L’expérimentation fait partie du quotidien des politiciens. Pourquoi ne pas appliquer la même règle à la science ?

Aucun chercheur au Canada ne peut faire de la recherche sur des humains sans respecter 234 pages d’obligations éthiques. Et si c’était un peu moins ?

Crédit : L'actualité

Qu’un chercheur universitaire étudie l’administration d’un médicament expérimental, fasse une observation ethnographique dans un Tim Hortons ou même une série d’entretiens avec des cadres d’entreprises, son « protocole de recherche » doit d’abord être approuvé par un comité d’éthique. Aucun chercheur au Canada ne peut faire de la recherche sur des humains sans respecter des obligations éthiques dûment inscrites dans un document qui fait pas moins de 234 pages ! C’est vrai non seulement pour la recherche biomédicale et clinique, mais aussi en sciences humaines et sociales. 

On pourrait donc être tenté de penser qu’il est de nos jours impossible d’expérimenter sur des êtres humains, plus ou moins vulnérables selon leur situation socioéconomique et culturelle, sans qu’un comité supposé « sage » ait donné son approbation après avoir pesé le pour et le contre, les avantages et les inconvénients de la recherche. Pourtant, expérimenter à l’échelle de toute une population, c’est ce que font les élus. 

Fermer une économie, perturber radicalement les modes de vie des individus pendant des mois est bel et bien une expérimentation sociale à grande échelle dont on ne connaît aucunement les effets avec certitude. Soyons clair : il ne s’agit pas de mettre en doute et encore moins de « dénoncer » des décisions politiques et sanitaires prises en toute bonne foi, après mûre réflexion et consultation d’experts pour tenter de juguler une pandémie, mais simplement de prendre conscience qu’expérimenter est une façon reconnue depuis des siècles de susciter des changements sociaux. Cela dit, la question se pose : pourquoi ne pas appliquer la même règle à la science ?

Au Canada, les obligations éthiques des chercheurs universitaires sont codifiées depuis 1994 par les trois conseils qui encadrent et financent la recherche au pays. Notons au passage que le titre du document qui recense ces obligations, Énoncé politique des trois conseils. Éthique de la recherche avec des êtres humains, précise « avec » et non pas « sur » des êtres humains, probablement pour éviter de donner l’impression que les cobayes des expériences n’ont pas leur mot à dire, même si c’est le plus souvent le cas, particulièrement en sciences biomédicales et cliniques… 

Toute étude clinique testant des médicaments ou des vaccins sur des volontaires, par exemple, est supervisée par un comité indépendant qui peut à tout moment stopper l’expérience s’il juge qu’elle produit des effets négatifs importants sur la santé de ces cobayes humains ou qu’au contraire le remède est tellement efficace que donner un placebo n’est plus éthique. Ces comités ont été mis en place pour éviter tout risque que les scientifiques responsables d’une étude perdent leur objectivité au moment d’évaluer l’avancée des résultats. Il n’est en effet pas rare d’entendre qu’une étude sur un nombre limité de cas est « encourageante », « prometteuse » et mérite d’être poursuivie malgré parfois quelques effets secondaires « mineurs »…

Alors que de nombreux politologues, sociologues ou psychologues sociaux rêveraient de faire des expériences à grande échelle pour tester leurs théories sur les comportements sociaux ou observer les effets d’une mise en situation donnée, les comités d’éthique résistent avec raison à ces propositions radicales, car les effets négatifs pourraient être importants. Ceux-ci ne sont la plupart du temps pas vraiment prévisibles, pas plus que les avantages, qui restent hypothétiques. En somme, un véritable calcul risques-bénéfices est impossible. 

Rappelons la fameuse expérience de Stanley Milgram en 1965 sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité. Effectuée avant la mise en place des comités d’éthique institutionnels, elle a montré qu’une personne normale peut facilement être amenée à se comporter comme un bourreau et infliger la mort si un supérieur insiste pour qu’elle suive les ordres. Cette expérience ne pouvait évidemment se faire qu’à condition de ne pas expliquer son but au « sujet ». Cela serait impensable de nos jours, et nombreux sont ceux qui considèrent que l’expérience de Milgram n’était pas éthique, même si elle a sans contredit contribué à l’avancement des connaissances sur la psychologie des humains.

