyablement sur la pandémie.

La sagesse de la foule d’experts

Les scientifiques, les médecins, et plus généralement les experts ne sont pas à l’abri des crampes au cerveau ou des incohérences. Certains s’aventurent en dehors de leur domaine d’expertise et souffrent d’un biais d’excès de confiance. L’évaluation des articles scientifiques est en soi un défi. L’examen par les pairs des manuscrits avant leur publication n’est qu’un élément de cette évaluation critique ; les mauvaises statistiques et les méthodologies douteuses peuvent échapper à la détection jusqu’à ce que l’article soit lu par la bonne personne. 

Des valeurs fortement ancrées peuvent également influencer le raisonnement motivé. Si un professeur se concentre entièrement sur les libertés individuelles, cela peut guider son interprétation des preuves en faveur de son point de vue. Une fois qu’une position publique a été clairement adoptée, revenir en arrière pourrait être source de honte, et il devient alors intéressant de redoubler d’efforts. De nos jours avec les médias sociaux, les universitaires et les professionnels de la santé qui sont prédisposés à jouer le rôle du martyr ou du gourou peuvent attirer l’attention, gagner de l’argent et trouver un large public en devenant anticonformistes, particulièrement au milieu d’une crise de santé publique qui a remodelé notre monde. L’obtention d’un doctorat ne vous immunise malheureusement pas contre ces forces.

En fait, il existe un phénomène connu sous le nom de « maladie du Nobel », qui est un exemple extrême de ce que Dolores Cahill incarne. Certains lauréats d’un prix Nobel adhèrent à des notions étranges plus tard dans leur vie. Par exemple, Linus Pauling est devenu obsédé par l’idée que des mégadoses de vitamine C pouvaient guérir de nombreuses maladies, et Luc Montagnier, qui a codécouvert le VIH, est maintenant obnubilé par la pseudo-médecine de l’homéopathie.

Si le consommateur moyen d’informations sur la santé ne peut pas d’emblée faire confiance à un expert en se basant simplement sur le bagage professionnel de ce dernier, comment alors trouver la vérité ? Le mieux est encore de rechercher le consensus, s’il existe. Au fur et à mesure que les données scientifiques s’accumulent, différentes pistes de recherche convergent vers une réponse, et de grands organismes professionnels et scientifiques reconnaissent ce consensus émergent. Si 99 spécialistes de l’atmosphère s’accordent à dire que le ciel est bleu, mais qu’un seul soutient qu’il est toujours jaune, le meilleur pari pour un aveugle est de se fier au consensus. L’idée du scientifique renégat qui bouleverse la science et déclenche une révolution a été exagérée : la plupart du temps, les connaissances scientifiques évoluent par petites étapes sur des bases solides.

Et enfin, les affirmations de Dolores Cahill peuvent subir l’épreuve du temps. Ses prédictions apocalyptiques se sont-elles réalisées ? Fin décembre 2020, lors d’une discussion filmée, elle a soutenu au sujet des vaccins contre la COVID-19 en cours de déploiement au Royaume-Uni que « la plupart des personnes âgées, la plupart de ces personnes [auraient] des effets indésirables graves ou [mourraient] dans les prochains mois ». Cela ne s’est pas produit. Les aînés ont été vaccinés en premier dans de nombreux pays et ils n’ont pas soudainement rempli les unités de soins intensifs des hôpitaux après avoir reçu leurs injections, pas plus qu’ils ne sont tombés comme des mouches. En fait, les gens qui succombent à la COVID actuellement sont majoritairement des personnes non vaccinées.

Si la prédiction audacieuse de Dolores Cahill ne s’est pas accomplie, sur quoi d’autre s’est-elle trompée ? Sur beaucoup de choses, en fait, et ses diplômes universitaires ne l’aident pas à sauver la face.

Message à retenir :

– Dolores Cahill était professeure à l’école de médecine du University College de Dublin lorsque la version originale de cet article a été publiée. Elle a constamment diffusé des informations erronées sur la COVID-19, y compris le mythe selon lequel les enfants portant un masque allaient avoir un Q.I. inférieur.

– Les professeurs d’université qui ont répandu des mensonges clairs et nuisibles sur la COVID-19 pendant la pandémie sont censés être protégés par la liberté de l’enseignement, mais il existe une tension entre cette liberté et la rigueur intellectuelle exigée des professeurs.

– Les titulaires de doctorats scientifiques et de diplômes médicaux sont susceptibles eux aussi de croire des faussetés, d’être motivés par leurs valeurs personnelles ou de ne pas comprendre et évaluer correctement la littérature scientifique.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Enfin une perspective intéressante sur les fausseté avec « doctorat ». Cahill n’est pas la première (surement pas le dernière) . De Dublin à Marseille, il n’y a qu’un pas.

Répondre

Il semble y avoir un duel entre le Bien et le Mal dans nos sociétés et une confusion croissance du sens des mots et concepts; on y parle bcp de liberté et de droits, mais peu de responsabilité et de devoir.
Le cas de Cahill est-il une preuve que le Géni frise la Folie? Dans la bible (puisque l’article fait référence aux lois du Créateur), le diable se présente sous un visage séduisant oû le pouvoir, la gloire et la puissance dominent et fini par la mort. Je préfère la recherche de vérité, approfondie, appuyée sur des faits et re-vérifiée qui propage la Vie. Après 7 mois de ma 2ème dose de vaccin ARN, je ne suis pas encore mort, ça c’est un fait, une réalité.

Répondre

Ce qui est triste dans cette histoire, c’est que les propos de cette « spécialiste » ont servi de base à tout un groupe d’ « anti », qui y ont cru très fort, l’ont à leur tour répandu … et semé le désarroi dans l’esprit de gens faibles et vulnérables. Après avoir essayé de convaincre une proche de cette erreur, je n’ai que réussi qu’à renforcer sa prise de position. Elle s’est isolée, rejetée de sa famille … ne causant du tord qu’à elle-même. Elle en crèvera sans doute. J’en parlais avec une personne âgée qui se rappelle que, au Canada, Hitler a trouvé un support de bon nombre de personnes, y compris dans le clergé … et il n’est pas sur qu’ils aient un jour reconnu leur erreur de jugement. Et Trump à bien compris comment manipuler les faibles, les antis, les révoltés … pour se hisser au pouvoir. Facile de croire, de dire que nos propres malheurs, notre faiblesse, notre incapacité à prendre en main nos problèmes, … est la faute des autres, du gouvernement, des riches, (forme d’alcoolisme). Mentir et y croire (à ses propres mensonges) n’est pas nouveau dans l’histoire de l’humanité.

Répondre