À la lumière de ces considérations, relisons sur le mode « scientifique » la lettre de l’Association des pédiatres du Québec (APQ) publiée à la suite des mesures prises pour limiter la propagation du virus dans les écoles en zone rouge. Selon l’organisme, « en resserrant les mesures sans tenir compte de la nature profonde de l’adolescence, nous contribuerons assurément à une quatrième vague, déjà amorcée, bien plus dévastatrice : décrochage, dépressions, toxicomanie, cyberdépendance, troubles alimentaires, peurs incontrôlables, distorsions de la pensée. On pourra alors parler de sacrifice générationnel, nous nous projetons déjà à l’enseigner. Et nous regretterons pour les décennies à venir d’avoir fait obstacle à des destinées. »

L’APQ prédit donc les conséquences d’une mise en situation sociale. Aucun comité d’éthique n’aurait entériné une telle mise en situation « expérimentale » pour ensuite « tester » si la prédiction s’avère juste ou non !

Tous les chercheurs ne vont pas se plaindre de ce « deux poids, deux mesures » entre les expérimentations des politiciens et les leurs. Les économistes en particulier raffolent de ce qu’il est convenu d’appeler, par euphémisme, une « expérimentation naturelle », car ils peuvent mesurer des variables avant et après le début d’une expérimentation à grande échelle, comme l’est la gestion de cette pandémie, et non plus dans un petit laboratoire avec 20 étudiants… 

À la suite de cette expérimentation, les chercheurs en sciences sociales pourront mesurer les effets, sur les « sujets », de ce qu’ils n’auraient eux-mêmes jamais eu la possibilité de faire à cette échelle. Les psychologues pourront, par exemple, estimer le degré de stress ou de dépression des personnes dans les mois qui ont suivi le confinement ou qui suivront le reconfinement. Les sociologues évalueront pour leur part l’effet des décisions sur le niveau de confiance envers le gouvernement ou sur la montée des croyances complotistes et autres. Ils pourront alors, au mieux, faire avancer nos connaissances sur la société. 

Quant à l’idée de soumettre les « expérimentateurs sociaux » que sont les ministres et le premier ministre aux mêmes comités d’éthique que les chercheurs universitaires, elle n’est pas réaliste. Le fait qu’ils aient été élus démocratiquement leur donne la légitimité requise pour prendre de telles décisions. Par contre, ces comités, le plus souvent tatillons et frileux au point de donner à penser qu’ils sont en quête d’une recherche ne comportant aucun risque, pourraient prendre exemple sur eux et éviter de brider plus que nécessaire l’avancée des connaissances.

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Prof Gingras évoque au passage l’Expérience, fameuse, de Milgram. Qui ne « passerait » plus aujourd’hui. En raison d’éthique amendée. Pourtant…

Ces résultats, plus que troublants, de mises en situation labo audacieuses, pour le moins dire, auront pu montrer, de manière irréfutable, jusqu’où l’être humain est prêt à aller à fin de soumission à l’autorité (en tous sens, toutes acceptions du terme). C’est à en faire trembler (en tout cas, moi, de tout ce que j’ai pu voir, entendre et apprendre en sciences humaines et sociales, c’est cette ‘chose’-là qui m’a le plus ébranlé, bouleversé ou ‘marqué’, à vie).

« Leçon » s’ensuivant? Oh, oui, il y en a une. L’Expérience a fait la preuve, intrinsèquement, qu’une soumission aveugle à l’autorité, quelle qu’elle soit, ne saurait être ce qu’il y a de mieux à faire. Que le précepte kantien « sapere aude » lui est transcendant et doit prévaloir, plus souvent qu’occasionnellement seulement. Exception faite d’en l’armée, bien sûr, où, là…

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C’est le deuxième article de suite où monsieur Gingras utilise des comparaisons avec l’économie. J’ignore ses raisons, mais je me demande si l’homme de science serait d’accord avec des « mythes méthodologiques, à savoir la proposition, initialement mise en avant par Milton Friedman, selon laquelle une théorie doit être jugée uniquement par la justesse de ses prédictions, et non par le réalisme de ses hypothèses. » (Steeve Keen, L’imposture économique)

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